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Aviculture, céréales, assurance : l’Utap alerte sur les fragilités de la production agricole tunisienne

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Par Nadya Jennene

    Entre flambée des coûts, pertes liées aux intempéries et aux coupures d’électricité, absence de stocks stratégiques et difficultés d’accès aux mécanismes de financement et d’assurance, le conseiller économique de l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (Utap), Fathi Ben Khalifa, a dressé un constat particulièrement critique de la situation de plusieurs filières agricoles. De la volaille aux céréales, en passant par les fruits et légumes, il a appelé à une politique davantage anticipée, fondée sur la concertation avec les professionnels.

    Filière avicole : une production relevée, mais fragilisée par les crises successives

    Selon Fathi Ben Khalifa, la production mensuelle de poulet de chair, qui se situait auparavant entre 12 500 et 13 000 tonnes, a été portée à 14 000, voire 14 500 tonnes par mois, pour ainsi pallier à la baisse des viandes rouges combinée à la hausse des prix depuis 2025. 

    Pour le dindon, la production se situait entre 6 500 et 7 000 tonnes. La production d’œufs a également progressé, passant d’environ 150 millions à 160 millions d’œufs par mois.

    Cette montée en puissance a toutefois été brutalement perturbée par des conditions météorologiques exceptionnelles. Les fortes pluies ont été qualifiées de « force majeure » par le conseiller de l’Utap. Elles ont entraîné des mortalités importantes dans les élevages, affecté la croissance des volailles et réduit les performances de production. Elles ont également eu des conséquences sur la fertilité des œufs destinés à l’incubation.

    Pour tenter de préserver les niveaux de production, la profession a eu recours à l’importation d’œufs à couver. Cette mesure devait permettre de maintenir l’activité des élevages malgré les perturbations enregistrées.

    La situation s’est ensuite aggravée avec l’arrivée de l’Aïd El Kebir. Selon Fathi Ben Khalifa, la filière a traversé une période d’environ un mois et demi durant laquelle les éleveurs ont subi de lourdes pertes.

    Le coût de production d’un kilogramme de poulet avait atteint environ 4,2 dinars, alors que certains éleveurs étaient contraints de vendre leur production autour de 2,8 à 3 dinars le kilogramme.

    Le conseiller économique de l’Utap a déploré, dans ce sens, l’absence d’intervention suffisante des ministères de l’Agriculture et du Commerce. Il a rappelé que les fluctuations liées à l’Aïd El Kebir et au mois de Ramadan sont pourtant récurrentes dans la filière avicole et devraient, selon lui, faire l’objet d’une véritable stratégie d’anticipation.

    Traditionnellement, les professionnels procédaient à un stockage préventif des œufs avant les périodes de forte demande. La consommation pouvait atteindre jusqu’à 200 millions d’œufs par mois, grâce à la combinaison du stock constitué en amont et de la production courante.

    Le même principe était appliqué au poulet de chair et au dindon : les professionnels constituaient des stocks durant les périodes de moindre consommation afin de les mettre sur le marché au moment des pics de demande, notamment durant l’été, lorsque la Tunisie accueille davantage de touristes et de Tunisiens résidant à l’étranger.

    Selon M. Ben Khalifa, cette pratique a progressivement disparu, laissant désormais les éleveurs absorber seuls les conséquences des fluctuations du marché.

    Coupures d’électricité : une nouvelle menace pour les élevages

    À ces difficultés s’est ajoutée la crise électrique de l’été. Les températures élevées ont déjà provoqué une importante mortalité dans les élevages avicoles. Les coupures d’électricité ont ensuite aggravé la situation.

    M. Ben Khalifa estime que les conséquences exactes des délestages restent encore difficiles à quantifier. Le groupement interprofessionnel travaille actuellement, selon lui, à établir une évaluation des pertes.

    Il a souligné néanmoins que la période allant jusqu’à la fin de l’année pourrait rester particulièrement difficile pour la filière.

    Le responsable de l’UTAP a critiqué par ailleurs la décision d’augmenter la production mensuelle de poulet à 16 000 tonnes, annoncée lors d’une réunion au ministère du Commerce. Selon lui, cette décision avait été prise sans véritable concertation avec les professionnels.

    Son raisonnement est simple : une augmentation brutale de l’offre peut effectivement faire baisser les prix à court terme et profiter au consommateur. Mais si les prix deviennent trop faibles et que les producteurs accumulent les pertes, ces derniers réduiront leur activité. La conséquence pourrait alors être un recul de l’offre quelques mois plus tard et, par ricochet, une nouvelle hausse des prix.

    Sur les prix actuellement pratiqués, M. Ben Khalifa a indiqué que le prix de l’escalope avait atteint 22 dinars le kilogramme au détail, notant que la question ne peut cependant pas être examinée uniquement à travers le prix payé au consommateur. La chaîne comprend le producteur, les intermédiaires, l’abattoir puis le commerçant de détail.

    Il a dénoncé notamment le fait que les hausses accordées à certains maillons de la chaîne ne permettraient pas nécessairement de compenser les pertes subies en amont par l’éleveur.

    Le conseiller de l’Utap a réitéré qu’une réflexion devrait également porter sur les coûts de l’abattage et sur l’ensemble de la formation du prix, afin d’éviter qu’un seul acteur de la chaîne supporte les pertes tandis que les autres continuent à préserver leurs marges.

    Des stocks stratégiques devenus indispensables

    Au-delà de la crise avicole, Fathi Ben Khalifa a plaidé pour la constitution de stocks stratégiques de produits agricoles. Selon lui, une filière produisant entre 10 000 et 20 000 tonnes par mois ne peut raisonnablement fonctionner sans disposer de réserves permettant d’absorber les chocs.

    Il a estimé qu’un stock de 4 000 à 5 000 tonnes pourrait déjà constituer un filet de sécurité permettant de réagir rapidement en cas de crise majeure.

    Les risques sont désormais multiples : épidémies, intempéries, inondations, canicules, perturbations énergétiques ou encore crises géopolitiques. Il a cité notamment l’exemple de la guerre en Ukraine et les perturbations qu’elle avait provoquées sur les approvisionnements en céréales.

    Pour lui, l’État doit donc mettre en place une ligne de financement à conditions préférentielles destinée spécifiquement au stockage stratégique.

    L’objectif n’est plus de gérer les crises au coup par coup, pendant un ou deux mois, mais de construire des mécanismes permanents permettant d’amortir les chocs.

    Céréales : l’Utap dénonce les insuffisances dans les intrants

    Le deuxième grand dossier abordé concerne la campagne céréalière. Fathi Ben Khalifa a reproché aux pouvoirs publics de ne pas avoir suffisamment anticipé les besoins en intrants agricoles. Il a estimé que le ministre de l’Agriculture devrait jouer pleinement son rôle en identifiant les superficies à emblaver dans chaque gouvernorat, en calculant les besoins en intrants et en coordonnant les différents ministères concernés.

    Selon lui, chaque année, la filière céréalière se retrouve confrontée au même problème : une insuffisance dans la disponibilité de certains intrants.

    Il s’est notamment interrogé sur le fait que l’État ne permet pas davantage au secteur privé d’assurer certaines opérations d’importation lorsque les besoins ne peuvent être couverts suffisamment rapidement par les circuits publics.

    Son argument est économique : si un agriculteur dispose, par exemple, de 100 hectares et est capable d’obtenir 20 à 30 quintaux par hectare, il n’est pas rationnel, selon lui, de le laisser produire seulement 10 à 14 quintaux par hectare faute d’intrants appropriés.

    Le conseiller de l’Utap a noté ainsi que la question dépassait la seule rentabilité des exploitations. La baisse des superficies consacrées aux céréales menace directement la sécurité alimentaire du pays. Il a affirmé que les surfaces céréalières diminuaient d’une année à l’autre, certains gouvernorats n’ayant, selon lui, pas encore dépassé 20% de leur niveau d’engagement au moment de son intervention.

    Pour lui, la contradiction est manifeste : l’État cherche à réduire sa dépendance extérieure tout en fragilisant les conditions permettant aux agriculteurs tunisiens d’accroître leurs rendements.

    Le tableau est toutefois moins préoccupant concernant les semences. Fathi Ben Khalifa a indiqué que les semences céréalières sont, à ce stade, disponibles en quantités jugées satisfaisantes, avec notamment environ 500 000 quintaux de semences de qualité préparés pour la campagne.

    Il a salué le travail effectué par l’Office des céréales dans leur distribution, en coordination avec les structures régionales.

    La situation météorologique constitue également un élément encourageant. Les précipitations enregistrées dans plusieurs régions, notamment dans le nord, ont créé des conditions favorables au lancement de la campagne.

    Mais le responsable agricole a appelé à tirer les leçons de la campagne précédente, marquée par des pertes importantes. Il a souligné qu’une meilleure préparation en amont aurait permis de limiter l’impact des épisodes climatiques défavorables.

    Fruits et légumes : entre prix élevés et faible rémunération du producteur

    La problématique des prix ne se limite pas à la volaille ou aux céréales. Fathi Ben Khalifa a contesté également l’idée selon laquelle les prix des fruits et légumes auraient fini par « se corriger ». Il a cité notamment la pastèque, le melon, le raisin et la pêche, dont les prix demeurent, selon lui, élevés pour le consommateur.

    La situation de la pastèque illustre, à ses yeux, le dysfonctionnement de la chaîne de commercialisation. Il a affirmé que le producteur vendait son produit autour de 400 à 500 millimes, alors que celui-ci est ensuite proposé beaucoup plus cher au consommateur.

    Cette différence entre le prix à la production et le prix final montre, selon lui, que la question des prix ne peut pas être réduite au seul niveau de rémunération de l’agriculteur.

    Un mécanisme de régulation quasiment à l’arrêt et une assurance paralysée

    Pour le conseiller de l’Utap, la Tunisie dispose pourtant déjà d’un instrument permettant de limiter ces déséquilibres : le Fonds de développement de la compétitivité, alimenté par des prélèvements opérés sur les produits agricoles.

    Il a affirmé que ce mécanisme disposait de ressources importantes. Au cours des cinq dernières années, les sommes accumulées, intérêts compris, auraient atteint environ 175 millions de dinars.

    L’objectif n’est pas, a-t-il expliqué, de distribuer directement cet argent aux agriculteurs, mais de l’utiliser pour réguler le marché. Lorsque les prix deviennent trop faibles et que les producteurs vendent à perte, le fonds pourrait financer le stockage temporaire de la production. Celle-ci serait ensuite remise sur le marché lorsque la consommation augmente, permettant à la fois de protéger le producteur et d’éviter une envolée des prix.

    Or, selon M. Ben Khalifa, ce dispositif ne fonctionne quasiment plus. Les groupements interprofessionnels communs, notamment ceux intervenant dans les filières avicole et animale, ne parviendraient plus à utiliser efficacement cet outil. Il a affirmé que le mécanisme n’est mobilisé que ponctuellement, notamment pour certaines quantités de pommes de terre.

    Le même constat est dressé concernant le mécanisme d’assurance contre les catastrophes naturelles.

    M. Ben Khalifa a rappelé que la Caisse d’assurance et de garantie agricole, avait connu, selon lui, une expérience concluante. Le dispositif avait été développé progressivement et disposait d’une expertise et d’une plateforme opérationnelle.

    Une décision prise par l’ancienne ministre des Finances aurait, cependant, provoqué un conflit institutionnel et entraîné l’arrêt du processus. Le dossier aurait ensuite été transféré au ministère de l’Agriculture, où il serait depuis resté bloqué. 

    Le conseiller économique de l’Utap a noté que cette situation prive les agriculteurs d’un droit prévu par les mécanismes existants et a appelé le ministère de l’Agriculture à remettre ces dispositifs en fonctionnement.

    Pour l’Utap, la priorité est désormais à l’anticipation

    À travers l’ensemble de son intervention, Fathi Ben Khalifa a défendu une même ligne : la Tunisie ne peut plus gérer ses filières agricoles uniquement lorsque les crises surviennent.

    La réponse, selon lui, passe par la constitution de stocks stratégiques, la réactivation des mécanismes de financement et d’assurance déjà existants, une meilleure anticipation des besoins en intrants, ainsi qu’une concertation systématique avec les organisations professionnelles avant toute décision concernant les niveaux de production.

    Il a insisté également sur la nécessité de trouver un équilibre entre deux impératifs souvent présentés comme contradictoires : garantir à l’agriculteur une rémunération lui permettant de poursuivre son activité et préserver, dans le même temps, le pouvoir d’achat du consommateur.

    Pour le conseiller économique de l’UTAP, les ressources financières existent déjà dans plusieurs mécanismes. Ce qui manque surtout, à ses yeux, c’est la capacité à les mobiliser rapidement et la volonté politique de prendre les décisions nécessaires.

    N.J

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