L’amoncellement des déchets dans les rues de la capitale n’est plus une simple nuisance visuelle, il est devenu un problème environnemental et sanitaire récurrent, révélateur des défaillances persistantes de la gestion municipale des déchets et, plus largement, d’une culture du civisme qui demeure cruellement lacunaire. Face à cette situation, les autorités misent désormais sur un changement de paradigme : passer d’une logique d’évacuation des ordures à une politique de réduction, de traitement et de valorisation.
Dans cette perspective, le ministre de l’Environnement, Habib Abid, a présidé, vendredi 11 septembre 2026, au siège du gouvernorat de Tunis, une séance de travail consacrée au lancement du plan de mise en œuvre du projet de transition vers le « zéro déchet » dans le gouvernorat de Tunis. La réunion s’est tenue en présence du gouverneur de Tunis, Imed Boukhris, et de Céline Meroud, représentante résidente du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).
L’ambition affichée est de renforcer la valorisation des déchets et leur transformation en sources d’énergie alternatives dans les territoires du Grand Tunis. Le projet, élaboré par le PNUD avec l’appui du Fonds pour l’environnement mondial, s’inscrit dans une initiative internationale consacrée à l’amélioration de la gouvernance de la gestion durable des déchets solides en milieu urbain. Outre la Tunisie, cinq pays sont concernés : la Chine, l’Uruguay, la Sierra Leone et la Turquie — soit, selon le communiqué, un dispositif international réunissant plusieurs expériences nationales autour de la même problématique.
Du tout-décharge au « zéro déchet »
Après la séance de travail, le ministre de l’Environnement et le gouverneur de Tunis se sont rendus sur le site destiné à accueillir une unité de valorisation des déchets ainsi qu’une station de production de compost organique à La Marsa. La visite avait notamment pour objet de suivre les conclusions de l’étude technique relative à l’implantation d’une unité de traitement et de valorisation des déchets ménagers et assimilés desservant les municipalités de La Marsa, Sidi Bou Saïd et Carthage.
Le projet entend ainsi rompre, du moins dans son principe, avec le modèle rudimentaire consistant à collecter les déchets, les transporter puis les enfouir. Il prévoit notamment de renforcer les dispositifs réglementaires visant à limiter l’utilisation du plastique à usage unique et de développer le principe de responsabilité élargie du producteur pour plusieurs catégories de déchets, notamment ceux issus du bâtiment et de la démolition, des emballages et des équipements électriques et électroniques.
Une attention particulière devrait également être accordée aux déchets verts et organiques, avec le développement du compostage et la préparation d’un texte réglementaire destiné à empêcher leur enfouissement dans les décharges contrôlées.
Le projet prévoit par ailleurs d’accompagner les quatre gouvernorats du Grand Tunis, qui regroupent 34 municipalités, dans l’élaboration de plans d’investissement et de financement destinés à développer les infrastructures de traitement et de valorisation des déchets. Il s’agit également de financer la gestion des déchets conformément aux plans régionaux élaborés dans le cadre du projet.
Autre volet : la consolidation de l’expérience tunisienne en matière d’utilisation de combustibles non carbonés issus des déchets non recyclables dans les fours des unités de production de ciment.
Une stratégie séduisante sur le papier
Sur le papier, la démarche est difficilement contestable. Dans une capitale où les dépôts anarchiques, les sacs éventrés et les déchets abandonnés sur les trottoirs font désormais partie du paysage urbain, diversifier les modes de traitement et favoriser la valorisation apparaît comme une nécessité plutôt que comme une quelconque innovation.
Mais il serait quelque peu commode de croire qu’une nouvelle stratégie, fût-elle estampillée « zéro déchet », suffira à régler un problème dont les causes sont à la fois structurelles, institutionnelles et comportementales.
Car avant même de valoriser les déchets, encore faut-il que ceux-ci soient convenablement collectés. Et sur ce terrain, les municipalités ont manifestement encore beaucoup à faire. Les insuffisances dans la fréquence du ramassage, l’entretien des espaces publics, la surveillance des points noirs et la réactivité face aux dépôts sauvages contribuent à transformer des quartiers entiers en zones d’accumulation permanente.
À cette défaillance des services publics s’ajoute un comportement citoyen dont la banalisation devient, elle aussi, préoccupante. Déposer ses ordures à même le trottoir, abandonner des sacs à quelques mètres d’une poubelle ou transformer un terrain vacant en décharge improvisée ne relève ni de la fatalité ni d’une quelconque insuffisance technologique. C’est une affaire élémentaire de civisme. Et celui-ci fait, dans certains cas, cruellement défaut.
Il serait toutefois tout aussi facile, et tout aussi réducteur, de renvoyer toute la responsabilité au citoyen. Une politique efficace des déchets suppose des services municipaux suffisamment dotés, une collecte régulière, des infrastructures adaptées, un contrôle effectif et des sanctions réellement dissuasives. La responsabilité est donc nécessairement partagée.
Le véritable enjeu du « zéro déchet » sera, dès lors, moins de produire un énième document stratégique que de parvenir à faire coïncider les ambitions institutionnelles avec la réalité triviale des rues de Tunis. Car une capitale ne devient pas durable par décret : elle le devient lorsque ses déchets cessent d’être abandonnés, lorsque ses municipalités assument pleinement leurs prérogatives et lorsque ses habitants comprennent enfin que l’espace public n’est pas une poubelle à ciel ouvert.
N.J










