Après un été marqué par les délestages électriques, les perturbations de l’approvisionnement en eau et les pertes d’activité, de nombreuses petites entreprises abordent la rentrée avec une trésorerie fortement fragilisée. Pour le président de l’Organisation nationale des entrepreneurs (ONE), Yassine Gouiaa, le problème n’est même plus, pour certaines PME et TPE, de savoir comment investir ou se développer : il s’agit désormais de disposer de suffisamment de liquidités pour poursuivre l’activité et atteindre la fin de l’année.
Invité, mercredi 9 septembre 2026, de Wassim Ben Larbi dans l’émission Expresso sur Express FM, Yassine Gouiaa est revenu sur la situation des entreprises tunisiennes après un été particulièrement éprouvant. Si le tissu entrepreneurial a, une nouvelle fois, fait preuve de résilience, le président de l’ONE refuse d’en faire un motif de satisfaction.
Car résister n’est pas la vocation d’une entreprise. Celle-ci doit investir, grandir, recruter, exporter et créer de la richesse. Se féliciter uniquement de sa capacité à encaisser les crises reviendrait ainsi à déplacer dangereusement le curseur : de la croissance vers la simple survie.
Yassine Gouiaa reconnaît pourtant l’existence de quelques signaux d’amélioration de la conjoncture. Il cite notamment la croissance de 2,3% enregistrée au deuxième trimestre 2026 ainsi qu’une progression de 1,5% de la production industrielle. Des chiffres qui constituent, selon lui, des signes encourageants, mais qui ne permettent pas encore de parler d’un véritable décollage économique.
Des « réservoirs presque vides » et une crise de continuité
Derrière ces indicateurs macroéconomiques, la réalité de nombreuses entreprises est autrement plus fragile.
« Les entreprises sont prêtes pour la rentrée, mais malheureusement une grande partie d’entre elles entre dans la nouvelle saison économique avec les réservoirs presque vides », résume Yassine Gouiaa.
Toutes ne disposent pas, en effet, des mêmes capacités pour encaisser les chocs. Une entreprise dotée d’une trésorerie solide et de réserves peut absorber une période de perturbations et attendre un retour à la normale. Pour une petite ou une très petite structure, en revanche, quelques jours ou quelques semaines de baisse ou d’interruption de l’activité peuvent suffire à provoquer une crise de liquidité.
C’est là que se situe le cœur de l’alerte du président de l’ONE. Pour nombre de PME et de TPE, le problème immédiat n’est plus celui de l’investissement. Il est devenu celui de la continuité de l’activité. Une entreprise peut se retrouver menacée non parce que son activité a échoué ou que son marché a disparu, mais parce qu’elle ne dispose plus du matelas financier nécessaire pour absorber un nouveau choc.
« Aujourd’hui, nous avons une crise de continuité des petites et très petites entreprises », avertit-il.
Le dirigeant qui devrait réfléchir à son prochain investissement, à de nouveaux recrutements ou à l’exportation se retrouve ainsi à calculer comment terminer le mois, puis atteindre la fin de l’année « avec le moins de dégâts possible ». Pour les structures les plus fragiles, la croissance passe au second plan. La liquidité devient une question de survie.
Yassine Gouiaa décrit également des chefs d’entreprise sortis éprouvés de la séquence estivale. Après les perturbations successives et face au manque de visibilité, certains cherchent désormais avant tout à préserver ce qu’ils possèdent déjà et à traverser les prochains mois sans subir de nouveaux dégâts.
Un été qui a laissé des traces jusque dans les ateliers
Cette alerte intervient quelques jours après celle lancée par l’Union des petites et moyennes industries (UPMI). Son président, Wissem Ben Amor, avait dressé, jeudi 3 septembre 2026, sur Express FM, un tableau particulièrement sombre de la situation de l’industrie après les délestages de l’été, allant jusqu’à affirmer que « l’industrie est dans son pire état ».
Selon les remontées recueillies par l’organisation patronale auprès de ses adhérents, certaines entreprises ont perdu l’équivalent d’environ un mois de chiffre d’affaires. Yassine Gouiaa revient lui aussi sur cet ordre de grandeur dans son intervention, dans un contexte où les représentants des entreprises dressent des constats convergents sur les conséquences de l’été.
Les dégâts ne se sont pas limités aux heures de travail perdues. Wissem Ben Amor avait évoqué des lots entiers devenus inutilisables, dont une production de produits cosmétiques d’une valeur d’environ 20.000 dinars. Dans certaines activités fonctionnant en continu, notamment le recyclage, la plasturgie ou d’autres procédés industriels nécessitant une alimentation électrique permanente, une coupure peut affecter directement la production et les équipements.
Le président de l’UPMI avait également rapporté le cas d’une entreprise dont plusieurs automates et cartes électroniques avaient été endommagés. Les dégâts se chiffraient, selon lui, en millions de dinars et l’entreprise avait dû rester pratiquement trois semaines à l’arrêt dans l’attente de pièces importées.
Or, pendant que les machines s’arrêtent, les charges continuent de courir : salaires, cotisations sociales, impôts, engagements bancaires et fournisseurs. Aux pertes immédiates s’ajoutent ensuite les retards de livraison et le risque de perdre des clients, notamment à l’export.
Les difficultés logistiques viennent encore compliquer l’équation. Wissem Ben Amor avait notamment pointé les délais au port de Radès, évoquant des attentes pouvant atteindre dix à vingt jours là où certains concurrents régionaux parviennent, selon lui, à traiter des opérations similaires en deux ou trois jours.
Le recours aux groupes électrogènes n’offre qu’un palliatif coûteux. Outre le carburant et l’investissement nécessaire, cette solution place les industriels devant une autre contradiction : produire leur propre électricité à partir d’énergies fossiles au moment même où les marchés internationaux leur demandent de réduire leur empreinte carbone.
Et les usines n’ont pas été les seules touchées. Durant l’été, les témoignages de pertes se sont multipliés dans plusieurs secteurs. Des professionnels des cafés et restaurants ont fait état d’importantes perturbations de leur activité. Dans l’aviculture, les représentants de la filière ont alerté sur la mortalité des volailles sous l’effet conjugué de la chaleur et des interruptions d’électricité, tandis que des éleveurs ont dû faire fonctionner leurs groupes électrogènes pendant de longues heures.
D’autres cas ont illustré très concrètement le coût des coupures : près de 20.000 dinars de viande menacée dans une boucherie à Ennasr, des médicaments devenus inutilisables après rupture de la chaîne du froid dans une pharmacie ou encore 180.000 dinars de glaces perdues, selon un cas relayé par la députée Majdouline Ouerghi. Des transformateurs de tomates dans le gouvernorat de Nabeul avaient également signalé des ralentissements et des arrêts de production en pleine saison.
Les perturbations électriques ont enfin débordé sur un autre service essentiel : l’eau. À la mi-juillet, Mounir Dridi, directeur régional de l’exploitation et de la distribution au Grand Tunis de la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (Sonede), avait fait état de 700 à mille interruptions électriques quotidiennes affectant les installations de pompage. Une coupure de courant peut ainsi entraîner une interruption de l’approvisionnement en eau qui se prolonge au-delà du rétablissement de l’électricité, le réseau nécessitant du temps pour retrouver son fonctionnement normal.
L’entreprise sommée d’être compétitive… et de se débrouiller
C’est précisément cette accumulation que Yassine Gouiaa remet au centre du débat.
Une entreprise tunisienne est appelée à être compétitive, à suivre l’évolution des marchés mondiaux, à investir, à recruter, à payer ses impôts et ses cotisations sociales, à exporter et à respecter des exigences environnementales de plus en plus strictes. Mais elle doit parallèlement composer avec des défaillances touchant des intrants aussi élémentaires que l’électricité, l’eau, le gaz, le transport, la logistique ou les infrastructures.
À cela s’ajoute parfois la nécessité d’investir elle-même dans des solutions de secours, notamment des groupes électrogènes, simplement pour assurer la continuité de son activité.
« Où est le rôle de l’État ? », interpelle Yassine Gouiaa.
La question dépasse donc, selon lui, le seul épisode des délestages. Lorsque l’entreprise doit consacrer une partie croissante de son énergie et de ses ressources à sécuriser les conditions élémentaires de son fonctionnement, elle dispose mécaniquement de moins de marge pour se développer.
Pour les plus petites structures, la priorité devient la trésorerie. Pour celles qui disposent encore de capacités financières, l’incertitude peut conduire à repousser les projets.
Le constat rejoint celui formulé quelques jours auparavant par Wissem Ben Amor. Le président de l’UPMI avait averti que l’accumulation des risques pouvait détourner progressivement les capitaux de l’activité productive au profit de placements jugés moins exposés.
« Ouvrir une usine est devenu un risque », avait-il résumé.
Il avait surtout lancé une mise en garde plus large : « Un tissu économique qui a mis cinquante ans à se construire, on peut le détruire en deux ans ». Derrière une entreprise qui ferme ou réduit durablement son activité disparaissent des emplois, mais également des investissements, des compétences et un savoir-faire qui ne se reconstituent pas automatiquement lorsque la conjoncture s’améliore.
L’Organisation nationale des entrepreneurs entend désormais documenter plus précisément la situation. Yassine Gouiaa annonce la préparation d’un sondage et d’une étude de terrain qui doivent être présentés vers la fin du mois de septembre. L’objectif est notamment d’établir un constat de la situation des entreprises après les crises récentes et d’identifier les blocages auxquels elles restent confrontées, y compris sur des questions liées à l’investissement et au change.
Les résultats doivent, selon lui, déboucher sur des recommandations destinées aux autorités et alimenter les discussions autour des politiques économiques, des textes financiers et des réformes touchant directement l’entreprise. Yassine Gouiaa défend à ce titre une approche fondée davantage sur les données et la réalité du terrain que sur des décisions élaborées loin des préoccupations quotidiennes des entrepreneurs.
Après un été passé à composer avec les coupures, les pertes de production, les retards et les tensions de trésorerie, la rentrée ne se résume donc pas à une reprise de l’activité. Pour une partie des PME et TPE tunisiennes, l’enjeu est désormais beaucoup plus élémentaire : disposer de suffisamment de liquidités pour poursuivre leur activité. L’investissement, le recrutement et la croissance peuvent attendre. Encore faut-il arriver jusque-là.
I.N.
*Photo d’illustration










