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Huile d’olive : la Tunisie produit l’or, mais en laisse encore la valeur aux autres

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Par Nadya Jennene

    À quelques semaines du lancement de la nouvelle campagne oléicole, un article de CNN est venu remettre en lumière un paradoxe aussi ancien que préoccupant : la Tunisie compte parmi les grandes puissances mondiales de l’huile d’olive, mais son nom demeure étrangement absent des rayons internationaux. Une large part de sa production continue en effet d’être exportée en vrac, avant d’être conditionnée, commercialisée et parfois mélangée à l’étranger. Derrière cette invisibilité se dessine une question autrement plus fondamentale : pourquoi la Tunisie peine-t-elle encore à transformer l’excellence de son produit en véritable puissance économique et commerciale ?

    La Tunisie n’a pas attendu la mondialisation pour cultiver l’olivier. Depuis près de trois millénaires, cet arbre façonne ses paysages, son agriculture et une partie substantielle de son identité économique et culturelle. Avec ses millions d’oliviers, dont certains sont plusieurs fois centenaires, le pays dispose d’un patrimoine oléicole exceptionnel et d’un savoir-faire qui lui vaut régulièrement des distinctions dans les compétitions internationales.

    Et pourtant, il suffit de parcourir les rayons des grandes surfaces européennes ou américaines pour constater une incongruité : l’huile d’olive tunisienne y est beaucoup moins visible que ne le laisserait supposer son rang de producteur mondial.

    C’est précisément ce paradoxe qu’a mis en exergue CNN dans un récent reportage consacré à la filière tunisienne. Le média américain rappelle que 86% des exportations tunisiennes d’huile d’olive de la campagne 2025-2026 ont été réalisées en vrac, principalement à destination de l’Espagne, de l’Italie et des États-Unis.

    Autrement dit, la Tunisie fournit massivement la matière première tandis qu’une partie substantielle de la valeur est créée ailleurs.

    La Tunisie produit, les autres valorisent

    Le problème ne réside évidemment pas dans l’exportation en vrac en tant que telle. Celle-ci constitue un débouché commercial parfaitement légitime et demeure indispensable pour une filière confrontée à des contraintes de financement, de stockage et de commercialisation. La difficulté apparaît lorsque ce modèle devient la structure dominante du commerce extérieur, au point de réduire la Tunisie au rôle de fournisseur de matière première.

    Une fois l’huile acheminée vers les marchés étrangers, elle peut être conditionnée sous une marque qui ne fait aucune référence explicite à son origine tunisienne, voire entrer dans des mélanges avec des huiles provenant d’autres pays. Le consommateur final peut alors difficilement mesurer la contribution réelle de la Tunisie au produit qu’il achète.

    CNN souligne d’ailleurs que la réglementation européenne autorise des mentions d’origine particulièrement générales, telles que les « mélanges d’huiles d’olive originaires de l’Union européenne et non originaires de l’Union européenne ». Aux États-Unis également, les différentes notions d’importation, de conditionnement, de production et de récolte peuvent rendre l’origine effective de l’huile difficile à appréhender pour le consommateur.

    Le paradoxe est donc saisissant : la qualité tunisienne peut être présente dans la bouteille sans que le nom de la Tunisie y figure nécessairement de manière visible.

    Dès lors, la question n’est plus seulement celle de l’origine inscrite sur une étiquette. Elle est celle de la place occupée par la Tunisie dans l’ensemble de la chaîne de valeur. L’économiste tunisien Fadhel Kaboub, cité par CNN, affirme ainsi que la véritable bataille ne se joue pas dans la capacité à produire des olives, mais dans le contrôle de cette chaîne de valeur.

    La Tunisie dispose de l’olivier, des terres, du savoir-faire, des producteurs et d’une réputation croissante en matière de qualité. Mais elle demeure souvent moins présente sur les segments les plus rémunérateurs : conditionnement, distribution, marque, marketing et accès direct au consommateur final.

    Ce constat rejoint d’ailleurs les critiques formulées fin 2025 par Foued Gueddich, président de la CONECT International, qui dénonçait déjà une filière structurellement handicapée par son manque de financement et par une stratégie insuffisamment orientée vers la création de valeur.

    Selon lui, le vrac représentait alors près de 80% des exportations et demeurait traité comme une composante presque secondaire de la stratégie nationale, alors qu’il constitue en réalité le cœur du problème.

    Exporter massivement du vrac permet de vendre. Exporter davantage de produits conditionnés et valorisés permet de construire une industrie. La nuance est fondamentale.

    Le nerf de la guerre reste le financement

    Mais cette dépendance au vrac n’est pas uniquement la conséquence d’un déficit de stratégie commerciale. Elle est aussi nourrie par une contrainte beaucoup plus prosaïque et, à bien des égards, déterminante : le financement.

    Pour de nombreux agriculteurs et opérateurs, conserver leur production en attendant une conjoncture plus favorable suppose de disposer de liquidités, de capacités de stockage et d’un accès au crédit. Or le financement demeure l’un des talons d’Achille de la filière.

    Foued Gueddich avait ainsi décrit le marché international de l’huile d’olive comme une « véritable jungle concurrentielle », dans laquelle la capacité à patienter, stocker et négocier constitue un avantage commercial décisif.

    Le producteur qui doit vendre rapidement sa récolte n’est évidemment pas dans la même position que celui qui peut attendre plusieurs mois une amélioration des cours. Dans le premier cas, l’urgence financière impose le calendrier ; dans le second, la capacité de stockage permet de choisir son moment et, potentiellement, de négocier en position de force.

    Cette asymétrie contribue à expliquer pourquoi une partie des récoltes est vendue à l’avance à des acheteurs étrangers. La faiblesse du financement domestique peut ainsi transformer une contrainte financière individuelle en déséquilibre structurel de toute une filière.

    Le problème est d’autant plus sérieux que les concurrents européens disposent de conditions financières qui peuvent être sensiblement plus favorables.

    M. Gueddich évoquait alors un différentiel majeur entre les exportateurs tunisiens, confrontés à des coûts de financement élevés, et leurs homologues espagnols bénéficiant de conditions leur permettant de stocker et de commercialiser avec davantage de latitude.

    Dans ces conditions, la bataille commerciale est inégale avant même que les négociations ne commencent.

    Produire mieux ne suffit plus, il faut vendre tunisien

    C’est précisément pourquoi le véritable enjeu dépasse aujourd’hui largement la bouteille d’huile. Il touche à la capacité de la Tunisie à construire une véritable marque-pays agricole, à défendre son origine, à imposer des standards de qualité, à développer ses propres réseaux de distribution et à conserver sur son territoire une part plus importante de la valeur ajoutée.

    Car enfin, il y a quelque chose de profondément paradoxal à produire une huile régulièrement distinguée dans les concours internationaux, à l’exporter par millions de litres, puis à voir cette même huile réapparaître sur les marchés étrangers sous une identité qui ne dit presque rien de son origine.

    À l’approche d’une nouvelle campagne oléicole, cette faiblesse prend une résonance particulière. La récolte qui s’annonce remettra inévitablement au premier plan les mêmes questions : à quel prix l’huile sera-t-elle achetée aux producteurs ? Quelle part sera destinée au marché intérieur ? Quelle quantité sera exportée ? Et surtout, sous quelle forme et avec quelle valeur ajoutée ?

    Car le problème n’est plus de convaincre le monde que la Tunisie sait produire de l’excellente huile d’olive. Les nombreuses distinctions internationales s’en chargent déjà. Le véritable défi consiste désormais à faire en sorte que le monde sache qu’il consomme tunisien et que la Tunisie en recueille enfin la juste valeur.

    N.J

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    Commentaire

    1. Roberto Di Camerino

      Répondre
      12 septembre 2026 | 15h42

      C’est ça, le véritable génie du régime fasciste : au lieu d’encourager les investisseurs à transformer, conditionner et commercialiser nos produits agricoles, il a préféré nous offrir des « sociétés coopératives » qui, pour beaucoup, ne produisent pas grand-chose… sauf des déficits et des factures pour le contribuable.

      L’État paie, le contribuable paie, les caisses se vident — et tout le monde fait semblant de croire qu’elles sont inépuisables.

      Le plus révoltant, je le ressens chaque fois que je prends une bouteille d’huile d’olive italienne ou espagnole. Je regarde l’étiquette et, parmi les provenances, je découvre en tout petits caractères : Tunisie.

      Quelle ironie !

      Notre huile, produite par nos agriculteurs, quitte probablement la Tunisie à 2 ou 3 dollars le kilo. Quelques opérations de conditionnement, une belle étiquette étrangère, et la même huile réapparaît sur les rayons à 18 ou 19 dollars.

      La Tunisie produit. L’étranger conditionne. L’étranger commercialise. L’étranger encaisse la plus-value.

      Et nous ? Nous continuons à exporter notre matière première et à importer la valeur ajoutée que nous aurions pu créer nous-mêmes.

      La seule consolation est de voir Terra Delyssa s’imposer sur les marchés internationaux grâce au travail et à la vision d’un seul homme. Malheureusement, même cette réussite n’a pas échappé à notre extraordinaire machine à soupçonner et à punir : son fondateur a fini en prison pour… vous l’avez deviné : blanchiment d’argent.

      Il fallait vraiment être tunisien pour réussir ce tour de force : produire l’une des meilleures huiles d’olive au monde et laisser les autres gagner l’essentiel de l’argent en la vendant.

      Puis se demander pourquoi notre économie ne décolle pas.

      Quand un bateau commence a prendre de l’eau on ne vire pas Nat le Petit Mousse mais le timonier.

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