Pour une nouvelle politique nationale de formation, de qualification et d’innovation
Par Kamel Barkaoui
Introduction — Du capital humain à la capacité économique
La Tunisie ne souffre pas principalement d’un manque de talents. Elle souffre surtout d’une difficulté à transformer pleinement ses talents en capacité économique, technologique et productive.
Chaque année, le pays forme des milliers de diplômés, d’ingénieurs et de techniciens. Pourtant, une partie de ces compétences reste sous-employée, tandis que de nombreuses entreprises peinent à recruter certains profils spécialisés. Dans le même temps, les professionnels les plus qualifiés cherchent de plus en plus à l’étranger les conditions de leur progression.
Ce paradoxe révèle une faiblesse plus profonde : la Tunisie dispose de compétences qu’elle ne parvient pas encore à intégrer pleinement dans son économie.
Le défi n’est donc ni de produire toujours davantage de diplômés ni de chercher à empêcher les départs. Il consiste à construire un environnement capable de former, qualifier, faire progresser, attirer et mobiliser les compétences, en cohérence avec les priorités industrielles, technologiques, scientifiques et territoriales du pays.
Cette ambition suppose un changement de perspective. La politique des compétences ne doit pas être une simple politique de l’offre de main-d’œuvre ; elle doit devenir une politique de transformation de l’économie par les compétences.
Il ne s’agit plus seulement d’adapter les qualifications à l’économie existante. Il s’agit également de mobiliser les compétences pour transformer l’économie, créer de nouvelles activités, accélérer la montée en gamme du tissu productif et préparer les métiers et les secteurs de demain.
La politique nationale des compétences doit ainsi être conçue comme une composante à part entière de la stratégie de transformation économique du pays.
L’enjeu est de faire du capital humain tunisien un moteur de création de valeur, plutôt qu’une ressource qui s’exporte faute d’opportunités suffisantes.
I. Diagnostic : un capital humain sous-valorisé
1. Une double crise : inadéquation des compétences et insuffisance d’emplois qualifiés
La Tunisie fait face à un paradoxe difficilement soutenable : un chômage élevé parmi les diplômés de l’enseignement supérieur coexiste avec des difficultés de recrutement dans plusieurs secteurs de l’économie.
Au premier trimestre 2026, le taux de chômage des diplômés de l’enseignement supérieur atteignait 24,2%, avant de s’établir à 26,6% au deuxième trimestre. Il atteignait 35,6% chez les femmes diplômées.
Ces chiffres illustrent le déséquilibre entre le potentiel de compétences disponible et la capacité de l’économie à les absorber et à les valoriser.
Une partie importante des diplômés demeure ainsi éloignée de l’emploi qualifié, tandis que des entreprises rencontrent simultanément des difficultés à recruter certains profils techniques et spécialisés.
Ce déséquilibre tient à plusieurs facteurs : la nature de certaines formations, l’évolution rapide des besoins des entreprises et la structure même de l’économie.
Certaines formations générales conduisent à des parcours d’insertion plus difficiles, alors que les employeurs recherchent des compétences directement mobilisables : maîtrise des outils numériques, compétences linguistiques, capacité d’adaptation, autonomie, travail en équipe, expérience professionnelle et spécialisation technique.
La difficulté ne réside donc pas uniquement dans l’adéquation entre les formations et les besoins du marché du travail. Elle tient également à la capacité de l’économie tunisienne à créer suffisamment d’activités à forte valeur ajoutée et d’emplois qualifiés pour valoriser les compétences qu’elle forme.
Former davantage de diplômés sans développer ces activités risque de prolonger le paradoxe. À l’inverse, vouloir développer de nouveaux secteurs sans disposer des compétences nécessaires limiterait la capacité du pays à les faire émerger et à les consolider.
La question centrale est donc celle de l’articulation entre formation, qualification et transformation productive.
Une politique nationale des compétences ne peut, à ce titre, être dissociée d’une politique industrielle, technologique, d’innovation et d’investissement.
Il faut ainsi cesser de considérer les compétences uniquement comme une offre à adapter aux besoins du marché du travail. Elles doivent également être envisagées comme un levier de transformation de la structure productive elle-même.
2. La mobilité des compétences : de la fuite des cerveaux à la circulation des talents
La mobilité internationale constitue l’autre face de ce paradoxe.
La Tunisie dispose d’un vivier important d’ingénieurs, de médecins, de chercheurs, de développeurs, de cadres et de techniciens hautement qualifiés. Pourtant, une partie croissante de ces profils choisit de construire sa carrière à l’étranger.
Selon des estimations attribuées à l’Ordre des ingénieurs tunisiens, près de 46 000 ingénieurs auraient quitté la Tunisie au cours des dix dernières années, dont près de 6 000 récemment chaque année, alors que le pays en forme annuellement entre 8 000 et 8 500.
Ces données doivent être interprétées avec prudence, compte tenu des méthodes de comptabilisation et des définitions retenues. Elles n’en constituent pas moins un signal d’alerte majeur.
Au-delà du chiffre exact, une réalité s’impose : la Tunisie investit dans la formation de compétences dont une partie est ensuite valorisée par d’autres économies. Une partie de la valeur économique et technologique issue de cet investissement est ainsi créée à l’étranger.
L’attractivité internationale des profils tunisiens hautement qualifiés confirme cette tendance.
En 2025, la France a délivré 2 441 visas de long séjour portant la mention « Talent » à des ressortissants tunisiens, soit 11% de l’ensemble des visas délivrés dans le cadre de ce dispositif. La Tunisie s’est ainsi classée au deuxième rang des nationalités bénéficiaires, derrière l’Inde.
Ce résultat témoigne de la demande internationale dont font l’objet les ingénieurs, les spécialistes des technologies et, plus largement, les professionnels tunisiens hautement qualifiés.
Cette situation ne doit toutefois pas conduire à une interprétation simpliste de la mobilité.
Il ne s’agit ni de restreindre la liberté de circulation des diplômés ni de réduire leur émigration à une décision purement individuelle. Dans une économie ouverte, la mobilité peut favoriser l’acquisition d’expériences, la constitution de réseaux internationaux et la circulation des connaissances.
Lorsque les départs résultent principalement du chômage, du déclassement, de faibles rémunérations ou de perspectives professionnelles limitées, ils traduisent cependant les écarts entre les opportunités offertes en Tunisie et celles proposées à l’étranger.
L’expatriation devient alors, pour certains professionnels, moins un choix pleinement libre qu’une stratégie d’adaptation.
Le véritable enjeu est donc moins d’empêcher les départs que de rendre la Tunisie suffisamment attractive pour que rester, revenir ou travailler depuis le pays constituent des choix professionnels crédibles.
Cela suppose d’améliorer les perspectives de carrière, de développer les entreprises à forte valeur ajoutée, de renforcer la recherche appliquée, de favoriser l’innovation et de permettre aux compétences tunisiennes de participer à des projets technologiques et industriels ambitieux.
Le problème n’est pas seulement que la Tunisie perd des talents. C’est aussi qu’elle ne transforme pas encore suffisamment ses compétences en valeur économique sur son territoire.
3. Transformer la mobilité des talents en ressource nationale
La réponse à la mobilité des compétences ne peut reposer sur des discours patriotiques ni sur une politique de contrainte. Elle doit être économique, professionnelle et institutionnelle.
Pour qu’un ingénieur, un chercheur, un développeur ou un entrepreneur choisisse de rester en Tunisie ou d’y revenir, les conditions de son développement professionnel doivent y être suffisamment attractives.
Cela implique des rémunérations plus compétitives, mais aussi des responsabilités, des possibilités d’apprentissage, des environnements technologiques modernes et l’accès à des projets ambitieux.
Il faut également permettre aux talents tunisiens de fournir depuis la Tunisie des services destinés aux marchés internationaux.
Le développement des services numériques, de l’ingénierie, du conseil, du logiciel, de la recherche sous contrat et d’autres activités exportables peut permettre à une partie des compétences d’accéder aux marchés mondiaux sans nécessairement quitter le pays.
Cette évolution suppose notamment de faciliter les paiements internationaux, l’accès aux devises, les transferts, la création d’entreprises et l’exportation de services.
La Tunisie doit également créer des projets nationaux suffisamment ambitieux pour attirer et mobiliser les compétences.
Les grands projets dans le numérique, l’énergie, l’eau, les infrastructures, l’industrie, la santé ou les transports peuvent devenir des moteurs de développement des compétences, d’innovation et de montée en gamme technologique.
Elle doit enfin structurer ses relations avec la diaspora scientifique et technologique.
Les compétences tunisiennes établies à l’étranger peuvent contribuer au développement national par l’investissement, le mentorat, les transferts de technologie, les partenariats universitaires, la création d’entreprises et la participation à des projets nationaux.
La Tunisie doit ainsi passer d’une logique de rétention à une logique de circulation et de valorisation des talents.
Cette stratégie ne pourra toutefois produire pleinement ses effets que si elle s’accompagne d’une réforme du système national de formation et de qualification.
II. Réformer le système national de formation et de qualification
Si les compétences doivent contribuer à transformer l’économie, le système de formation ne peut plus avoir pour seule fonction de répondre aux besoins immédiats du marché du travail.
Il doit également préparer les qualifications dont la Tunisie aura besoin pour créer de nouvelles activités, adopter de nouvelles technologies et monter en gamme.
La formation désigne le processus d’acquisition de connaissances et de savoir-faire.
La qualification correspond à la reconnaissance d’un niveau de maîtrise dans un domaine donné.
La compétence désigne la capacité à mobiliser ces acquis, avec l’expérience et le jugement, dans une situation concrète.
L’enjeu est donc de construire un système permettant d’acquérir une qualification, de développer des compétences, de les actualiser et de les faire reconnaître tout au long de la vie professionnelle.
4. Diversifier l’accès à l’excellence
Le système tunisien de formation des ingénieurs a historiquement été fortement inspiré du modèle français des classes préparatoires et des grandes écoles. Il a contribué à construire une tradition scientifique et technique dont la Tunisie peut légitimement être fière.
Mais l’excellence ne doit pas être confondue avec la sélection précoce.
Un jeune qui ne réussit pas à un moment donné de son parcours ne doit pas voir se fermer définitivement la possibilité d’atteindre un haut niveau de qualification.
Les aptitudes peuvent se révéler plus tard, grâce à l’expérience, à la spécialisation, à la formation professionnelle ou à la confrontation avec les réalités de l’entreprise.
L’excellence et la diversité des parcours ne sont pas contradictoires.
Il est donc nécessaire de diversifier les voies d’accès aux formations d’excellence tout en maintenant des critères exigeants.
Des passerelles doivent être développées entre les différentes composantes du système : BTS, ISET, licences professionnelles, formations technologiques et écoles d’ingénieurs.
Un technicien supérieur expérimenté, ayant démontré ses capacités et acquis les compétences nécessaires, devrait pouvoir accéder à des niveaux de qualification plus élevés selon des critères transparents, exigeants et vérifiables.
La formation en alternance peut également jouer un rôle important en articulant l’acquisition des connaissances, l’expérience professionnelle et la progression des compétences.
Les expériences étrangères montrent qu’il est possible d’ouvrir davantage les voies d’accès à l’excellence sans abaisser le niveau académique.
En France, par exemple, 15,5% des admis dans les écoles d’ingénieurs en 2024-2025 étaient titulaires d’un BTS ou d’un BUT, tandis que 7% provenaient d’une deuxième ou d’une troisième année de licence.
Par ailleurs, 20% des étudiants ingénieurs étaient en apprentissage.
Le Conservatoire national des arts et métiers constitue également un exemple de promotion sociale et de formation tout au long de la vie. Fondé en 1794, il permet notamment à des salariés, à des techniciens et à des professionnels expérimentés d’accéder au titre d’ingénieur par la formation continue et l’alternance.
La Tunisie n’a pas vocation à reproduire mécaniquement ces dispositifs. Elle peut toutefois en retenir un principe essentiel : la compétence peut se construire par plusieurs chemins.
Le système tunisien gagnerait ainsi à mieux reconnaître les parcours progressifs, l’expérience professionnelle et les réussites qui se construisent dans le temps.
Cette ouverture devrait concerner en priorité les domaines liés à la transformation du pays : industrie, numérique, énergie, eau, électronique, automatisation, intelligence artificielle, maintenance avancée, cybersécurité et technologies médicales.
5. Passer du diplôme à la qualification continue
Le monde du travail évolue plus rapidement que les cycles traditionnels de formation.
L’intelligence artificielle, l’automatisation, la robotique, la cybersécurité, les nouvelles technologies énergétiques et la transformation numérique modifient rapidement les métiers et les compétences nécessaires.
Dans ce contexte, un diplôme obtenu à 22 ou 25 ans ne peut plus constituer, à lui seul, une garantie suffisante pour toute une carrière.
Le diplôme reste essentiel : il fournit des connaissances, des méthodes et une première base de compétences. Mais il doit devenir une étape dans un parcours de qualification, et non un statut définitif.
Un professionnel doit pouvoir progresser vers des niveaux de qualification plus élevés à mesure qu’il acquiert de nouvelles compétences et de l’expérience.
Un ingénieur doit également pouvoir se spécialiser, changer de domaine, actualiser ses connaissances ou acquérir de nouvelles compétences au cours de sa carrière.
Cela nécessite de développer :
- des passerelles entre les filières ;
- des formations modulaires et capitalisables ;
- des certifications intermédiaires ;
- la reconnaissance des acquis de l’expérience ;
- la validation des compétences professionnelles ;
- des formations continues accessibles aux salariés ;
- des parcours hybrides associant enseignement, travail et formation à distance.
La formation continue ne doit plus être considérée comme une deuxième chance réservée à ceux qui ont échoué dans leur parcours initial. Elle doit devenir une composante normale de la vie professionnelle.
Cette évolution est d’autant plus nécessaire que les entreprises recherchent des compétences hybrides : maîtrise technique, culture numérique, langues, capacité d’analyse, gestion de projet, communication, travail en équipe et compréhension des enjeux économiques.
La qualification doit donc être pensée comme un processus cumulatif et évolutif, permettant à chacun de consolider ses acquis, de se spécialiser, de changer d’orientation ou d’accéder progressivement à des responsabilités plus élevées.
Chaque diplôme doit constituer une étape, et non une fin de parcours.
6. S’inspirer des expériences étrangères sans importer leurs modèles
La Tunisie peut tirer des enseignements des expériences internationales, à condition de distinguer l’inspiration de l’imitation.
Il ne s’agit pas de reproduire des modèles construits dans des contextes institutionnels et économiques différents, mais d’identifier les principes susceptibles d’être adaptés aux réalités tunisiennes.
Ces expériences éclairent deux dimensions complémentaires d’une politique nationale des compétences : l’articulation entre formation et entreprise, d’une part, et l’alignement entre technologie, industrie, recherche et qualification, d’autre part.
6.1. L’enseignement du modèle allemand
L’Allemagne offre un enseignement majeur concernant l’articulation entre formation et expérience professionnelle.
Son système dual repose sur une combinaison structurée entre enseignement et apprentissage en entreprise, avec une implication importante des employeurs dans la définition des compétences et dans la formation pratique.
La Tunisie pourrait en retenir plusieurs principes :
- associer davantage les entreprises à l’évolution des programmes ;
- actualiser régulièrement les référentiels de compétences ;
- renforcer la qualité et la durée des périodes en entreprise ;
- faire de l’alternance une véritable modalité de formation ;
- construire des passerelles entre les niveaux de qualification ;
- donner aux qualifications techniques une reconnaissance économique et sociale à la hauteur de leur importance.
L’enseignement essentiel n’est donc pas le système dual lui-même, mais la responsabilité partagée dans la construction des compétences.
L’entreprise ne doit pas être seulement le lieu où le jeune diplômé entre après sa formation ; elle doit aussi devenir un acteur de cette formation.
6.2. L’enseignement de l’expérience chinoise
L’expérience chinoise apporte un enseignement différent : celui de l’articulation entre stratégie technologique, politique industrielle, recherche, innovation et développement des compétences.
La logique des programmes « AI+ » est intéressante à cet égard.
Elle ne consiste pas seulement à former des spécialistes de l’intelligence artificielle, mais à diffuser progressivement les outils et les compétences liés à l’IA dans l’ensemble de l’économie : agriculture, énergie, gestion de l’eau, industrie, santé, finance, transport, administration et services.
L’enjeu n’est donc pas seulement de former des experts de l’IA, mais de préparer les professionnels de chaque secteur à travailler avec ces technologies.
Un ingénieur agronome doit pouvoir comprendre les applications de la donnée et de l’IA à l’agriculture.
Un spécialiste de l’eau doit pouvoir maîtriser les outils de modélisation et de gestion intelligente des réseaux.
Un ingénieur énergétique doit être familiarisé avec l’optimisation numérique et les systèmes intelligents.
Il ne s’agit pas de transformer toutes les formations en formations informatiques, mais de préparer chaque domaine professionnel à intégrer les technologies qui modifieront ses méthodes de travail et ses modèles économiques.
La Tunisie pourrait ainsi moderniser progressivement ses programmes autour de compétences transversales telles que l’intelligence artificielle, les données, le numérique, l’automatisation, la cybersécurité, la gestion de projet, les langues et l’entrepreneuriat.
6.3. Une leçon méthodologique pour la Tunisie
L’objectif n’est pas de reproduire le modèle chinois ou le système allemand.
Les institutions, la taille économique, les capacités d’investissement et les modes de gouvernance sont différents.
La leçon est méthodologique : un pays doit aligner sa politique de compétences sur ses ambitions économiques et technologiques.
La formation ne peut être pensée indépendamment de la politique industrielle.
La recherche ne peut être séparée de l’innovation.
L’innovation ne peut être dissociée des entreprises et des marchés.
Pour la Tunisie, cela signifie passer d’une logique où les formations évoluent principalement en réaction aux transformations de l’économie à une logique prospective, dans laquelle elles contribuent à préparer et à accélérer les transformations à venir.
Un pays ne peut pas demander à son système éducatif de préparer les métiers de demain s’il ne définit pas, en parallèle, les secteurs dans lesquels il veut créer la valeur de demain.
III. Faire des compétences un levier de transformation économique
La politique des compétences ne peut produire ses effets que si elle agit simultanément sur la capacité des personnes à acquérir des qualifications et sur la capacité de l’économie à valoriser ces qualifications.
Il ne suffit donc pas d’identifier les emplois existants et d’adapter les formations aux besoins immédiats des entreprises.
Une telle approche risque de reproduire la structure productive existante et de limiter la politique des compétences à une fonction d’ajustement.
La politique des compétences doit également accompagner — et parfois précéder — la transformation économique.
Elle doit contribuer à identifier les secteurs dans lesquels la Tunisie veut créer davantage de valeur, déterminer les compétences nécessaires, orienter les formations et la recherche et créer les conditions permettant aux entreprises de mobiliser ces compétences.
La formation ne doit pas seulement accompagner la transformation économique ; elle doit contribuer à la provoquer.
7. Ancrer les formations dans les priorités stratégiques de la Tunisie
La politique des compétences ne peut être pensée indépendamment de la structure et des capacités du tissu économique tunisien.
Une grande partie des entreprises tunisiennes sont de petite taille et disposent de capacités limitées en matière d’investissement technologique, de financement et de management.
Le déficit d’innovation ne se limite toutefois pas aux PME et aux TPE.
L’effort de recherche-développement reste insuffisant dans de nombreuses grandes entreprises, y compris dans certaines entreprises publiques qui pourraient pourtant jouer un rôle moteur dans la modernisation technologique, la diffusion de l’innovation et la montée en gamme du tissu productif.
L’administration elle-même doit accélérer sa modernisation et sa transformation numérique.
Le problème ne concerne donc pas uniquement l’offre de compétences ; il touche également la capacité de l’économie et des institutions à mobiliser ces compétences et à les transformer en valeur.
La Tunisie doit définir quelques grandes priorités nationales autour desquelles formation, recherche, innovation et investissement pourront être davantage coordonnés.
Parmi ces priorités peuvent figurer :
- le numérique : intelligence artificielle, cybersécurité, développement logiciel, données, services numériques, transformation numérique de l’administration, santé numérique et gestion intelligente de l’eau ;
- l’industrie : automobile, aéronautique, électronique, composants, robotique, automatisation, qualité, maintenance avancée et industrie 4.0 ;
- l’agriculture et la souveraineté alimentaire : agriculture de précision, irrigation intelligente, gestion durable de l’eau, agronomie, biotechnologies, mécanisation, transformation agroalimentaire et valorisation des productions ;
- l’énergie et l’eau : solaire, réseaux électriques, stockage, efficacité énergétique, dessalement, gestion intelligente de l’eau et modernisation des infrastructures ;
- les infrastructures et les transports : ingénierie, mobilité, logistique, ferroviaire, systèmes intelligents et maintenance ;
- la santé et les technologies médicales : biotechnologies, santé numérique, dispositifs médicaux, données de santé et technologies destinées à améliorer la qualité des soins.
Ces priorités ne doivent toutefois pas conduire à une formation dictée exclusivement par les besoins immédiats des entreprises.
L’objectif doit être plus ambitieux : anticiper les besoins futurs et préparer les qualifications nécessaires à la transformation de l’économie.
Cela suppose de renforcer les liens entre universités, centres de recherche, entreprises et acteurs publics grâce à :
- des chaires industrielles ;
- des laboratoires communs ;
- des programmes nationaux de recherche autour de priorités stratégiques ;
- des contrats de recherche avec les entreprises ;
- le transfert technologique ;
- la valorisation des résultats de recherche ;
- l’expertise et le conseil scientifique ;
- l’incubation et l’accompagnement des projets innovants.
La formation ne doit donc pas simplement suivre l’économie. Elle doit contribuer à la transformer.
8. Construire un continuum national de qualifications
Les réformes précédentes ne doivent pas être envisagées comme une succession de mesures isolées.
La diversification des voies d’accès, l’alternance, la formation continue, la reconnaissance de l’expérience et l’adaptation des formations aux besoins économiques doivent être intégrées dans une même architecture nationale des qualifications.
L’enjeu est de passer d’une juxtaposition de filières et de dispositifs à un véritable continuum national de qualifications, permettant à chacun de construire et de faire évoluer son parcours en fonction de ses compétences, de son expérience et des transformations du marché du travail.
Ce continuum devrait couvrir l’ensemble des niveaux, depuis les métiers opérationnels et les opérateurs spécialisés jusqu’aux techniciens, techniciens supérieurs, ingénieurs, experts, chercheurs et cadres dirigeants.
Il doit permettre non seulement de progresser vers des niveaux de qualification plus élevés, mais également de se spécialiser, de se reconvertir et de changer de trajectoire professionnelle au cours de la vie.
8.1. Diversifier l’accès à l’excellence sans abaisser les standards
Les passerelles entre BTS, licences professionnelles, ISET et écoles d’ingénieurs doivent être renforcées.
Des cycles préparatoires intégrés, des concours adaptés ou des admissions sur dossier pourraient permettre à des profils ayant démontré leurs capacités d’accéder progressivement aux formations d’excellence.
8.2. Généraliser l’alternance et l’immersion professionnelle
L’expérience de l’entreprise doit devenir une composante beaucoup plus importante de la formation.
Cela implique de créer des incitations fiscales ou des mécanismes de cofinancement permettant aux entreprises, notamment aux PME, d’accueillir davantage d’apprenants.
La qualité de ces expériences doit toutefois être garantie par des objectifs pédagogiques précis, un encadrement, une évaluation et une reconnaissance des compétences acquises.
L’alternance ne doit pas être conçue comme une simple période passée en entreprise, mais comme une véritable modalité d’acquisition des compétences.
8.3. Faire de la formation continue un outil de mobilité professionnelle
Les salariés doivent pouvoir actualiser leurs compétences, changer de spécialisation ou progresser vers de nouveaux niveaux de qualification.
Les dispositifs de validation des acquis de l’expérience et de reconnaissance des compétences doivent être développés et simplifiés.
La formation continue doit être pensée comme un instrument de compétitivité économique autant que comme un outil de mobilité professionnelle.
Elle doit permettre aux entreprises de faire évoluer leurs compétences internes et aux salariés de rester capables de répondre aux transformations technologiques et économiques.
8.4. Piloter le continuum par la prospective
La politique nationale des compétences doit articuler éducation, formation professionnelle, enseignement supérieur, emploi, recherche, innovation et développement économique.
Elle doit également disposer d’outils de pilotage fiables.
L’Observatoire national de l’emploi et des qualifications doit notamment renforcer sa capacité prospective afin d’anticiper les besoins sectoriels et régionaux, d’identifier les métiers émergents et de mesurer les écarts entre formation et emploi.
Cette capacité doit permettre de ne pas seulement constater les inadéquations après leur apparition, mais d’anticiper les besoins liés aux transformations technologiques, industrielles et territoriales.
Il devrait être possible de suivre plus systématiquement :
- l’insertion des diplômés à 6, 12 et 24 mois ;
- les niveaux de rémunération ;
- l’adéquation entre formation et emploi ;
- les besoins exprimés par les entreprises ;
- les compétences émergentes ;
- les mobilités professionnelles ;
- les besoins régionaux ;
- les évolutions technologiques.
On ne peut pas piloter une politique nationale des compétences sans mesurer précisément ses résultats.
À terme, la Tunisie doit disposer d’une architecture permettant à chacun de progresser, de se spécialiser ou de se reconvertir tout au long de sa vie professionnelle, tout en donnant à l’économie une capacité réelle d’anticipation et d’adaptation.
9. Faire du doctorat un investissement scientifique et technologique
Le doctorat occupe une place particulière dans cette architecture.
Il ne doit pas devenir une solution d’attente pour les diplômés qui ne trouvent pas d’emploi.
Le doctorat est avant tout une formation à la recherche, destinée à produire de nouvelles connaissances et à développer une capacité avancée à analyser, formaliser et résoudre des problèmes complexes.
Son accès doit donc être lié à des critères académiques et scientifiques : niveau du candidat, aptitude à la recherche, pertinence du projet, qualité de l’encadrement, disponibilité des moyens nécessaires et perspectives scientifiques ou professionnelles.
Cette exigence est d’autant plus importante que l’intelligence artificielle générative transforme les conditions dans lesquelles la recherche est conduite.
Elle peut faciliter l’accès à l’information, l’exploration bibliographique, l’analyse de données, la programmation, la simulation et certaines étapes de rédaction.
Elle soulève toutefois de nouvelles questions : comment vérifier l’origine et la fiabilité d’un résultat ? Comment distinguer une production réellement nouvelle d’une recombinaison automatique de connaissances existantes ? Comment garantir la reproductibilité des travaux, la traçabilité des sources et l’intégrité scientifique ?
Ces questions concernent l’ensemble des disciplines.
Dans ce nouveau contexte, la valeur du chercheur ne réside pas seulement dans sa capacité à produire rapidement du contenu ou à manipuler des outils numériques.
Elle repose surtout sur sa capacité à formuler une question pertinente, construire une démarche rigoureuse, exercer son jugement critique, vérifier les résultats et produire une connaissance dont la validité peut être établie.
L’essor de l’intelligence artificielle générative ne diminue donc pas l’exigence scientifique du doctorat ; il la renforce.
Les doctorants doivent développer une culture de l’intégrité scientifique, de la traçabilité des méthodes et des données, de la reproductibilité des résultats et de l’usage responsable des outils d’intelligence artificielle.
Ces exigences ne doivent toutefois pas conduire à isoler la recherche du monde économique et social.
L’indépendance scientifique et l’ouverture sur les besoins de la société et de l’économie ne sont pas contradictoires.
Lorsqu’elle est orientée vers des enjeux clairement identifiés, la recherche doctorale peut contribuer à la résolution de problèmes auxquels sont confrontés les entreprises, les administrations et les secteurs stratégiques.
L’agriculture, l’eau, l’énergie, la santé, le numérique, les transports et les technologies industrielles offrent de nombreux domaines dans lesquels la recherche peut produire des connaissances, développer des solutions nouvelles et favoriser l’innovation.
Il faut donc renforcer les passerelles entre recherche fondamentale, recherche appliquée, innovation et développement économique, sans remettre en cause l’indépendance scientifique.
Les doctorants devraient pouvoir être exposés à des problématiques industrielles, technologiques ou sociales réelles à travers des collaborations avec les entreprises, les laboratoires, les administrations et les organismes publics.
Cette ouverture permettrait également de diversifier les débouchés des docteurs, en facilitant leur accès non seulement à la carrière académique, mais aussi à la recherche en entreprise, à l’innovation, à l’expertise et aux fonctions à forte intensité de connaissances.
Le principe doit toutefois rester clair : le doctorat ne doit pas être une prolongation automatique des études destinée à retarder l’entrée dans la vie professionnelle.
Il doit rester une formation exigeante à la recherche, à la production de connaissances et à l’analyse, à la formalisation et à la résolution de problèmes complexes.
Le doctorat doit ainsi être considéré non comme une voie d’attente, mais comme un investissement dans la capacité scientifique, technologique et intellectuelle du pays.
Conclusion — Faire du capital humain un avantage stratégique national
Le chômage des diplômés, les difficultés de recrutement des entreprises, la mobilité des ingénieurs et l’inadéquation de certaines formations ne sont pas des problèmes indépendants.
Ils révèlent une même faiblesse structurelle : la Tunisie ne parvient pas encore à transformer pleinement son capital humain en capacité productive, technologique et économique.
Le pays dispose pourtant d’atouts importants : une population relativement bien formée, une tradition scientifique et technique, un vivier d’ingénieurs et de techniciens, des compétences numériques, une diaspora qualifiée et une position géographique favorable à son intégration dans les chaînes de valeur régionales et internationales.
L’enjeu est désormais de convertir ces atouts en un avantage économique réel et durable.
Cela suppose de dépasser une conception étroite de la formation.
Il ne s’agit plus seulement de produire davantage de diplômés, mais de construire un système national capable de développer les compétences, d’accompagner les parcours professionnels et de contribuer aux transformations de l’économie.
Ce système doit rapprocher durablement l’école et l’entreprise, la formation et l’emploi, l’université et l’industrie, ainsi que la recherche et l’innovation.
Les qualifications ne doivent plus être considérées comme des statuts figés.
La formation continue doit devenir une composante normale de la vie professionnelle, l’expérience doit être reconnue, les passerelles doivent être multipliées et les entreprises davantage associées à la construction des parcours.
L’État doit également disposer d’outils de prospective capables d’anticiper les transformations technologiques, industrielles et territoriales.
Cette politique ne produira toutefois pleinement ses effets que si elle s’inscrit au cœur de la stratégie économique nationale.
Il ne sert à rien de former des ingénieurs si l’économie ne leur offre pas de projets ambitieux.
Il ne suffit pas de former des développeurs si les entreprises tunisiennes ne disposent pas d’un accès réel aux marchés internationaux.
Il ne suffit pas non plus de former des chercheurs si les résultats de la recherche restent éloignés de l’innovation et de la production.
La valorisation du capital humain suppose donc une transformation du tissu productif : développement d’activités à forte valeur ajoutée, soutien à l’innovation, création d’entreprises technologiques, renforcement des liens entre recherche et industrie et amélioration de l’environnement professionnel et institutionnel.
Elle suppose également d’offrir aux jeunes des perspectives de carrière, un environnement favorable à l’initiative, un cadre de vie digne et des institutions fondées sur les libertés, l’égalité des droits, l’équité et la confiance.
Dans cette perspective, la mobilité des compétences ne doit pas être considérée uniquement comme une perte à empêcher.
Elle peut aussi devenir une ressource à valoriser à travers les retours, les investissements, les collaborations, les transferts de connaissances et le travail à distance depuis la Tunisie.
L’objectif n’est donc pas seulement de retenir les talents, mais de faire en sorte qu’ils puissent rester, revenir, circuler et contribuer au développement du pays.
Le changement de modèle est ainsi profond.
La politique des compétences ne doit pas être une simple politique de l’offre de main-d’œuvre destinée à adapter les Tunisiens à une économie qui change.
Elle doit devenir une politique de transformation de l’économie par les compétences, capable de développer les talents, de reconnaître les qualifications, de permettre leur progression et de créer les conditions de leur valorisation.
Former. Qualifier. Faire progresser. Innover. Valoriser. Transformer.
Telle devrait être l’ambition d’une nouvelle politique tunisienne des compétences : donner à la Tunisie les moyens humains, technologiques et institutionnels de construire l’économie qu’elle veut devenir.
Engager la refondation
La Tunisie est à un tournant.
Elle doit construire un système dans lequel la formation professionnelle, l’enseignement supérieur et la recherche scientifique se renforcent mutuellement.
Chaque jeune doit pouvoir accéder à la qualification par plusieurs voies, progresser en fonction de ses capacités et de son expérience, changer d’orientation et reprendre une formation pour accéder à des responsabilités à la hauteur de ses aptitudes.
L’entreprise ne doit plus être considérée comme le simple débouché de la formation.
Elle doit devenir un lieu où les savoirs s’éprouvent, où les compétences se développent et où les qualifications évoluent au contact des réalités économiques et technologiques.
L’autonomie d’un pays dépend moins du nombre de diplômes qu’il délivre que de sa capacité à disposer durablement des compétences nécessaires pour concevoir, produire, innover, entretenir ses infrastructures, maîtriser ses technologies et résoudre ses propres problèmes.
La Tunisie doit donc engager une refondation collective de sa politique nationale de formation et de qualification.
Cette démarche doit associer l’État, les établissements de formation, les centres de recherche, les entreprises, les organisations professionnelles, les chercheurs, les enseignants, les étudiants et la diaspora.
Des États généraux de la formation, des compétences et de l’emploi pourraient constituer le point de départ de cette refondation.
Ils ne devraient toutefois pas se limiter à un espace de consultation ou à une déclaration d’intention.
Ils devraient déboucher sur une feuille de route opérationnelle précisant les objectifs, les priorités, les financements, les responsabilités, le calendrier de mise en œuvre et les indicateurs permettant d’évaluer les résultats.
La Tunisie ne doit plus seulement se demander combien de diplômés elle forme.
Elle doit déterminer quelles qualifications elle veut développer, pour quelle économie, dans quels secteurs et avec quelles perspectives pour sa jeunesse.
BIO EXPRESS
Kamel Barkaoui est Professeur émérite d’informatique au Conservatoire national des arts et métiers, Paris et membre de l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts — Beit al-Hikma











Commentaire
Tunisino
Cher professeur, votre effort est notable, mais êtes-vous un expert du domaine? Est-ce que le modèle francophone retenu par la Tunisie est une référence? Est-ce que le modèle francophone est le meilleur? Vous voilà, fils du modèle francophone éviter de l’analyser, les opportunités et les risques, les forces et les faiblesses, et comment l’enrichir en s’inspirant des autres modèles pour que la Tunisie devient un jour supérieure à la France! Au contraire, vous évoquer le modèle allemand sans évoquer la culture allemande, puis le modèle chinois sachant que la chine est plutôt un pays copieur que créatif. Les choses sont plus simples, les problèmes de la Tunisie ne sont pas micros mais macros. Tout est politique, la Tunisie doit avoir un rêve, devenir un pays excellent (et non pas devenir un pays perdant comme c’est le cas aujourd’hui), ensuite tout viendra!