Par Abdelwaheb Ben Moussa
La polémique récente autour du permis de Rhemoura mérite mieux que des slogans et des lectures simplificatrices. Les éléments contractuels disponibles — échéance de la concession, structure du partenariat, participation de l’ETAP — rappellent une évidence : en matière énergétique, les faits, les contrats et les données doivent toujours précéder les interprétations politiques. Mais ces mêmes éléments doivent surtout nous conduire à poser une question plus fondamentale : la Tunisie maîtrise-t-elle suffisamment sa richesse énergétique, juridiquement, économiquement, technologiquement et stratégiquement ?
La souveraineté ne signifie pas l’isolement
Il serait illusoire de penser que la Tunisie pourrait, à court terme, se passer de partenaires internationaux dans l’exploration et l’exploitation de ses ressources. L’industrie énergétique exige des capitaux, des technologies, des équipements et des expertises que les acteurs nationaux ne maîtrisent pas nécessairement à toutes les étapes de la chaîne. Le recours à des partenaires étrangers n’est donc ni une anomalie ni, en soi, une perte de souveraineté.
Le véritable enjeu est la qualité du partenariat. Un partenariat est souverain lorsqu’il permet à l’État de conserver la maîtrise des règles, de protéger ses intérêts et, surtout, d’accroître progressivement ses propres capacités. La question n’est donc pas « étrangers ou Tunisiens ? » — elle est : dans quelles conditions un partenariat international permet-il à la Tunisie de devenir plus capable qu’elle ne l’était auparavant ?
Respecter les contrats, préparer l’après-contrat
Parler de souveraineté accrue ne signifie évidemment pas rouvrir arbitrairement les contrats existants ou remettre en cause les droits légalement acquis. Une politique énergétique responsable doit distinguer trois temporalités : les engagements d’aujourd’hui, les décisions de demain et la stratégie des prochaines décennies.
Les contrats doivent être respectés. Mais leur exécution doit être évaluée. Et surtout, les futurs contrats doivent être conçus à partir des enseignements tirés des précédents. C’est précisément cette capacité d’apprentissage qui manque souvent aux politiques publiques : chaque concession devrait contribuer à améliorer la suivante. La sécurité juridique des investissements est elle-même une composante de la souveraineté.
De la propriété à la maîtrise
C’est probablement là que notre débat énergétique doit évoluer. La souveraineté ne se résume pas au pourcentage de participation publique dans une concession. Elle doit être appréciée à plusieurs niveaux qui forment une progression : maîtrise juridique d’abord, puis économique, puis technologique, puis des données, puis des compétences, et enfin de la décision stratégique.
Une participation publique importante est évidemment un atout. Mais elle ne suffit pas si la technologie, l’ingénierie et les capacités de décision restent durablement dépendantes de l’extérieur. À l’inverse, un partenariat international peut renforcer la souveraineté tunisienne s’il permet de développer les compétences nationales, de créer de la valeur localement et de renforcer progressivement notre capacité de décision. La question n’est donc pas seulement « combien possède l’État ? » — elle est aussi « que sait-il faire, que maîtrise-t-il et que sera-t-il capable de faire demain ? »
Ne pas confondre souveraineté et nationalisation
Une politique de souveraineté énergétique ne signifie pas nationaliser ou exclure les opérateurs internationaux. Dans un secteur aussi capitalistique et technologiquement exigeant, la souveraineté peut précisément passer par des alliances intelligentes. Le sujet est alors de définir des règles qui permettent de transformer la présence internationale en capacité nationale : contenu local, développement des compétences, recherche appliquée, ingénierie tunisienne, transfert technologique, sous-traitance qualifiée et création de chaînes de valeur.
Autrement dit : ne pas seulement accueillir des opérateurs — construire autour d’eux un écosystème tunisien plus puissant.
De la rente à la capital souverain
La Tunisie ne doit pas seulement chercher à maximiser les recettes tirées de ses ressources énergétiques. Elle doit transformer chaque projet énergétique en capacité nationale supplémentaire. Un baril produit génère une recette. Mais un ingénieur formé, une technologie maîtrisée, une capacité d’exploration développée, une chaîne industrielle locale créée ou une expertise tunisienne exportable constituent quelque chose de plus durable : du capital souverain.
Cette approche répond d’ailleurs à une objection fondamentale : la souveraineté ne peut pas être financée uniquement par des slogans. Elle doit produire des résultats économiques mesurables. Il serait contre-productif de transformer la recherche de souveraineté en refus systématique de tout investissement, au risque de réduire encore nos capacités de production ou d’accroître notre dépendance aux importations. L’alternative n’est pas entre dépendance et autarcie — il existe une troisième voie : réduire progressivement la dépendance tout en renforçant la capacité nationale.
Il est temps de passer d’une gestion des concessions à une doctrine énergétique
L’épisode de Rhemoura devrait être l’occasion non pas d’un procès politique, mais d’un travail de fond. La Tunisie gagnerait à établir une vision consolidée de son patrimoine énergétique : concessions en vigueur et leurs échéances, participations de l’État, engagements d’investissement, production et réserves, revenus et retombées économiques, contenu local, transfert technologique, compétences nationales mobilisées, données stratégiques disponibles et dépendances technologiques critiques.
Ce tableau de bord ne devrait pas être seulement administratif. Il devrait devenir un instrument de pilotage stratégique. Car on ne peut pas accroître une souveraineté que l’on ne mesure pas.
Construire une souveraineté énergétique adulte
Le débat tunisien mérite de sortir d’une opposition trop facile entre ouverture et souveraineté. Une économie ouverte peut être souveraine. Un partenariat international peut renforcer l’intérêt national. Une entreprise étrangère peut contribuer au développement d’une capacité tunisienne. Mais cela n’arrive pas automatiquement — cela se construit par la négociation, la réglementation, l’expertise, la transparence et une stratégie de long terme.
Chaque concession devrait laisser derrière elle davantage de compétences. Chaque partenariat devrait produire davantage de valeur locale. Chaque investissement devrait renforcer notre capacité industrielle. Chaque transfert de technologie devrait réduire une dépendance.
Et chaque décision énergétique devrait être évaluée à l’aune d’une question simple :
La Tunisie sera-t-elle plus capable de décider de son avenir énergétique après cette décision qu’elle ne l’était avant ?
C’est probablement cela, au fond, la véritable définition d’une souveraineté énergétique moderne : non pas tout faire seul, mais être progressivement capable de choisir, négocier, maîtriser et, lorsque cela est stratégique, faire davantage par soi-même.
BIO EXPRESS
Abdelwaheb Ben Moussa – Ingénieur en informatique / Cadre dans une banque publique
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











4 commentaires
So called "ingénierie d'exécution"...
« So cold » ingénierie.d’execution même.
« D’exécution »…Froid dans le dos. Un ange (tré)passe.
Lq dite « ingénierie d’exécution » et son langage expert substitue aussi assurément que systématiquement le « comment » au « pourquoi » quant à elle…
Et de pêcher inversement d’autant : elle éradique le politique lui-même.
Elle dilue la responsabilité politique.
Elle s’efface derrière « l’objectivité » toute supposée, au fond, de « la mesure » (au biais de quelle fiabilité de moyen ?) et si l’objectif n’est pas atteint par malheur, c’est un problème de « montée en compétence » ou de » défaillance technique « .
Jamais un choix politocard erroné ou Kruel, hein, bien entendu, n’est- ce pas…
Une ingénierie d’exécution experte et qui réside dans cette espèce d’esquive permanente où « déni de réalité », conspiration et autre intrigue pourtant existantes à travers Histoire et jusqu’à ce jour (certes, pour certaines, elle peuvent exposer à des évolutions pathologiques typique de la passion démocratique politique si tant est que cette derniere existe 😉
« C est la dose qui fait le poison » comme on dit…(et avant l’illustre auteur, ses illustres predecesseurs : d’Al Rhazi à Ibn Sina en passant par Ibn al Baytar et autre Maïmonide).
Une ingénierie d’exécution qui oppose sous une certaine forme encore apparemment une autre pathologie : l’ANESTHESIE DE LA CONSCIENCE par la procédure analytique experte.
Elle fait obéir à la logique de système malgré toute son apparente distance et esprit de mesure… pour ne pas avoir en fait à affronter le tragiKômiK des choix (?) inhumains.
En prétendant » substituer » la technique experte à « la passion » ( là où d’autres majoritaires y voient plutôt raison, émotion ou encore spiritualité articulées et non « passion » !), la « so cold » ingénierie d’exécution semble encore créer des exécutants quasi-parfaits et imperméables à la critique morale…voire pouvant accepter la mise en œuvre de politiques déshumanisantes au nom de la simple conformité contractuelle ?
Le salut réside peut être alors dans le « quasi » de quasi-parfait (qui a dit le parfait Kazi ? Qu’il se dénonce 😉
D’Ibn Khaldoun à Arendt en passant par d’autres illustres figures : on aura été prévenus jusqu’à la douleur d’ un démonde progressif de purs techniciens où la compétence a définitivement remplacé la conscience.
Moussiba.
« Fa Dhaqer, inaf3ati el Dhikra. »
« Black gold…Keys on the ceiling. »
À bon.ne.s entendeur.ses.
https://m.youtube.com/watch?v=8tPsaSPraks
Abdelwaheb Ben Moussa
La critique est stimulante, mais elle repose sur un malentendu : l’ingénierie d’exécution n’a jamais eu vocation à remplacer la décision politique ou la conscience morale. Elle en est l’instrument de viabilité.
La politique fixe le « pourquoi » (la souveraineté, la justice sociale, l’orientation stratégique) ; l’ingénierie garantit le « comment » afin que ces choix ne restent pas de simples incantations ou des vœux pieux. Une souveraineté qui se limite à la passion politique sans maîtrise contractuelle, technologique et industrielle finit inévitablement par céder la place à la dépendance réelle.
Hannah Arendt dénonçait la technocratie aveugle, mais elle rappelait aussi que l’impuissance politique est le lit de toutes les servitudes.
L’ingénierie d’exécution n’est pas l’anesthésie de la conscience : elle est le refus de l’impuissance.
Abdelwaheb Ben Moussa
La question énergétique tunisienne a trop longtemps oscillé entre le déni de réalité et la théorie du complot.
L’ingénierie d’exécution consiste précisément à substituer la mesure, le contrat et la montée en compétence à la passion politique.
De "Winou el petrole" ...à "Winha elsyeda zeda" surtout.
« Winou le pet troll »…?
Telle fut un temps la question à mille rôts, dix naghnaghrs, trois francs et six assourdis.
« Il n ya pas de ressources énergétiques fossiles dignes d’intérêts en Tunisie. »
Tel était le « Verblablatim » de tout le toutim plus ou moins au pouvoir : de Bounqiba à Zabazinzinzolin et même Sieur Marzouki et autre Eminence Ghannouchi.
Pourtant…
Des compagnies pétrolières étrangères exploitant depuis plus de cinq décennies et encore parties pour… toutes à pure perte ?
La Tunisie seule, depuis tout ce temps, ne peut toujours pas le faire d elle même et entièrement ? En » toute souveraineté énergétique adulte » depuis tout ce temps ? Plus substantiellement et à son plus grand profit ?
Si il n y en pas, de telles ressources, dignes de recherche comme d’ intérêts, soit.
Que soit laissée alors la population civile prendre ses propres risques d’investigation, investissements personnelles et forages propres à qui mieux mieux à travers pays à la maniere du peuple des Etats Unis : premiers arrivés, premiers déceleurs, premiers servis et partage 50-50 des usufruits avec les caisses du pays.
Au lieu de cela… En Tunisie… Des zones entières militairement interdites d’accès et réservées à ces compagnies étrangères d’exploitations à travers tout le Tiers Sud comme à travers profondeur côtieres tunisiennes..et pas du tout gagnant-gagnant, les échanges, pour la majorité du pays.
Seules « la Françalgériatrie » et « la Liriliyammalibya » seraient gorgées de pétrole et toutes tendues ballonnées à en éructer côté gaz ?
Que du « legKmi » , de l’air et de la poussiére à foison en la sèche Tunisie, toute engoncée entre ses deux turgescentes voisines ?
PolémiKS et diversions à (re)points nommés donc.
Rhe(A)mora, la moutarde forte populiste qui monte au nez et sort des yeux.
Rhe(A)moura, par « amour d’égout. »
La « souveraineté énergétique adulte » (encore et essentiellement fossile) se construira sans doute « par la négociation, la réglementation, l’expertise, la transparence et une stratégie de long terme »…et A COUP SUR DE l’ENGAGEMENT PLUS EN AVANT DE L INTELLIGENCE EXPERTE BIEN PLUS CRITIQUE ENVERS UN REGIME POISSEUX NEUTRALISANT À DESSEIN LA CONCRETISATION D’UNE TELLE SOUVERAINETE.
ALORS ET SEULEMENT ALORS, en sus de l’engagement peu banal arendtien des élites expertes tunisiennes et du dégagement massif, populaire et pacifique de ce foutu régime imamatriKulé QômcepSion antidémocratique et contre-révolutionnaire, « chaque décision énergétique pourra enfin commencer à être évaluée à l’aune de la question simple » parmi tant d’autres ([La Tunisie sera-t-elle plus capable de décider de son avenir énergétique après « décision nationalisante ») qu’elle ne l’était avant ?]
Oui, « c’est probablement cela, au fond, la véritable définition d’une souveraineté énergétique moderne : non pas tout faire seul, mais être progressivement capable de choisir, négocier, maîtriser et, lorsque cela est stratégique, faire davantage par soi-même… » ENTIEREMENT, DE SOI MEME POUR SOI MEME ET PAR SOI MEME en tant que peuple.
https://m.youtube.com/shorts/oUsZezSPmSc
https://m.youtube.com/watch?v=gQXpvZOvVf4&pp=ygUkYW1vcmEgcGFyIGFtb3VyIGR1IGdvdXQgbW91dGFyZGUgcHVi