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Les contrevérités de Moncef Marzouki à la BBC

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Par Raouf Ben Hédi

    L’ancien président de la République Moncef Marzouki était l’invité de la BBC. Interrogé sur la situation politique en Tunisie et sur son opposition au président Kaïs Saïed, il s’est livré à une charge particulièrement virulente contre le régime en place. Mais une phrase, surtout, mérite que l’on s’y arrête. Une phrase qui en dit peut-être autant sur la perception que Moncef Marzouki a de son propre passage à Carthage que sur l’histoire politique récente de la Tunisie.

    « L’histoire retiendra que je suis le seul Tunisien à être entré au palais de Carthage de manière démocratique et à en être sorti de manière démocratique », a-t-il affirmé.

    L’histoire, justement, risque de retenir une version légèrement différente.

    Moncef Marzouki n’est pas arrivé au palais de Carthage à la faveur d’une élection présidentielle au suffrage universel. En décembre 2011, il a été élu président de la République par l’Assemblée nationale constituante, dans le cadre d’arrangements instotutionnels. Il a obtenu 153 voix des membres de l’Assemblée.

    Mais avant même ce vote, son accession à la magistrature suprême avait fait l’objet d’un accord politique.

    Une présidence négociée avec Ennahdha

    Au lendemain des élections du 23 octobre 2011, qui avaient porté Ennahdha en tête et consacré une Assemblée constituante profondément fragmentée, trois formations ont conclu ce qui allait devenir l’accord fondateur de la Troïka : Ennahdha, le Congrès pour la République (CPR) de Moncef Marzouki et Ettakatol.

    La répartition des trois principales fonctions de l’État était arrêtée : Hamadi Jebali pour la présidence du gouvernement, Mustapha Ben Jaafar pour la présidence de l’Assemblée constituante et Moncef Marzouki pour la présidence de la République.

    Autrement dit, avant que les parlementaires ne votent, le partage des postes avait déjà été politiquement négocié.

    Ce n’est pas un détail anecdotique. C’est même l’élément qui rend pour le moins audacieuse l’affirmation d’une entrée à Carthage « de manière démocratique » lorsqu’elle est formulée comme si le peuple tunisien avait directement choisi Marzouki pour exercer la fonction présidentielle.

    Les Tunisiens avaient voté en octobre 2011. Mais ils n’avaient pas élu Moncef Marzouki président de la République.

    Ils avaient élu une Assemblée constituante. Et c’est cette Assemblée qui l’a ensuite porté à Carthage, dans le cadre d’un compromis politique dont Ennahdha était l’acteur central.

    Des urnes à Carthage, il y avait un détour

    Le rappel est d’autant plus nécessaire que le parcours électoral de Moncef Marzouki en 2011 ne permet pas non plus de présenter son accession à la présidence comme l’expression d’un raz-de-marée populaire.

    Lors des élections constituantes, le dirigeant du CPR avait été élu député dans la circonscription de Nabeul 2 avec un peu plus de 7.000 voix.

    7.000 voix pour devenir député, puis une négociation politique pour devenir président de la République, la trajectoire est réelle. Mais elle est très éloignée d’une élection présidentielle directe.

    Il faut ainsi appeler les choses par leur nom. Moncef Marzouki n’a pas été élu président de la République par les Tunisiens au suffrage universel direct.

    Il a été choisi par une Assemblée, après un accord politique qui avait notamment permis à Ennahdha de soutenir son accession à Carthage.

    La nuance est fondamentale lorsqu’on prétend que l’histoire retiendra une entrée au palais « de manière démocratique ».

    Deux présidents élus directement

    Il existe, dans cette histoire, deux présidents dont le parcours permet une comparaison particulièrement éclairante : Béji Caïd Essebsi et Kaïs Saïed.

    En décembre 2014, les Tunisiens ont élu leur président de la République au suffrage universel direct. Béji Caïd Essebsi s’est imposé au second tour avec 55,68 % des voix, face à Moncef Marzouki, qui en a obtenu 44,32 %.

    Cette fois, il n’y avait ni Assemblée constituante chargée de choisir le président, ni accord de Troïka destiné à répartir les fonctions de l’État.

    Il y avait deux candidats et des millions de bulletins dans les urnes.

    Cinq ans plus tard, en 2019, c’est Kaïs Saïed qui accède à la présidence de la République. Là encore, à la suite d’une élection présidentielle au suffrage universel direct. Il remporte le second tour avec 72,71 % des voix face à Nabil Karoui.

    Son élection n’a alors fait l’objet d’aucune contestation significative des résultats. Le verdict des urnes a été accepté et l’alternance s’est opérée pacifiquement.

    Autrement dit, Moncef Marzouki est loin d’être le « seul Tunisien » à avoir accédé démocratiquement au palais de Carthage. Après lui, Béji Caïd Essebsi et Kaïs Saïed y sont également entrés à la suite d’élections présidentielles directes.

    Et la comparaison ne s’arrête pas là.

    Béji Caïd Essebsi n’a pas quitté Carthage à la suite d’une défaite électorale : il est mort en fonction, le 25 juillet 2019. Mohamed Ennaceur a alors assuré l’intérim, conformément à la Constitution, avant l’organisation d’une élection présidentielle anticipée.

    Kaïs Saïed a été élu quelques mois plus tard et lui a succédé dans le cadre d’une nouvelle alternance électorale.

    Moncef Marzouki, lui, a bien connu une alternance démocratique en 2014. Il a perdu l’élection présidentielle et a transmis le pouvoir à son successeur. Mais cela ne transforme pas rétroactivement son arrivée de 2011 en élection présidentielle au suffrage universel.

    L’histoire a parfois une mémoire plus précise

    Moncef Marzouki peut donc revendiquer une chose incontestable, il a été le premier président de la République de l’après-révolution à connaître une alternance pacifique à l’issue d’une élection présidentielle directe.

    Mais affirmer qu’il est « le seul Tunisien » à être entré à Carthage démocratiquement est une autre affaire.

    En 2011, les Tunisiens n’ont pas voté pour lui comme président. Son arrivée au palais est passée par une Assemblée constituante et par une architecture politique négociée au sein de la Troïka, dans laquelle Ennahdha avait une place déterminante.

    Et lorsqu’en 2014 les Tunisiens ont enfin voté directement pour leur président, ils ont choisi Béji Caïd Essebsi. Puis en 2019, Kaïs Saïed.

    L’histoire de Carthage est décidément plus compliquée que les souvenirs que ses anciens occupants peuvent en avoir. Et les urnes, elles, ont généralement la mémoire longue.

    R.B.H

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