Par Sadok Rouai
Le FMI vient de publier, le 17 août 2026, sa « liste négative », arrêtée au 30 juin 2026, des pays qui accusent un retard de plus de 18 mois par rapport à l’échéance normale pour la conclusion de leur consultation annuelle au titre de l’Article IV des Statuts du Fonds.
J’ai participé en 2012 aux discussions qui ont conduit à la mise en place de cette politique. Le FMI étant une institution internationale à caractère coopératif, il était difficile pour le Conseil d’administration d’accepter que le Fonds puisse recourir à une politique de « name and shame », c’est-à-dire de désignation et de stigmatisation publiques, à l’égard de ses propres pays membres, même lorsque ceux-ci manquaient à leurs obligations statutaires.
Après de longues discussions, le Conseil a finalement retenu le principe de ne publier que les pays dont la consultation au titre de l’Article IV accusait un retard particulièrement important.
La logique retenue était précise. Chaque pays membre est normalement soumis à un cycle de consultation de 12 mois, auquel s’ajoute un délai de grâce de trois mois, soit 15 mois au total. Un pays ne figure donc sur la « liste négative » que lorsqu’il accuse un retard supplémentaire de 18 mois au-delà de ces 15 mois, soit un retard cumulé de 33 mois depuis la dernière consultation.
Pour la Tunisie, la dernière consultation a été conclue par le Conseil le 17 février 2021. La consultation suivante aurait dû être conclue au plus tard le 17 mai 2022, après prise en compte du délai de grâce de trois mois.
Au 30 juin 2026, le retard officiel atteint donc 49 mois par rapport à cette échéance. Mais si l’on regarde simplement le temps écoulé depuis la dernière consultation, 64 mois se sont écoulés depuis le 17 février 2021. Autrement dit, cela fait plus de cinq ans et quatre mois que la Tunisie n’a pas eu de consultation au titre de l’Article IV conclue par le Conseil.
C’est à ce stade que cette liste mérite, à mon sens, d’être regardée autrement que comme un simple classement administratif.
Depuis sa création, j’ai toujours eu le sentiment que plus un pays remontait vers le haut de la liste, plus cela traduisait une rupture profonde et durable de ses relations avec le Fonds. Ce n’est évidemment pas un indicateur mécanique de la situation politique d’un pays. Mais l’évolution récente de plusieurs pays figurant sur cette liste est particulièrement révélatrice.
Le Venezuela constitue un cas particulièrement frappant. Sa dernière consultation au titre de l’Article IV a été conclue par le Conseil le 13 septembre 2004. Après plus de vingt et un ans sans consultation, le Venezuela a repris ses relations avec le FMI en avril 2026, à la suite du changement de pouvoir qui a permis de résoudre la question de la reconnaissance du gouvernement. Depuis, les contacts avec les autorités ont repris et le Fonds travaille notamment sur la collecte des données et sur les conditions permettant de reprendre une consultation au titre de l’Article IV.
La Syrie constitue un autre cas particulièrement révélateur. Sa dernière consultation au titre de l’Article IV a été conclue par le Conseil le 26 février 2010. Après plus de seize ans d’interruption, le FMI a progressivement repris son engagement avec les autorités à la suite du changement de régime. Une nouvelle mission du Fonds s’est encore rendue à Damas en juillet 2026, et le FMI indique que l’amélioration de la disponibilité des données devrait permettre la reprise des consultations au titre de l’Article IV.
Le point commun entre ces deux cas est frappant : la normalisation des relations avec le FMI, après une longue rupture, intervient dans le contexte d’un changement politique majeur.
D’autres mouvements sont également significatifs. Le Liban vient d’entrer dans la liste, mais ses relations avec le FMI évoluent parallèlement vers une reprise. Il pourrait donc ne pas y rester longtemps. Le Sénégal est déjà engagé dans un processus de sortie : hier, 1er septembre 2026, les services du Fonds ont conclu avec les autorités un accord au niveau des services sur un nouveau programme de 36 mois, qui doit encore être soumis au Conseil d’administration.
La liste n’est donc pas figée. Entre la précédente liste, arrêtée au 31 décembre 2025, et celle publiée le 30 août 2026, le Liban y est entré tandis que l’Argentine et le Yémen en sont sortis. Dans le cas du Yémen, cette sortie est particulièrement intéressante : elle ne résulte évidemment pas de la disparition du conflit. Le pays demeure un État fragile et affecté par les conflits. Elle résulte plutôt de la reprise progressive de l’engagement du FMI, intensifié depuis 2020, qui a permis de renforcer les capacités institutionnelles et la production de données et, finalement, de reprendre en 2025 la consultation au titre de l’Article IV, après plusieurs années d’interruption. Le Conseil d’administration a conclu cette consultation le 31 mars 2026. Ces mouvements montrent que les pays peuvent progressivement sortir de cette situation dès lors que les conditions d’une reprise des relations avec le Fonds sont réunies.
À ce rythme, il est très probable que la prochaine liste soit essentiellement composée des pays pour lesquels aucune évolution significative ne semble se dessiner : Iran, Belarus, Érythrée, Russie, Tunisie, Myanmar, Soudan et Afghanistan.
À l’exception de la Tunisie, ces pays ont certes des situations très différentes, mais ils ont un trait commun : ils traversent des problèmes internes ou externes qui empêchent, à ce stade, une reprise normale des relations avec le FMI. Au Belarus et en Russie, la guerre complique les relations avec le Fonds. En Afghanistan et au Myanmar, l’absence de gouvernement reconnu empêche la reprise normale des relations. Pour l’Iran, l’Érythrée et le Soudan, je ne vois, pour l’instant, aucun élément permettant d’anticiper une évolution prochaine.
Et c’est précisément là que la situation tunisienne devient inquiétante.
La Tunisie ne se trouve ni en guerre, ni confrontée à une absence de gouvernement reconnu. Elle ne souffre pas non plus, à ma connaissance, d’un obstacle technique insurmontable qui empêcherait les autorités de renouer le dialogue avec le Fonds et dans le cadre de l’Article IV.
Et pourtant, aucune reprise ne se dessine.
Il devient donc difficile de ne pas voir dans cette absence prolongée de consultation une décision essentiellement politique. Une décision qui semble relever du sommet de l’État et qui, depuis plusieurs années, n’a manifestement pas été remise en cause, y compris après la nomination, en février 2024, du Gouverneur de la Banque centrale de Tunisie.
C’est ce qui rend la situation tunisienne particulièrement singulière. La Tunisie risque de se retrouver encore plus haut dans cette liste, alors même que plusieurs pays qui la précèdent actuellement commencent à renouer avec le Fonds — parfois à la faveur de changements politiques majeurs.
Je ne dis pas que la position d’un pays dans cette liste constitue un indicateur mécanique d’un changement de régime. Ce serait aller trop loin. Mais, après avoir participé à la mise en place de cette politique et à son suivi régulier, je pense qu’il faut regarder cette liste comme un indicateur indirect de la profondeur de la rupture entre un pays et le Fonds.
Et l’évolution récente permet d’aller un peu plus loin : dans certains cas, cette liste révèle aussi les conditions politiques qui rendent possible le rétablissement de relations normales avec le FMI.
Ma conclusion, à ce stade, est donc assez simple.
Si rien ne change politiquement en Tunisie, je ne vois pas, sous Kaïs Saïed, de raison de penser que les relations avec le FMI reviendront prochainement à la normale.
Et, paradoxalement, plus la Tunisie continuera à remonter dans cette liste, plus cette question deviendra difficile à éviter.

BIO EXPRESS
Sadok Rouai est un ancien haut cadre de la BCT et ancien conseiller auprès du conseil d’administration du FMI.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











Commentaire
le financier
Merci de confirmer que le regne de KS vaut autant qu une guerre contre israel ou une guerre civil . Il a détruit tout ce qui pouvait l etre de l economie a l industrie en passant par l agriculture