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Pourquoi les Tunisiens se sont-ils détournés de l’eau du robinet ?

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Service IA, Business News

Par Nadya Jennene

    Fathia ouvre le robinet comme chaque matin. Un geste banal, presque machinal. Mais ce jour-là, elle s’arrête. L’eau n’est pas tout à fait comme d’habitude. Une teinte inhabituelle, une odeur étrange, un goût qu’elle ne reconnaît pas. Elle laisse couler quelques secondes, remplit un verre, l’observe à la lumière puis le repose. Elle n’a pas besoin d’un laboratoire pour prendre sa décision : cette eau-là ne sera pas bue.

    Le réflexe est devenu familier dans de nombreux foyers tunisiens. On laisse couler. On regarde. On sent. On goûte parfois. Et au moindre doute, on se tourne vers la bouteille.

    Le désamour pour l’eau du robinet ne s’est pourtant pas construit en un jour. Il est le produit d’une accumulation : des coupures qui s’éternisent, une eau qui revient trouble après plusieurs heures d’interruption, un goût de chlore trop prononcé, une saveur salée dans certaines régions, des réseaux vieillissants, des citernes dont l’entretien n’est pas toujours maîtrisé. À cela s’ajoute une question plus difficile à mesurer : que se passe-t-il entre l’eau contrôlée par les autorités et celle qui finit dans le verre du consommateur ?

    Le contexte actuel donne à cette défiance une résonance particulière. La Tunisie traverse une crise hydrique à plusieurs étages : manque de ressources, stress sur les infrastructures, coupures récurrentes, accès encore inégal à l’eau potable et, désormais, pénurie d’eau embouteillée.

    Le paradoxe est saisissant. Au moment où le robinet devient moins fiable, la bouteille, devenue son substitut, disparaît elle aussi des rayons. La crise de l’eau minérale révèle alors quelque chose de plus profond qu’une simple tension d’approvisionnement : pour une partie des Tunisiens, la bouteille n’est plus seulement une boisson. Elle est devenue une assurance.

    Une eau conforme, une confiance qui n’est plus

    Commençons par une donnée qui devrait, en théorie, rassurer. Selon le rapport 2023 de la Sonede, 57 504 prélèvements ont fait l’objet d’analyses bactériologiques cette année-là. Résultat : 97,9% des échantillons ont été classés comme propres, contre 2,1%, soit 1 199 prélèvements, considérés comme non conformes. Le taux de conformité s’établissait à 97,5% en 2022 et à 97,1% en 2021. Ces chiffres ne décrivent donc pas un réseau où l’eau serait massivement impropre à la consommation. Bien au contraire.

    La Sonede indique par ailleurs que le contrôle de la qualité ne repose pas uniquement sur les analyses bactériologiques. Des analyses physico-chimiques sont également effectuées et les services du ministère de la Santé réalisent leurs propres contrôles, notamment dans les zones éloignées des laboratoires de la Sonede.

    Sur le papier, le tableau est plutôt rassurant. Mais le papier ne boit pas l’eau. Le consommateur, lui, la rencontre à la sortie de son robinet. Et c’est là que les statistiques commencent à se heurter au réel.

    Pour lui, la qualité d’une eau ne se résume pas à une valeur microbiologique. Elle se voit, se sent, se goûte. Elle dépend aussi de la régularité du service et de la confiance accordée au trajet parcouru par l’eau avant d’arriver dans son verre.

    Une eau peut être déclarée conforme au point où elle est contrôlée et susciter malgré tout la méfiance quelques mètres, quelques centaines de mètres ou quelques kilomètres plus loin.

    Ce n’est pas nécessairement une contradiction scientifique. C’est une question de chaîne de distribution.

    Entre la station de traitement et le verre, tout un monde

    La Sonede désinfecte l’eau avant sa mise en distribution et explique que la chloration finale vise notamment à éliminer les micro-organismes persistants et à prévenir une contamination éventuelle entre les ouvrages de production et le robinet du consommateur.

    Mais l’eau ne passe pas directement de la station de traitement au verre. Elle traverse des conduites principales et secondaires, des réseaux, des réservoirs, des branchements individuels et, dans certains logements, des citernes ou des installations privées.

    C’est précisément à cette étape que la perception du consommateur peut diverger de l’analyse réalisée en laboratoire.

    Une eau qui arrive après une longue coupure peut présenter temporairement une apparence différente. Un goût de chlore peut devenir plus perceptible. Une canalisation, un réservoir ou une installation intérieure mal entretenue peuvent également modifier les caractéristiques de l’eau au point d’usage.

    Il faut donc distinguer deux questions souvent confondues. L’eau distribuée par la Sonede respecte-t-elle les normes lors des contrôles ? Les données disponibles répondent globalement oui. L’expérience de l’eau au robinet est-elle partout identique, régulière et rassurante ? Là, la réponse est beaucoup plus nuancée.

    Et c’est précisément dans cet écart que s’installe la défiance.

    L’eau possède d’ailleurs une faiblesse psychologique singulière : lorsqu’elle est parfaite, personne ne la remarque. Lorsqu’elle change de couleur, d’odeur ou de goût, elle devient immédiatement suspecte.

    Un verre légèrement trouble peut ainsi peser davantage dans l’esprit d’un consommateur que des dizaines de milliers d’analyses conformes.

    E. coli : un chiffre qui oblige à regarder au-delà du robinet

    Les résultats de l’enquête MICS 2023 permettent d’ajouter une autre pièce au puzzle. L’enquête, réalisée auprès de 11 000 ménages par l’Institut national de la statistique, sous la coordination du ministère de l’Économie et de la Planification et avec l’appui de l’Unicef, s’est notamment intéressée aux conditions concrètes d’accès à l’eau.

    Selon les données publiées par l’Unicef, 78,1% de la population disposaient en 2023 d’une source améliorée d’eau de boisson disponible sur place. Le taux était de 80% en milieu urbain et de 73% en milieu rural.

    Plus préoccupant encore, 12,5% de la population consommait une eau contaminée par Escherichia coli au niveau de la source d’approvisionnement. En milieu rural, cette proportion montait à 21%.

    E. coli est une bactérie naturellement présente dans l’intestin des humains et des animaux à sang chaud. La plupart des souches sont inoffensives, mais certaines peuvent provoquer des infections graves. Sa présence dans l’eau constitue surtout un indicateur de contamination fécale et donc un signal sanitaire à prendre au sérieux.

    Faut-il pour autant en conclure que ces chiffres contredisent les 97,9% de conformité annoncés par la Sonede ? Non.

    La Sonede contrôle l’eau de son réseau dans le cadre de son dispositif de surveillance. La MICS, elle, observe les conditions réelles d’approvisionnement des ménages et mesure la contamination au niveau de leur source d’eau.

    Cette différence est loin d’être un détail technique. Elle montre que la question de la sécurité de l’eau dépasse largement celle de la production par le réseau public. Entre la ressource, le traitement, la distribution et le point de consommation, plusieurs maillons peuvent entrer en jeu. Et plus la chaîne est longue, complexe ou fragile, plus le risque de rupture de confiance augmente.

    Un réseau qui accuse le poids des années

    Il faut aussi regarder la tuyauterie derrière le robinet. Le rapport 2023 de la Sonede fait apparaître un rendement moyen du réseau de distribution de 77,7%. Là encore, les écarts territoriaux sont importants : le rendement s’établissait à 63,6% dans le district de Tataouine, contre 87,4% à Nabeul.

    Un rendement de réseau inférieur à 100% ne signifie pas mécaniquement que toute la différence correspond à des fuites. Il s’agit d’un indicateur technique qui prend en compte différents éléments du fonctionnement du réseau. Mais il dit néanmoins quelque chose d’essentiel : le système est sous pression.

    Or un réseau d’eau potable ne peut rester performant éternellement sans entretien, renouvellement des infrastructures, investissements et interventions rapides.

    La Banque mondiale a d’ailleurs pointé les difficultés structurelles du secteur tunisien, notamment les pertes du réseau, l’insuffisance des investissements, la salinité élevée dans certaines régions du Sud et la multiplication des interruptions d’approvisionnement.

    Le problème n’est donc pas uniquement l’eau qui manque. C’est aussi l’infrastructure qui peine à la transporter correctement, régulièrement et partout.

    Une eau potable doit faire plus que satisfaire un contrôle. Elle doit être disponible. Elle doit être accessible. Elle doit arriver dans des conditions rassurantes. Elle doit être suffisamment transparente pour que le citoyen puisse comprendre ce qu’il boit. Et surtout, elle doit inspirer confiance.

    Or cette confiance s’est érodée au fil des coupures, des inégalités territoriales, des épisodes d’eau inhabituelle, et des problèmes de réseau.

    C’est là tout le paradoxe tunisien : la défiance envers l’eau du robinet ne repose pas nécessairement sur la preuve d’une contamination généralisée ; elle repose aussi sur l’expérience quotidienne d’un service public devenu, pour beaucoup, imprévisible.

    Car on peut convaincre un consommateur avec une analyse. Il est beaucoup plus difficile de le convaincre contre son expérience.

    Si l’eau arrive une fois sur deux, si elle revient après une coupure avec une apparence inhabituelle, si le voisin conseille de la faire bouillir ou si la famille stocke systématiquement plusieurs bouteilles « au cas où », la statistique de conformité aura beau afficher 97,9%, la confiance, elle, restera fragile. 

    Nadya Jennene

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    3 commentaires

    1. Ahmed Anizi

      Répondre
      3 septembre 2026 | 12h05

      L’eau du robinet est imbuvable depuis des décennies. Mes parents possédaient un majel – pour ceux qui ne connaissent pas ce terme, c’est un puits qui recueille l’eau de pluie – et toute notre nourriture était préparée avec cette eau. Nous avons certes vécu l’ère de l’eau minérale, mais nous n’avons jamais bu l’eau du robinet, qui reste impropre à la consommation dans plusieurs régions de Tunisie. Alorsje ne comprends pas la stupeur de certains journalistes et autres intervenants, sachant que la Tunisie est le 2ème pays au monde en matière de consommation d’eau minérale.

    2. thekayse

      Répondre
      2 septembre 2026 | 10h42

      Le président doit absolument changer son approche pratique de la politique économique.

      Il ne peut pas tout faire et doit donc nommer des pointures dans chacun des ministères clés du pays.

      Sur le plan économique une nouvelle approche doit être envisagée pour impulser un choc d’investissement et de création d’entreprise dans le pays. L’administration doit être au service de l’entreprise et pas l’inverse. La confiance doit revenir. Nous devons revenir à une logique de résultat et à un état stratège.

      La Tunisie a besoin d’un choc économique pour encourager l’envie d’entreprendre.

      Le Président en tant que chef d’orchestre doit apprendre à déléguer.

      Les élections municipales doivent impérativement avoir lieu afin que les municipalités puissent prendre leurs responsabilités et être efficaces car le rendement actuel est médiocre et ce à tous les niveaux.

      Le Président doit prendre des mesures fortes sur le long terme et mettre en avant d’autres personnalités notamment au niveau économique, judiciaire et diplomatique.

      Le Peuple veut une Tunisie dynamique, riche, moderne et qu’elle redevienne la perle du Maghreb et cela est loin d’être difficile.

      Les pénuries sont intolérables pour un pays comme la Tunisie, une cellule spécialisée du ministère de l’économie doit être affectée afin de prévenir toutes nouvelles pénuries.

      Tahya Tounes

    3. Citoyen_H

      Répondre
      1 septembre 2026 | 17h25

      UN FAIT EST CERTAIN §

      L’eau du robinet est, comme par hasard, devenue imbuvable dans certaines villes, avec l’arrivée des bédouins bagla-liha au pouvoir.
      Allah yéhlik’hom.
      Trop, c’est trop.
      Mais faites-nous donc, un petit topo sur les réalisations de ces pignoufs, tout au long de leur gouvernance.

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