Des coupures d’eau et d’électricité à la peur du lendemain, les crises successives ne bouleversent pas seulement le quotidien des Tunisiens. Elles modifient aussi leurs comportements, leurs rapports aux institutions et leur perception de l’avenir. La sociologue et démographe Nesrine Ben Belgacem estime que le pays traverse une crise sociale et psychologique profonde, nourrie par une défiance croissante et par la disparition progressive du sentiment de sécurité.
Ce qui se joue actuellement en Tunisie dépasse largement la question des pénuries. Une coupure d’eau, une interruption de l’électricité ou une difficulté à accéder à l’eau potable peuvent sembler, prises isolément, relever d’un problème technique ou conjoncturel. Mais lorsque ces situations se répètent et s’inscrivent dans la durée, elles produisent un effet beaucoup plus profond sur la société : elles installent l’incertitude dans les comportements et transforment le rapport des citoyens au présent comme à l’avenir.
Intervenant sur Express FM mercredi 9 septembre 2026, la sociologue et démographe Nesrine Ben Belgacem a analysé les conséquences sociales et psychologiques des crises successives qui traversent la Tunisie. Pour elle, l’enjeu n’est plus uniquement celui de l’accès aux services essentiels, mais celui de la sécurité sociale, de la stabilité psychologique et de la confiance dans la continuité de l’action publique.
La sociologue a inscrit la situation actuelle dans une histoire plus longue. Elle a rappelé que la Tunisie avait déjà connu des périodes caractérisées par une forte incertitude collective, notamment après 2011, lorsque les dimensions politique, économique et sociale se sont simultanément dégradées.
Cette période avait installé chez une partie de la population un sentiment de peur et une profonde incertitude quant à l’avenir. La crise sanitaire liée au Covid-19 a ensuite réactivé, sous une autre forme, cette expérience collective de l’instabilité.
Selon Nesrine Ben Belgacem, la répétition de ces épisodes finit par produire une forme de fatigue sociale : le citoyen ne vit plus les crises comme des événements exceptionnels, mais comme des situations susceptibles de réapparaître à tout moment.
C’est précisément ce qui explique, selon elle, certains comportements observés aujourd’hui. Même lorsque les autorités annoncent que l’eau ou l’électricité sont rétablies, une partie de la population continue d’agir comme si une nouvelle interruption pourrait survenir le lendemain.
Le problème n’est donc plus seulement celui de la disponibilité immédiate du service. Il est devenu celui de sa pérennité. Car même si une population peut finir par s’accommoder d’une difficulté ponctuelle, elle éprouve en revanche beaucoup plus de difficultés à retrouver un sentiment de sécurité lorsque cette difficulté peut se reproduire à tout moment.
Cette défiance produit des comportements de précaution, voire de surconsommation.
Lorsqu’un produit reste disponible dans les commerces, certains consommateurs peuvent être tentés d’en acheter davantage, par crainte de le voir disparaître. Le raisonnement est simple : puisqu’une pénurie est devenue possible, mieux vaut constituer des réserves.
Le phénomène ne relève donc pas uniquement de la « panique » ou de la « consommation excessive ». Il constitue aussi une stratégie d’adaptation à l’incertitude.
La même logique explique la constitution de stocks d’eau ou d’autres produits essentiels. Le consommateur ne répond plus uniquement à ses besoins présents ; il anticipe un manque potentiel.
Cette anticipation permanente traduit une modification profonde du rapport au quotidien. L’individu ne consomme plus seulement en fonction de ce dont il a besoin aujourd’hui, mais également en fonction de ce qu’il imagine pouvoir manquer demain.
Une fois installés, ces réflexes sont difficiles à faire disparaître. Une annonce officielle affirmant que l’approvisionnement est revenu à la normale ne suffit pas nécessairement à modifier immédiatement les comportements. L’expérience passée continue de peser sur les représentations.
Autrement dit, la mémoire des pénuries survit parfois à la pénurie elle-même.
Cette évolution est d’autant plus significative que les attentes de la population semblent, selon Nesrine Ben Belgacem, s’être considérablement réduites.
Pendant longtemps, les revendications sociales pouvaient porter sur l’emploi, l’amélioration des revenus, la croissance économique ou les perspectives professionnelles. Aujourd’hui, explique-t-elle, une partie des citoyens en est arrivée à réclamer des choses beaucoup plus élémentaires : avoir de l’eau, de l’électricité, de l’eau potable et pouvoir assurer les conditions minimales d’une vie quotidienne normale.
Ce déplacement des attentes constitue un indicateur sociologique majeur. Lorsqu’une société passe de revendications liées à l’amélioration de son niveau de vie à des demandes portant sur la garantie des besoins fondamentaux, cela traduit une dégradation du sentiment de sécurité.
Le citoyen ne se projette alors plus dans une logique d’ascension ou d’amélioration. Il cherche d’abord à préserver ce qu’il considère comme le socle minimal de son existence.
La notion de sécurité sociale prend ainsi un sens beaucoup plus large que celui des politiques sociales classiques. Elle englobe désormais la possibilité de prendre une douche, de disposer d’eau potable, de conserver l’électricité ou encore de faire fonctionner les équipements nécessaires aux personnes vulnérables.
Cette dégradation du sentiment de sécurité agit également sur les projets de vie. Lorsque l’avenir apparaît de plus en plus incertain, la migration peut devenir une réponse individuelle à une insécurité collective. Nesrine Ben Belgacem estime ainsi que la répétition des crises peut renforcer le désir d’émigrer, y compris chez ceux qui envisagent leur départ non seulement pour eux-mêmes, mais pour leurs enfants.
Le raisonnement est là encore révélateur : lorsque le futur national devient difficile à anticiper, l’ailleurs peut apparaître comme un espace de stabilité.
La question migratoire ne se réduit donc pas à la recherche d’un meilleur salaire ou d’un emploi. Elle peut aussi devenir une quête de prévisibilité et de sécurité.
Le sentiment que « demain ne sera pas nécessairement meilleur qu’aujourd’hui » fragilise la capacité à construire des projets à long terme. Or, sans projection dans l’avenir, les investissements personnels, professionnels et familiaux deviennent eux-mêmes plus difficiles.
Les effets des crises ne s’arrêtent pas aux comportements individuels. Ils pénètrent également l’espace familial.
Les parents, confrontés à l’incertitude, peuvent être davantage anxieux lorsqu’ils pensent à l’avenir de leurs enfants. Cette inquiétude peut alimenter des tensions au sein du foyer et créer un environnement émotionnel plus instable.
Les enfants et les adolescents sont particulièrement exposés à ces transformations. Même lorsqu’ils ne disposent pas des mots pour décrire ce qu’ils ressentent et qu’ils ne manifestent pas ouvertement leur inquiétude, ils observent les comportements des adultes, perçoivent les tensions et intègrent les difficultés auxquelles leur famille est confrontée.
Les réseaux sociaux ont par ailleurs profondément changé leur perception des conditions de vie. Ils voient quotidiennement des images de pays où l’accès à l’eau, à l’électricité ou à d’autres services essentiels apparaît comme une évidence.
Ils peuvent également échanger avec des proches vivant à l’étranger et constater que certaines difficultés considérées comme normales en Tunisie ne le sont pas ailleurs.
Cette confrontation permanente nourrit une question particulièrement déstabilisante pour les jeunes : pourquoi devraient-ils accepter comme normal ce qui leur apparaît comme anormal ailleurs ?
La comparaison ne produit donc pas seulement de la frustration. Elle peut également accentuer le sentiment de déclassement et renforcer le désir de migration.
Pour Nesrine Ben Belgacem, cette situation peut même affecter la capacité des jeunes à rêver leur avenir en Tunisie. La répétition des crises risque de réduire progressivement leur investissement affectif dans leur propre pays et de fragiliser leur sentiment d’appartenance.
La crise n’épargne aucune génération, mais ses conséquences ne sont pas identiques pour tous.
Les personnes âgées figurent parmi les catégories les plus vulnérables, notamment lorsqu’elles dépendent de médicaments, de soins ou d’équipements électriques.
La sociologue a évoqué notamment le cas de personnes utilisant des appareils d’oxygénothérapie dont le fonctionnement peut être affecté par les coupures d’électricité. Dans de telles situations, la panne cesse d’être un simple désagrément : elle peut devenir une source directe d’angoisse pour le malade et son entourage.
Le sentiment d’insécurité touche ainsi l’ensemble de la population, mais avec une intensité différente selon les âges, les ressources et la vulnérabilité des individus.
Pour Nesrine Ben Belgacem, il serait donc dangereux de considérer les épisodes actuels comme des perturbations passagères dont les effets disparaîtront dès le retour à la normale.
Elle peut favoriser l’anxiété, le pessimisme face à l’avenir, les tensions familiales, les comportements de stockage, la surconsommation, la migration et, plus largement, la défiance envers les institutions.
La sociologue a noté également les conséquences sociales potentiellement lourdes à moyen et long terme, allant jusqu’à des problèmes de santé mentale, une hausse des comportements suicidaires, des difficultés dans les relations familiales et une aggravation de la perte de confiance dans les institutions de l’État.
L’enjeu dépasse donc largement la gestion technique d’une pénurie. Une crise répétée finit par transformer les normes comportementales d’une société.
Face à cette situation, Nesrine Ben Belgacem s’est montrée prudente quant aux appels à la patience adressés aux citoyens. Selon elle, il ne suffit pas de demander à une population anxieuse de « patienter » ou de la rassurer par quelques déclarations.
Lorsqu’une personne a accumulé plusieurs expériences de pénurie ou d’interruption, les annonces officielles peuvent se heurter à une forme de scepticisme. Même lorsque les autorités affirment que l’eau est disponible, le citoyen peut continuer à penser qu’une nouvelle coupure est susceptible de survenir dès le lendemain.
Elle suppose de reconstruire progressivement un lien de confiance entre les citoyens et les institutions, notamment à travers la régularité du service, la prévisibilité et la continuité.
La responsabilité est toutefois partagée. La sociologue a appelé également les citoyens à conserver, dans les situations de crise, une capacité de discernement et de maîtrise de soi, notamment dans les files d’attente et les situations de tension, afin d’éviter que l’anxiété collective ne se transforme en conflits ou en comportements violents.
N.J










