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Taxer les robots en Tunisie : fausse bonne idée ou futur impensé de notre fiscalité ?

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Par Abdelwaheb Ben Moussa

    Par Abdelwaheb Ben Moussa

    Et si le prochain grand débat fiscal tunisien ne portait plus seulement sur les salariés, les entreprises ou la consommation, mais sur les machines qui produisent à leur place ? La proposition de Bill Gates de taxer les robots et certains usages de l’intelligence artificielle remet sur la table une question que la Tunisie ne pourra pas éternellement esquiver : que devient un système fiscal lorsque la valeur créée se détache progressivement du travail humain ?

    La proposition a fait l’effet d’une petite déflagration dans le débat économique international. Bill Gates suggère de réfléchir à une taxation des robots et des technologies d’intelligence artificielle afin d’accompagner les effets de la substitution du travail humain par la machine. Il évoque également l’idée de préserver certains emplois spécifiquement humains.

    L’idée peut sembler provocatrice. Elle l’est.

    Mais elle a le mérite de poser une question beaucoup plus sérieuse que celle de savoir s’il faut ou non « taxer les robots ».

    Elle nous oblige à regarder en face une transformation du modèle fiscal lui-même.

    Le robot n’est pas le problème

    Commençons par écarter un contresens.

    Taxer un robot parce qu’il est un robot serait probablement une mauvaise politique publique.

    Une entreprise qui automatise une chaîne de production, numérise sa comptabilité, déploie des logiciels intelligents ou utilise l’intelligence artificielle ne devrait pas être pénalisée simplement parce qu’elle investit dans la productivité.

    La Tunisie souffre déjà d’un déficit d’investissement, de productivité et de transformation technologique. Elle aurait donc peu de sens à rendre l’automatisation plus coûteuse au moment même où elle cherche à améliorer sa compétitivité.

    Le problème est ailleurs.

    Notre fiscalité taxe principalement les personnes et les flux économiques que nous savons identifier. Or la technologie déplace progressivement la valeur vers des actifs immatériels et automatisés que notre architecture fiscale appréhende beaucoup moins directement.

    Le salarié est identifiable. Son salaire aussi. Les cotisations sociales sont calculables. L’entreprise paie l’impôt sur ses bénéfices.

    Mais comment appréhender fiscalement la valeur supplémentaire créée lorsqu’un logiciel accomplit en quelques secondes le travail qui nécessitait auparavant plusieurs heures humaines ?

    Et que se passe-t-il lorsque ce logiciel devient capable d’apprendre, de produire, de contrôler, de décider ou d’assister des milliers de personnes simultanément ?

    La question n’est plus théorique.

    Elle commence déjà à entrer dans les entreprises tunisiennes.

    Une fiscalité encore attachée au travail

    Le système fiscal tunisien reste fortement structuré autour des revenus du travail, de la consommation et de l’activité économique traditionnelle.

    Or l’automatisation bouleverse progressivement cette architecture.

    Prenons une banque.

    Une opération autrefois traitée au guichet peut aujourd’hui être réalisée par le client lui-même. Un contrôle manuel peut être automatisé. Un dossier peut être analysé par un moteur algorithmique. Une anomalie peut être détectée automatiquement. Une partie du service clientèle peut être assurée par des outils numériques.

    Le progrès est réel.

    Mais fiscalement, quelque chose change : une partie de la valeur qui était auparavant associée au travail humain est désormais produite par du capital technologique.

    Le phénomène dépasse naturellement le secteur bancaire.

    Il concerne l’industrie, la logistique, les télécommunications, les centres de services, l’assurance, le commerce, l’administration et bientôt une partie croissante des métiers intellectuels.

    La question pour l’État n’est donc pas de savoir comment empêcher cette transformation.

    Elle est de savoir comment l’accompagner sans laisser se creuser un décalage entre la source de la valeur économique et l’assiette fiscale.

    Attention à la fausse bonne idée

    C’est précisément ici que l’idée d’une « taxe sur les robots » devient dangereuse si elle est prise au pied de la lettre.

    Une taxe générale sur chaque machine automatisée pourrait produire l’effet inverse de celui recherché.

    Elle pourrait décourager l’investissement, ralentir la modernisation du tissu productif et pénaliser les entreprises tunisiennes face à des concurrents étrangers qui, eux, continueraient à automatiser.

    Le débat international lui-même montre que le sujet est loin d’être tranché. Une taxation directe des technologies d’automatisation peut contribuer au financement de la transition sociale, mais elle risque également de réduire les gains de productivité et l’investissement.

    La bonne question n’est donc pas :

    « Combien faut-il taxer chaque robot ? »

    Mais :

    « Comment faire évoluer notre fiscalité lorsque le capital automatisé devient une composante croissante de la production ? »

    La nuance est fondamentale.

    Le véritable impensé : la fiscalité de l’automatisation

    La Tunisie pourrait avoir intérêt à ouvrir un chantier beaucoup plus intelligent : celui d’une fiscalité de la transformation technologique.

    Il ne s’agirait pas de créer un impôt sur les robots.

    Il s’agirait d’abord de mesurer.

    Combien d’emplois sont réellement transformés par l’automatisation ? Quels secteurs enregistrent les plus importants gains de productivité ? Quelle part de ces gains résulte de l’investissement technologique ? Quels métiers disparaissent, lesquels se transforment et lesquels apparaissent ?

    Aujourd’hui, nous débattons souvent de l’intelligence artificielle comme d’un sujet technologique.

    Il faut commencer à la considérer également comme un sujet fiscal, social et productif.

    La première étape pourrait donc être la création d’un véritable observatoire national de l’automatisation et de l’IA, capable de produire des données utilisables par le ministère des Finances, le ministère de l’Emploi, les partenaires sociaux et les entreprises.

    Parce qu’on ne peut pas fiscaliser intelligemment ce que l’on ne mesure pas.

    Taxer la rente, pas l’innovation

    Une éventuelle réforme devrait ensuite éviter un piège classique : taxer l’outil plutôt que la rente qu’il permet de générer.

    Si une entreprise investit dans une technologie qui lui permet de produire davantage, d’exporter davantage et de créer de nouveaux emplois qualifiés, il serait absurde de la pénaliser.

    En revanche, lorsque l’automatisation produit des gains exceptionnels de productivité ou renforce fortement une rente économique, la question d’une contribution spécifique peut devenir légitime.

    La différence est considérable.

    On ne taxerait plus la machine. On réfléchirait à la manière de fiscaliser une partie de la valeur additionnelle créée par l’automatisation.

    Cette approche permettrait d’éviter de transformer la fiscalité en obstacle à l’innovation tout en préparant l’État à une mutation profonde de ses recettes.

    Et si la meilleure « taxe robot » était une taxe temporaire ?

    La Tunisie pourrait même expérimenter un mécanisme beaucoup plus souple qu’un nouvel impôt permanent.

    Une contribution temporaire pourrait être envisagée dans certains secteurs lorsqu’une automatisation très rapide entraîne simultanément des gains exceptionnels de productivité et des coûts importants de transition professionnelle.

    Mais une telle contribution devrait être strictement fléchée.

    Son produit ne devrait pas alimenter indistinctement le budget général.

    Il pourrait financer la reconversion professionnelle, la formation aux métiers numériques, l’apprentissage de l’intelligence artificielle, l’équipement des établissements de formation et l’accompagnement des travailleurs dont les métiers sont profondément transformés.

    Autrement dit :

    la fiscalité ne servirait pas à punir l’automatisation ; elle servirait à financer la capacité de la société à l’absorber.

    Cette distinction pourrait devenir déterminante.

    Le paradoxe tunisien

    La Tunisie se trouve aujourd’hui devant un paradoxe.

    Nous avons besoin de davantage d’automatisation parce que notre économie souffre de problèmes de productivité et de compétitivité.

    Mais nous avons également besoin de davantage d’emplois qualifiés parce que notre économie doit absorber une population diplômée et offrir des perspectives à sa jeunesse.

    Il serait donc dangereux d’opposer artificiellement les deux objectifs.

    La Tunisie ne doit pas choisir entre l’emploi et la technologie. Elle doit apprendre à transformer la technologie en emplois de meilleure qualité.

    Cela suppose une politique industrielle, éducative et numérique cohérente.

    L’automatisation d’une entreprise tunisienne ne doit pas avoir pour seule conséquence de supprimer des tâches.

    Elle doit permettre d’en créer de nouvelles : maintenance, cybersécurité, analyse de données, supervision des systèmes, ingénierie, développement logiciel, contrôle algorithmique, conception de processus et services exportables.

    C’est ici que le débat fiscal rejoint celui de la souveraineté numérique.

    Ne reproduisons pas le débat des autres

    La Tunisie n’a aucune raison de copier mécaniquement les débats fiscaux des États-Unis ou de l’Europe.

    Notre niveau d’automatisation, notre structure industrielle, notre marché du travail et notre système fiscal sont différents.

    Mais nous aurions tort de considérer le sujet comme prématuré au seul motif que les robots humanoïdes ne remplissent pas encore nos usines.

    Car l’automatisation tunisienne ne commencera pas nécessairement par un robot qui marche.

    Elle peut commencer par un algorithme qui traite un dossier.

    Par un logiciel qui remplace une tâche administrative.

    Par une intelligence artificielle qui rédige, analyse ou contrôle.

    Par une plateforme qui réduit le besoin d’intermédiation humaine.

    Le robot fiscal de demain pourrait très bien ne jamais avoir de bras.

    C’est précisément pour cette raison que la réflexion doit commencer maintenant.

    Le prochain chantier ne sera pas technologique. Il sera institutionnel.

    La Tunisie discute aujourd’hui de digitalisation, d’intelligence artificielle, de transformation numérique et de modernisation de son administration.

    Il faut franchir une étape supplémentaire.

    Chaque politique publique d’automatisation devrait désormais comporter trois questions : quel gain de productivité ? Quel impact sur l’emploi ? Quelle stratégie de reconversion ?

    Et, à terme, une quatrième :

    où la valeur créée est-elle fiscalement captée ?

    C’est probablement cette question qui deviendra la plus sensible.

    La Tunisie pourrait ainsi éviter deux erreurs symétriques.

    La première serait de taxer trop tôt la technologie et de décourager l’investissement.

    La seconde serait d’attendre que l’automatisation ait profondément transformé le marché du travail avant de découvrir que notre fiscalité, notre système de formation et nos politiques sociales n’ont pas suivi.

    Le débat sur la taxe robot n’est donc pas vraiment un débat sur les robots.

    C’est un débat sur la prochaine génération de l’État fiscal.

    Et si la Tunisie veut véritablement entrer dans l’économie de l’intelligence artificielle, elle devra accepter une évidence : le fisc de demain ne pourra pas continuer indéfiniment à chercher la richesse là où elle était hier.

    La question n’est pas de savoir s’il faut taxer les robots.

    La question est de savoir si nous saurons, à temps, taxer intelligemment la valeur qu’ils contribuent à créer.


    BIO EXPRESS

    Abdelwaheb Ben Moussa – Ingénieur en informatique / Cadre dans une banque publique

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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    3 commentaires

    1. Abdelwaheb Ben Moussa

      Répondre
      1 septembre 2026 | 17h34

      Merci pour ce commentaire, à la fois lucide et stimulant.

      Vous touchez précisément au point qui dépasse la seule question de la « taxe sur les robots ». Le véritable sujet est peut-être celui-ci : si la production de valeur se déconnecte progressivement du volume de travail humain, peut-on continuer à financer nos systèmes sociaux principalement à partir du travail ?

      C’est là que le débat devient systémique. Il ne s’agit pas nécessairement d’opposer capitalisme et intervention publique, ni de croire à une « croissance infinie », mais de repenser l’assiette sur laquelle reposent la redistribution et la protection sociale.

      La Chine, l’Inde, mais aussi les transformations engagées par de grands entrepreneurs et investisseurs montrent effectivement qu’un nouveau cycle de réflexion est en train de s’ouvrir. Mais je crois que la vraie question pour la Tunisie est moins de savoir quel modèle nous allons copier que de déterminer quel modèle de création de valeur, de fiscalité et de solidarité nous voulons construire dans une économie où le travail, le capital, la donnée et l’intelligence artificielle vont être de plus en plus imbriqués.

      C’est probablement l’un des grands débats économiques des prochaines années. Et la Tunisie aurait intérêt à ne pas attendre que les autres aient déjà écrit les règles du nouveau jeu.

    2. Gg

      Répondre
      1 septembre 2026 | 17h32

      Oui, le système libéral occidental est foutu.
      Prenons un constructeur d’automobiles qui produit 1 million de voitures.
      Pour assurer les sacro-saints 3% de croissance, l’année suivante il devra produire 1million 30.000 voitures.
      L’année suivante 1 million 61.000 voitures.
      L’année suivante 1 million 93.000.
      Etc…
      Qui va acheter ces voitures?
      Les travailleurs ? Concurrence oblige, les prix doivent baisser, et il y a de moins en moins de travailleurs.
      Début des annees 70 il fallait mille « heures-hommes » pour produire une voiture. Aujourd’hui, 20 opérateurs et les robots suffisent.
      Alors il faut fabriquer les robots.
      Cela ne compense absolument pas parce que le niveau des opérateurs est très au-dessus des travailleurs de jadis, et sont mieux payés.
      Globalement, des foules de gens sont laissées sur le carreau.
      Certes on crée de nouveaux marchés, téléphones etc… tous fabriqués par des robots.
      Bref, le système libéral occidental est foutu. Il n’ya que les vieux entrepreneurs (comme Trump, 80 ans) pour y croire encore!
      Les services? Mais les services créent du mieux vivre, pas de la richesse.
      Ils font circuler l’argent, mais ils n’en créent pas.
      On voit aussi les conséquences sur l’immigration. Les jeunes sans formation qui traversent les mers pour « réussir  » sont victimes des vieux, qui leur racontent comment, à leur âge, ils se sont présentés au bureau d’embauche de Citroën ou de Volkswagen. Venez, entrez, on a besoin de vous!
      Non, jeunes gens, c’est de l’histoire ancienne, tout cela!
      Bref… il faut TOUT refaire. Pas pour produire plus, mais pour mieux PARTAGER.
      Allez je vous laisse avec mes élucubrations…
      Merci pour votre article, Monsieur!

    3. Gg

      Répondre
      1 septembre 2026 | 17h01

      Comment assurer la pérennité des régimes sociaux dans un contexte de réduction constante de la main d’oeuvre et de compétition acharnée entre des économies par ailleurs interconnectées comme jamais?
      Votre analyse est d’un grand courage et d’une grande lucidité, ce sont ces questions que les dirigeants de nos économies devraient prendre à bras le corps.
      Qui sait, vous êtes peut-être le début de quelque chose…
      Pour ma part je crois que c’est tout le système libéral qu’il faut revoir. Ce n’est pas la croissance perpétuelle qui peut sauver le système, la croissance infinie porte sa fin en elle, tant le plan humain que des ressources de la planète.
      Peut être les énormes nouvelles puissances que sont la Chine et l’Inde créeront elle la solution. On s’est beaucoup moqué du modèle de « capitalisme communiste » de la Chine, mais considérant sa masse économique, la solution pourrait venir de là. Les chinois ont la masse critique pour l’imposer.
      On peut noter aussi le remarquable virage du grand entrepreneur capitaliste Bill Gate, très significatif d’une nouvelle pensée…

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