Le recours aux espèces atteint un niveau inédit en Tunisie. Après une succession de records presque quotidiens durant les trois dernières semaines, les billets et pièces en circulation ont dépassé pour la première fois le seuil symbolique des trente milliards de dinars.
Selon les indicateurs publiés lundi 24 août 2026 par la Banque centrale de Tunisie (BCT), la monnaie en circulation s’est établie à 30,040 milliards de dinars vendredi 21 août, contre 29,996 milliards la veille. Elle a ainsi augmenté de 44 millions de dinars en une journée.
Plus de quatre milliards de dinars supplémentaires en un an
À la même date en 2025, les billets et pièces en circulation représentaient 25,902 milliards de dinars. En un an, leur volume a donc augmenté de 4,138 milliards de dinars, soit une progression de 15,97%.
Ce seuil est franchi moins de trois mois après le record enregistré à la veille de l’Aïd el-Kébir. Le 26 mai 2026, la monnaie en circulation avait atteint 29,678 milliards de dinars.
Cette nouvelle poussée survient durant une période traditionnellement marquée par une forte demande de liquidités. Aux dépenses des vacances d’été et des soldes s’ajoutent les préparatifs de la rentrée scolaire. Depuis près de trois semaines, les montants communiqués par la BCT battent des records presque quotidiennement, jusqu’au franchissement de la barre des trente milliards de dinars.
Le recul du chèque se poursuit
Ce record s’inscrit dans un paysage des paiements en pleine recomposition. Selon les données de la BCT relatives au premier semestre 2026, le chèque est le seul des quatre principaux instruments télécompensés à reculer à la fois en nombre et en valeur.
Durant les six premiers mois de 2026, 3,6 millions de chèques ont été télécompensés pour un montant de 24,146 milliards de dinars. Sur un an, leur nombre a diminué de 10,7% et leur montant de 12,5%. Par rapport au premier semestre 2024, avant l’entrée en vigueur de la réforme, les baisses cumulées atteignent environ 70,35% en nombre et 60,88% en valeur. Le chèque ne représente désormais plus que 12,1% des opérations télécompensées et 22% des montants échangés.
Cette évolution prolonge la rupture amorcée avec l’entrée en vigueur, en février 2025, des nouvelles dispositions régissant l’utilisation du chèque. Cette dynamique coïncide également avec la suppression, en octobre 2024, de l’obligation de justifier l’origine des sommes importantes détenues en liquide.
Le franchissement des trente milliards de dinars confirme ainsi l’ancrage croissant des espèces dans l’économie tunisienne, malgré la progression parallèle des paiements électroniques et mobiles. Une évolution qui suscite des inquiétudes, la circulation massive du cash étant généralement associée au développement de l’économie informelle et aux risques d’évasion fiscale.
I.N.











Commentaire
HatemC
La barre des 30 milliards de dinars en circulation vient d’être franchie.
Un chiffre vertigineux, historique, qui témoigne de l’ampleur de la fuite en avant.
En Tunisie, le liquide régne en maître absolu pendant que le secteur bancaire étouffe et que les entreprises peinent à se financer.
Continuer d’encourager ou de tolérer ce « tout-cash » sous prétexte de faciliter la consommation est une erreur stratégique majeure. Il est temps de prendre la seule mesure de bon sens qui s’impose : plafonner strictement les paiements en espèces sous peine de sanctions financières et juridiques dissuasives.
L’équation économique est pourtant simple. Chaque billet stocké sous un matelas ou échangé de la main à la main dans l’informel est un dinar retiré du circuit productif.
Lorsque l’argent liquide s’accumule hors des banques, c’est tout le système de crédit de la Tunisie qui se grippe. Privées de ces liquidités massives, les institutions financières n’ont d’autre choix que d’augmenter le coût du crédit ou d’en restreindre l’accès.
Ce sont nos PME, nos artisans et nos porteurs de projets — les véritables moteurs de la croissance — qui en paient le prix fort, incapables de trouver les financements nécessaires pour investir, moderniser et recruter.
Plafonner les paiements en espèces et imposer des sanctions fermes aux contrevenants n’est pas une mesure punitive envers les citoyens ; c’est un acte de salubrité publique pour notre économie.
Assécher le secteur informel :
En interdisant les achats importants en cash, on prive l’économie souterraine de son principal moyen d’action. L’argent opaque perd sa valeur d’usage immédiate s’il ne peut plus s’investir dans le commerce officiel.
Rétablir l’équité fiscale :
La libre circulation de sommes colossales en liquide alimente l’évasion fiscale et fait reposer la pression de l’État sur une minorité de contribuables et d’entreprises transparentes.
Injecter des liquidités dans l’économie réelle :
En contraignant le passage par les comptes bancaires ou le paiement électronique, on réintroduit des milliards de dinars dans les coffres des banques.
Plus de dépôts signifie plus de ressources pour accorder des crédits d’investissement à des taux soutenables.
Certes, cette transition ne pourra se faire du jour au lendemain sans accompagnement.
Elle exige une baisse drastique des frais bancaires et un déploiement massif de solutions de paiement mobile simples et gratuites pour les petits commerçants. Mais l’alternative actuelle — laisser les vannes du cash ouvertes et espérer un miracle — est un mirage.
À l’heure où la Tunisie cherche les moyens de sa souveraineté et de sa relance économique, le refus d’encadrer le liquide est un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre.
Plafonner le cash, c’est redonner aux banques leur rôle premier : financer le travail, l’innovation et l’avenir des entreprises tunisiennes.