À défaut de gouverner, de trouver des solutions aux crises qui s’accumulent et de s’attaquer aux difficultés très concrètes qui empoisonnent le quotidien des Tunisiens, certaines institutions semblent avoir trouvé un expédient autrement plus commode : gouverner les mœurs. Le Conseil du deuxième district vient ainsi de s’offrir une séance extraordinaire consacrée aux « dysfonctionnements » de certains comportements éthiques, à leurs conséquences sur la famille et l’enfance, ainsi qu’à la cohésion de la société. Une priorité nationale, manifestement.
Réuni mercredi 9 septembre 2026, le Conseil a affirmé, dans un communiqué, que ses membres s’étaient penchés sur la gravité de la divulgation des secrets, de la violation de l’intimité d’autrui, de la diffamation, de l’exhibition et de la diffusion de « turpitudes », notamment dans l’espace numérique. Rien de moins. À défaut de résoudre les problèmes matériels qui accablent quotidiennement les citoyens, voilà donc une instance publique qui semble avoir découvert un domaine où elle entend manifestement exercer toute l’étendue de son zèle : la police des mœurs.
Gouverner les mœurs à défaut de gouverner le quotidien
Le communiqué ne s’arrête évidemment pas là. Pour donner à cette croisade morale la solennité requise, le Conseil a cité le verset 19 de la sourate An-Nour, avertissant ceux qui souhaitent voir se répandre la « turpitude » du châtiment qui les attend. L’invocation religieuse, dans un communiqué émanant d’une institution publique, confère à l’entreprise une coloration pour le moins singulière : on ne parle plus seulement de protection de la vie privée, de lutte contre la diffamation ou de responsabilisation numérique, mais d’un catéchisme institutionnel des comportements convenables.
Et puisque la morale appelle naturellement ses gardiens, la membre du Conseil, Salma Mannaï, a rappelé que le ministère des Affaires religieuses, les imams et les prédicateurs avaient un rôle essentiel à jouer dans la prévention, la sensibilisation et « l’immunisation morale » de la société. La famille, l’école et les institutions de l’État sont également convoquées dans cette vaste entreprise de redressement des consciences. Il ne manque finalement plus qu’un registre national des bonnes mœurs et quelques inspecteurs chargés de vérifier, au domicile des citoyens, si chacun respecte convenablement le degré de pudeur requis.
Le Conseil a réclamé par ailleurs une « approche thérapeutique » et la mise en place de mécanismes concrets destinés à renforcer l’éducation religieuse et morale, à protéger la famille et l’enfance et à consacrer une « culture de la discrétion, de la pudeur et de la responsabilité ».
De la protection des citoyens à la police des consciences
Que la diffusion d’informations privées, le harcèlement, la diffamation ou l’exposition d’enfants à des contenus préjudiciables soient combattus ne souffre évidemment aucune contestation. Il existe pour cela un arsenal juridique, des mécanismes de protection de l’enfance, des institutions judiciaires et des autorités compétentes. Mais il y a un gouffre entre protéger les individus contre des atteintes objectivement caractérisées et entreprendre de discipliner la société au nom d’une conception particulière de la vertu.
Car derrière l’apparente noblesse de la défense de la famille se dessine une question autrement plus préoccupante : jusqu’où une institution de l’État entend-elle s’arroger le droit de définir ce qui est moral, immoral, pudique, impudique, convenable ou scandaleux ?
La question n’est manifestement pas anodine puisque, en conclusion, le Conseil a affirmé que la morale ne saurait relever de la seule sphère privée, la présentant comme « une partie de la force de l’État et de l’image de la Tunisie ». Une conception qui prête pour le moins à sourire : voilà donc que la puissance d’un État se mesurerait désormais à l’aune de la conduite morale de ses citoyens.
Le plus cocasse reste toutefois le sort réservé à la réputation internationale de la Tunisie. À en croire le communiqué, celle-ci gagnerait en éclat à mesure que ses citoyens feraient preuve de davantage de discrétion, de pudeur et de retenue. Comme si le prestige d’un État se construisait moins sur l’État de droit, la liberté d’expression, la protection des citoyens, la qualité de ses services publics ou la solidité de ses institutions que sur sa capacité à maintenir ses « turpitudes » hors de portée du regard.
À ce compte-là, il ne manquerait bientôt plus qu’un ministère de la Vertu, flanqué de ses circulaires, de ses commissions et, pourquoi pas, de quelques inspecteurs de la pudeur numérique chargés de veiller au salut moral de la République.
Quand les « bases » s’interrogent sur leur propre utilité
Le communiqué n’a d’ailleurs pas manqué de faire grand bruit sur les réseaux sociaux, où sarcasmes et ironie se sont rapidement multipliés.
Certains se sont amusés à décréter que, ça y est, « nous sommes sauvés » et que les Tunisiens allaient désormais pouvoir bénéficier d’une vaste entreprise de « rééducation morale ». D’autres ont relevé, non sans mordant, que la convocation d’une réunion extraordinaire consacrée à la pudeur, aux « turpitudes » et aux comportements éthiques tombait décidément à pic, au regard des préoccupations autrement plus urgentes qui rythment le quotidien des citoyens.
D’autres encore ont posé une question plus fondamentale : quelle est exactement l’utilité de ces conseils, quelle est leur véritable latitude et jusqu’où peuvent-ils intervenir dans la vie publique et privée ? Une interrogation qui renvoie directement à la place de ces instances dans le système de gouvernance par les bases voulu et instauré par le président de la République, et au rôle que celui-ci entend leur faire jouer dans la gestion des affaires du pays.
N.J











2 commentaires
Mohamed Mabrouk
On doit commencer par se moraliser avant de moraliser les autres. Moins de langue de bois et fausseté, moins de silence face aux emprisonnement sans raison et face a des lois qui ne servent qu’à enchaîner le peuple
Et apres on passe au stade de moraliser autrui
Hannibal
Encore une diversion !
On va bientôt couper l’électricité, l’eau, empêcher d’acheter des bouteilles d’eau, doubler les prix pour tous ceux ou celles qui se baignent en bikini, qui boivent de l’alcool, qui consomment des stupéfiants, qui suivent des posts amoraux, qui fréquentent Abdallah, qui portent des tenues adaptées aux canicules, …