Par Amin Ben Khaled
Comment un pays perd le droit d’imaginer son avenir
Il y a des crises que l’on peut nommer et d’autres qui se dérobent au vocabulaire ordinaire. La pénurie d’eau, l’inflation, le chômage des diplômés, les tensions politiques : tout cela se mesure, se commente, fait l’objet de rapports et de plans quinquennaux. Il existe pourtant, en Tunisie, une crise plus silencieuse, moins commentée, qui ne figure dans aucun indicateur macroéconomique : celle du rapport au temps lui-même. Une société qui ne parvient plus à se projeter au-delà de l’urgence immédiate connaît, sans toujours le savoir, une crise du futur.
Cette crise ne se lit pas dans les statistiques officielles. Elle se lit dans les conversations ordinaires, celles qui occupent les cafés, les administrations, les foyers : le prix du sucre, une coupure d’électricité, un dossier bloqué depuis des mois, un enfant qui prépare son départ vers l’Europe ou le Canada. Le futur, dans ces échanges, a cessé d’être un horizon collectif pour devenir une préoccupation strictement individuelle – quand il n’a pas simplement disparu du champ de la pensée.
L’urgence permanente comme mode de gouvernement
Aucune société ne vit sans difficultés à résoudre ; l’histoire n’offre guère d’exemple de nation affranchie de ses tourments. Ce qui distingue la situation tunisienne, c’est la manière dont la gestion de l’urgence a fini par se substituer à toute pensée du long terme. On éteint un incendie administratif pour découvrir, le lendemain, qu’un autre couve déjà. Cette économie de la réaction permanente produit ses propres réflexes : le citoyen apprend à attendre la prochaine décision plutôt qu’à se projeter dans la décennie qui vient ; l’entreprise apprend à se prémunir plutôt qu’à investir ; le jeune diplômé apprend à chercher une issue plutôt qu’à construire un parcours.
Ce phénomène n’est pas propre à la Tunisie ; il touche nombre de pays du Sud pris dans l’étau des crises à répétition. Mais il y prend une intensité particulière, dans un pays où la révolution de 2011 avait précisément fait naître l’espérance inverse : celle d’une nation capable, enfin, de décider de son propre avenir plutôt que de le subir.
Le paradoxe est là. Les problèmes structurels qui hypothèquent l’avenir du pays – l’assèchement des nappes phréatiques et des barrages, la vétusté du système éducatif, le retard dans la transition énergétique, les effets déjà perceptibles du dérèglement climatique – appartiennent tous à une temporalité longue, celle des décennies et des générations. Or la vie politique et sociale, elle, s’enferme dans le temps court des crises successives, des ajustements ministériels et des tensions budgétaires trimestrielles. Le gouvernement a certes formalisé, dans son Plan de développement 2026-2030, une série d’axes prioritaires : l’eau, l’énergie, le numérique, l’emploi des jeunes, les disparités régionales. Mais l’existence d’un document de planification ne suffit pas à instaurer une continuité de l’action publique : encore faut-il que les orientations survivent aux alternances, aux remaniements et aux urgences du moment. C’est précisément cette continuité qui, depuis plus d’une décennie, fait défaut.
Une jeunesse qui délocalise son avenir
Nulle part cette contradiction n’est plus visible que dans les stratégies des jeunes générations. Dans nombre de familles tunisiennes, l’avenir se prépare désormais à l’aide d’une carte ouverte sur un écran de téléphone : comparaison des cursus universitaires en France, en Allemagne ou au Canada, des conditions d’obtention d’un visa, des perspectives d’emploi une fois le diplôme obtenu. Le projet de départ, pour beaucoup, devient plus concret et plus élaboré que n’importe quel projet de vie sur le sol national.
Il serait cependant réducteur – et quelque peu paternaliste – de traiter systématiquement l’émigration comme une pathologie sociale ou un aveu d’échec collectif. La mobilité internationale des jeunesses est un phénomène mondial, et une société ouverte n’a pas à redouter que ses ressortissants circulent, étudient et travaillent ailleurs. La question posée ici est différente, et plus dérangeante : pourquoi tant de jeunes Tunisiens parviennent-ils plus aisément à imaginer leur vie professionnelle à Lyon, à Montréal ou à Berlin qu’à Tunis, Sfax ou Gafsa ? Cette question relève moins de la démographie migratoire que de la sociologie des possibles. Une société transmet à sa jeunesse un sentiment d’appartenance non par le discours patriotique, mais par l’offre concrète de perspectives : apprendre, travailler, entreprendre, se loger, progresser. Quand ces perspectives se raréfient à l’intérieur des frontières, le futur, tout simplement, les traverse.
Le crédit du temps
Le futur, loin d’être une catégorie philosophique abstraite, structure les décisions les plus quotidiennes. Une famille qui investit dans la scolarité de ses enfants agit sur la foi d’une promesse implicite : que cette scolarité aura un sens dans vingt ans. Un chef d’entreprise qui achète une machine-outil parie sur la survie de son entreprise à moyen terme. Un agriculteur qui plante un olivier sait qu’il ne récoltera rien avant plusieurs années. Toutes ces décisions supposent une forme de crédit accordé au temps – une confiance, largement inconsciente, dans la continuité des choses.
Lorsque ce crédit s’effrite, les comportements collectifs basculent silencieusement : on thésaurise plutôt que d’investir, on temporise plutôt que de prendre des risques, on envisage le départ plutôt que la construction. La crise du futur n’est donc pas une simple abstraction sociologique ; elle a des effets économiques directs, mesurables dans les taux d’investissement comme dans la fuite des compétences.
Le refuge du passé
À cette difficulté de se projeter s’ajoute un phénomène presque compensatoire : la place disproportionnée qu’occupe le passé dans le débat public tunisien. L’histoire récente – la décennie révolutionnaire, l’ère Ben Ali, les luttes syndicales des années 1970 et 1980 – resurgit sans cesse dans les controverses politiques, comme si chaque camp cherchait dans les décennies précédentes la clé explicative du présent.
Cette mémoire, en elle-même, n’a rien de pathologique : une nation privée de mémoire historique perd le sens de ce qu’elle est. Mais le passé possède, sur le futur, un avantage décisif : il est connu, balisé, disponible à l’interprétation. Le futur, lui, exige un pari sur l’inconnu. Une société inquiète a tendance à se réfugier dans ce qu’elle maîtrise déjà – le récit du passé – plutôt que d’affronter le risque d’un futur à inventer. Or la mémoire ne saurait tenir lieu de projet politique : elle répond à la question de l’origine, non à celle de la destination.
Le terreau du populisme
C’est précisément dans cet interstice – entre un présent saturé d’urgences et un futur devenu illisible – que prospèrent les discours simplificateurs. Lorsque les citoyens ne parviennent plus à se représenter le lendemain, ils deviennent plus perméables à ceux qui leur proposent une explication univoque du présent et la désignation d’un coupable. Le populisme, on l’oublie souvent, ne se nourrit pas uniquement de la colère sociale : il se nourrit aussi, et peut-être surtout, de l’absence d’horizon partagé. Quand l’avenir cesse d’être un espace de possibilités pour devenir une menace diffuse – moins d’emplois, moins d’eau, plus d’incertitude climatique et technologique –, le repli sur un passé idéalisé, ou sur une autorité providentielle, devient une tentation compréhensible.
Penser en générations
Sortir de cette impasse suppose de réhabiliter, dans l’action publique comme dans le débat démocratique, une pensée du temps long. Non pas attendre passivement une amélioration, mais accepter de construire des politiques dont les fruits ne seront pas immédiatement visibles pour ceux qui les initient. L’école en offre l’exemple le plus net : une réforme éducative sérieuse ne produit pas ses effets en deux ans, mais transforme, lentement, une génération entière. Il en va de même pour la gestion de l’eau, la transition énergétique, la recherche scientifique ou l’aménagement du territoire.
Il faudrait, pour cela, qu’une question survive aux alternances gouvernementales et aux crises conjoncturelles : que voulons-nous transmettre à ceux qui auront vingt ans dans vingt ans ? Cette interrogation oblige à sortir de l’immédiateté, à penser aux enfants aujourd’hui scolarisés, à ceux qui ne sont pas encore nés, à ceux qui hériteront des infrastructures bâties – ou négligées –aujourd’hui, des dettes contractées, des ressources préservées ou dilapidées.
Retrouver le droit d’imaginer
La Tunisie n’a pas besoin de connaître avec certitude son avenir : aucune nation ne dispose de ce privilège. Elle doit, en revanche, reconquérir la capacité de l’imaginer – une université capable de retenir ses chercheurs, des villes pensées comme des lieux de vie plutôt que de simples extensions urbaines, une politique de l’eau anticipant la pénurie plutôt que la subissant, une jeunesse libre de partir sans que rester n’apparaisse comme un renoncement.
Ce ne sont pas là des rêveries abstraites, mais des choix politiques concrets, qui se prennent aujourd’hui, dans une salle de classe, un laboratoire, une administration ou une exploitation agricole. Car un pays qui perd la capacité d’imaginer son futur ne se contente pas de perdre confiance : il finit par en abandonner la définition à d’autres. La Tunisie ne manque peut-être pas tant de solutions que de cette question fondamentale, trop rarement posée : quel pays veut-elle être lorsque les urgences d’aujourd’hui seront devenues les souvenirs de demain ?
BIO EXPRESS
Amin Ben Khaled – Avocat au barreau de Tunis
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











Commentaire
"Back to the Future..."
Bear backs of the Future..Non.
Leur barebaqKS sans Futur… Non.
Leur BarebacKS the Future…No Qômment.
« Back to the Future »?… Oui, mais à conditions pour le peuple Tunisien et au delà.
Oui à la réconciliation avec le Passé et ses héritages culturels civilisationnels pour ouvrir de nouveaux horizons d’Avenir et non pas pour uniquement résister aux « oppressions » du Présent.
Sinon, cela revient à se condamner à du surplace, à rétrograder… et à la continuité du fameux et fumeux « système de domination » globale et nationale.
Certain.e.s ont en effet tellement peur du processus d’évolution de la pensée qu’ils vont s’enfermer dans leur culture pour montrer qu’elle est la leur et se distinguer de celle des « dominants ».
Ils et elles n’évoluent plus et vont jusqu’à même s’interdire d’évoluer au rythme revivifiant de la pensée.
Comme pour montrer qu’ ils et elles ne se laissent pas influencer par la pensée « coupable » et dominante d’autrui. Le dominant les occupent encore et…continuent de les coloniser.
« Obnubil(annhil)ation. »
En le pays du tunisien concept du « Tahrir et Tanwir », tout un cômble…
Bref, ne pas aller jusqu’à s’y recroqueviller dans ce Passé et plus par souci de différence ou de distinction radicale que par plus réel et plus vertueux souci D’AUTONOMIE ET AUTODETERMINATION DE PLEINE INDEPENDANCE à partir de ce passé, ses héritages et ses leçons.
3 conditions nécessaires Ô combien incontournables et à articuler se profilent INVARIABLEMENT POUR RAPPEL :
1) D’abord, le nécessaire RESPECT du peuple en toutes ses composantes, de son intelligence, de sa dignité, avec patience et sans mépris.
2) La nécessaire CONSCIENTISATION fine de ce peuple vis à vis du système de domination global à travers le monde et au sein de son propre pays. Sa COMPREHENSION fine du rapport de domination, du système qui le fonde, de la structure mentale qui la justifie et du rapport de sa dite « élite gouvernante » avec cette domination (« ilite tinisiene » bourgeoise d’Etat, kwadatadicKS head, KawmajiKO et autres idiots utiles qui imposent servilement, par sectarisme, complexes et collaboration, d’eux mêmes et pour plus grand encore intérêt d’autrui à l’étranger, ce même rapport systémique déKalKé de domination. )
3) La nécessaire PARTICIPATION active de ce peuple.
Massive, pacifique, lucide, tenace et déterminée à Sa Résistance Légitime. Sa sagesse propre de la Résistance, héritée de ses pères, de ses mères e à continuer de paire avec ses pairs concitoyen.ne.s. avec tout maitrise de sa violence émotive sujette à instrumentalisation et toujours à son détriment… Sans pour autant rester aveugle au système de domination globale comme au sein de leur pays.
Une Résistance proportionnée, mesurée et discernatoire des instruments de la violence exercée sur eux (allant du symbolique jusqu’à celle armée). Instruments toujours choisis, imposés et exercés D ABORD SUR LUI PAR SON OPPRESSEUR DOMINANT SYSTEMIQUE pour rappel…
Une Résistance nationale qui ne doit pas devenir « Nationalisme chauvain » comme par le Passé et jusqu’à nos jours ! Le pire processus contre tout processus de libération de leur pays, de la région élargie, du continent Africain voire même, à terme émulatif vertueux contributeur, le Monde entier.
Chauvinisme « natio-populiste » implanté et nourri par les pires leaders nationaux qui se révélés étrangers à eux mêmes et pas que d’origines (Bounqiba à Zokafion), collaborateurs avec les ex(?)-dominants et détourneurs de la lutte d’émancipation et autodétermination démocratique révolutionnaire de leur propre peuple (De Bounqiba et les fanas bourguibidonneurs…à Mollah ZoKafion satrapo-saboteur et les nazegafous du chenil Kanin gardien)
Bref.
Une réconciliation avec leur passé en tremplin pour un horizon d’avenir pleinement ressaisi.
ALORS ENFIN, LES JEUNES, MOINS JEUNES, VIEUX JEUNES, JEUNES VIEUX ET VIEUX DE LA VIEILLE DE SORTIR MASSIVEMENT, ACTIVEMENT , PACIFIQUEMENT AVEC BOYKOTT GENERAL POUR SE CREER D EUX MEMES ET POUR EUX MEMES UN FUTUR DONT ILS SOUPCONNENT PERTINEMMENT LES IMMENSES PROMESSES VERTUEUSES BIEN OLUS SUBSTANTIELLE ET DANS LA FOULEE, CREER LA NOSTALGIE DES HEUREUX SOUVENIRS DE LIBERATION DU PAYS POUR LES SIÈCLES À VENIR !
QUE CESSE LA NAZEGAFOUNALISATION POPULISTE mélée lie bullChiitée rétrograde du foutu régime parjurant illégitime triple et des Mollahs Rois KlowNS Qaramitassafe7ra de Karthage !
Aux poubelles de l’Histoire le parjurant Zokafion, son Qôm de frêre naoufélon et le Karteron de généraux poutschistes Qômplices françalgériatriques !
A TON FUTUR ET À TON HORIZON D AVENIR RESSAISI, PEUPLE DE TUNISIE !
Ton problème ne se résoudra pas une fois réalisé le changement futurissime de personnes : il te faudra reconstruire tes protections de concience en sus de celles institutionnelles.
L’Histoire jugera moins les discours, les commentaires, les opinions et les pavés experts que tes édifiantes constructions.
Sera jugé QUI avait le pouvoir de dominer, nommer, sanctionner, poursuivre, harceler, embastiller, assoiffer, affamer, déshumaniser, éliminer… et QUI, en face, avait encore le pouvoir de concientiser, dire et en acter l’agir
» NON » !
https://m.youtube.com/watch?v=y1J7haiIKt8&list=RDy1J7haiIKt8&start_radio=1&pp=ygUQYW1pbmUgZ2huZXlhIGxpa6AHAQ%3D%3D
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