Par Ridha Zahrouni
Imaginez un ballon de football que l’on tenterait d’aplatir pour le coller sur une surface plane. L’exercice est impossible : les panneaux se déchireraient, laissant des vides, et des zones initialement voisines se retrouveraient séparées. C’est exactement le même défi auquel se heurtent les cartographes lorsqu’ils cherchent à représenter notre planète en deux dimensions, en assimilant les continents et les pays aux panneaux du ballon.
Pour surmonter cet obstacle, des scientifiques ont développé des modèles mathématiques et géométriques appelés projections cartographiques. Ces outils permettent de transposer la surface sphérique de la Terre sur une carte plane. Car le verdict de la géométrie est sans appel : il est rigoureusement impossible de représenter une sphère sur un plan sans introduire de déformations.
Le trio des compromis cartographiques
Pour concevoir une carte, les cartographes doivent donc accepter des compromis, qui se classent traditionnellement en trois grandes catégories de projections :
- Les projections conformes : Elles conservent localement les angles et donc les formes des pays, mais déforment massivement les surfaces (l’exemple le plus célèbre étant la projection de Mercator).
- Les projections équivalentes : Elles respectent les proportions et la taille réelle des surfaces, mais altèrent profondément la forme des continents.
- Les projections aphylactiques : Elles ne préservent ni les angles ni les surfaces, mais recherchent un compromis visuel pour minimiser l’ensemble des déformations et offrir un rendu esthétique et équilibré.
Le règne sans partage de Mercator
Pourtant, malgré ses biais, la projection la plus utilisée à l’échelle mondiale reste celle de Mercator (ainsi que sa variante numérique moderne, la Web Mercator). Bien qu’elle privilégie les formes au détriment des surfaces réelles, elle s’est imposée scientifiquement et politiquement pour deux raisons majeures :
- Le monopole du web : Elle est devenue le standard absolu de la cartographie en ligne. Les géants du numérique (Google Maps, Apple Maps, OpenStreetMap) l’ont adoptée parce qu’elle permet de zoomer à l’infini en préservant parfaitement les angles locaux et la géométrie des rues, une condition indispensable pour la navigation GPS au quotidien.

- L’héritage historique et politique : Conçue en 1569 par Gerardus Mercator pour faciliter la navigation maritime européenne, cette carte a colonisé les manuels scolaires et les médias pendant des siècles. Elle a durablement façonné notre représentation mentale du monde, quitte à écraser visuellement les pays du Sud au profit d’un Nord hypertrophié.
L’alternative « Equal Earth » ou l’esthétique de la vérité
Une résolution historique portée par l’Afrique
L’Assemblée générale de l’ONU a adopté une résolution historique promouvant l’abandon progressif de la projection de Mercator au profit d’une cartographie plus équitable. L’initiative promeut notamment la projection « Equal Earth », un modèle créé en 2018 qui respecte scrupuleusement la taille réelle des continents et des pays (les superficies) tout en déformant légèrement la forme des continents sur les côtés (distorsion des angles).

Portée par le Togo au nom du Groupe africain et activement soutenue par l’Union africaine, cette campagne — initialement baptisée « Correct the Map » — vise à corriger un biais visuel hérité de l’époque coloniale. Ce biais minimisait systématiquement la taille de l’Afrique et du Sud global au profit des nations occidentales.
Adoptée par 164 voix contre 1 (avec 6 abstentions), cette résolution non contraignante a fait l’objet d’un consensus quasi unanime. Il parait que seuls les États-Unis s’y sont opposés, qualifiant la démarche de « distraction géopolitique » et d’« agenda idéologique ». Et parmi les soutiens occidentaux notables, la France aurait annoncé par la voix de son ministère des Affaires étrangères, l’officialisation de l’abandon de Mercator dans ses usages diplomatiques au profit de représentations plus fidèles aux surfaces réelles.
Les trois piliers de cette libération cartographique
En incitant les États et les organisations à adopter la projection Equal Earth, les initiateurs africains articulent leur démarche autour de trois enjeux géopolitiques et culturels majeurs:
1. La correction des distorsions géographiques
La carte traditionnelle déforme considérablement les superficies à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur pour se rapprocher des pôles.
- L’illusion des tailles : Sur une carte Mercator, le Groenland semble aussi vaste que l’Afrique. En réalité, l’Afrique est 14 fois plus grande que l’île arctique. C’est cette vérité physique que restitue fidèlement la projection Equal Earth.
- Le rétrécissement du Sud global : Cette distorsion géométrique donne l’illusion d’une Europe et d’une Amérique du Nord hypertrophiées, tout en réduisant visuellement l’Afrique, l’Amérique du Sud et l’Asie du Sud.
2. La justice cognitive et la décolonisation des esprits
Pour les pays promoteurs du texte, l’usage séculaire de la carte de Mercator a ancré des biais de perception profonds. Le texte de l’ONU lie explicitement le choix d’une cartographie exacte à des impératifs de « justice cognitive, de reconnaissance historique et de réparation mémorielle ».
- Un outil de centralité coloniale : La carte de 1569 a longtemps été perçue comme un instrument valorisant la puissance et la centralité des nations du Nord au détriment des régions équatoriales.
- L’impact sur l’éducation : Comme l’a souligné le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, les cartes orientent l’éducation et influencent l’imaginaire collectif. Corriger la carte est un acte de vérité scientifique pour empêcher que les jeunes générations du Sud global ne grandissent avec une perception d’infériorité territoriale face à une géographie visuellement tronquée.
3. La recherche d’un équilibre géopolitique moderne
L’adoption de cette résolution reflète la volonté des nations africaines de peser davantage sur les institutions multilatérales et de reprendre le contrôle de leur propre représentation à l’échelle internationale. Le soutien appuyé de la France s’inscrit également dans une volonté géopolitique de nouer de nouveaux dialogues avec le continent africain, fondés sur le respect de la vérité factuelle.

BIO EXPRESS
Ridha Zahrouni – Président de l’Association tunisienne des parents et des élèves
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










