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Qualité de l’éducation : Slim Kacem appelle à sortir de la « course aux notes »

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Par Nadya Jennene

    Alors que le système éducatif tunisien fait face à une accumulation de difficultés — dégradation des infrastructures scolaires, décrochage, violence en milieu éducatif, pression croissante sur les enseignants et érosion progressive des acquis — la question de la qualité de l’éducation demeure difficile à mesurer avec précision. Pour Slim Kacem, expert international en qualité et technologies de l’éducation et président de l’Association tunisienne pour la qualité de l’éducation (ATUQUE), la Tunisie souffre notamment de l’absence d’un véritable système d’évaluation de la qualité de son enseignement.

    Intervenant sur Jawhara FM lundi 14 septembre 2026, il a estimé que la qualité de l’éducation ne pouvait être réduite aux résultats obtenus par les élèves aux examens. Elle doit, selon lui, être appréciée à travers la qualité des « sorties » du système éducatif, autrement dit les compétences et les capacités effectivement acquises par les élèves à l’issue de leur parcours scolaire.

    Selon ses dires, la qualité de l’enseignement peut concerner la qualité des processus et la manière dont l’acte éducatif est conduit. Mais, au bout du compte, l’indicateur essentiel reste les résultats produits par le système.

    La question fondamentale consiste donc à savoir si les élèves et étudiants qui sortent aujourd’hui du système éducatif tunisien disposent réellement des compétences et des aptitudes nécessaires pour réussir leur avenir et devenir des membres positifs de la société.

    Or, selon lui, la Tunisie ne dispose pas aujourd’hui d’une mesure suffisamment précise, scientifique et objective permettant de répondre à cette question.

    Le problème tient notamment à une évolution progressive du système vers ce que l’expert décrit comme une véritable « course aux notes ». Pendant plus de deux décennies, élèves, parents, enseignants et responsables d’établissements ont été progressivement enfermés dans une logique où la réussite scolaire est principalement mesurée à travers les résultats aux examens.

    Cette approche n’est pas inutile, mais elle reste largement insuffisante. Elle a, à ses yeux, contribué à installer une culture de la note, au détriment de l’acquisition réelle des compétences.

    Pour Slim Kacem, cette dérive explique en partie la prolifération des cours particuliers et l’installation d’une logique consistant à mémoriser pour réussir l’examen, avant d’oublier rapidement ce qui a été appris.

    Le système finit ainsi par encourager une approche où l’objectif est moins de comprendre, de développer son esprit critique ou de résoudre des problèmes que d’obtenir la meilleure note possible.

    Pour autant, Slim Kacem refuse une vision exclusivement négative. La Tunisie dispose, selon lui, de « nombreux pôles de lumière » et de réussites qui témoignent des capacités du système et de ses acteurs.

    Mais une certitude demeure : même avec les moyens actuellement disponibles, la qualité de l’éducation pourrait être nettement meilleure si ces ressources étaient utilisées de manière plus efficace.

    Les résultats obtenus par certains élèves tunisiens dans des compétitions internationales, notamment en mathématiques, sont souvent cités comme des signes de réussite. De même, le fait que les diplômés tunisiens soient recherchés dans plusieurs pays européens constitue un autre indicateur positif.

    Ces éléments montrent qu’une partie du système fonctionne et que la Tunisie dispose de compétences de haut niveau. Mais ils ne suffisent pas, à eux seuls, à dresser un diagnostic global de la qualité de l’éducation.

    C’est précisément ce que permettent les évaluations internationales, selon Slim Kacem : non pas de donner une image définitive d’un système, mais de disposer d’éléments comparatifs et de données permettant d’identifier ses forces et ses faiblesses.

    Pour Slim Kacem, il ne s’agit évidemment pas de copier les politiques éducatives d’autres pays. « On ne va pas aller chercher chez les autres pour tout transposer », a-t-il expliqué notant qu’il s’agit plutôt d’observer ce qui fonctionne ailleurs, de comprendre pourquoi certains systèmes réussissent mieux et d’en tirer des enseignements adaptés au contexte tunisien.

    Après son retrait des évaluations internationales, la Tunisie avait justement annoncé son intention de mettre en place une évaluation nationale permettant de mesurer ses propres performances.

    Slim Kacem a rappelé à ce titre le développement d’une évaluation nationale. L’objectif était de construire un outil permettant d’évaluer le système tunisien de l’intérieur et de mesurer ses forces comme ses faiblesses.

    Mais, selon lui, le processus s’est arrêté en chemin : les résultats de cette évaluation nationale n’ont jamais été publiés.

    Une situation paradoxale puisque, si l’on décide de construire une évaluation nationale, son objectif premier doit précisément être de produire des données permettant d’orienter les politiques publiques.

    Pour l’expert, une évaluation nationale pourrait être plus pertinente encore si elle associait l’ensemble des acteurs concernés par l’éducation et l’enseignement en Tunisie. Leur connaissance du terrain constitue une source d’information précieuse, qui peut compléter les comparaisons internationales.

    C’est dans cette perspective que l’ATUQUE travaille depuis sa création, en 2011.

    Slim Kacem a rappelé que l’association avait régulièrement formulé des initiatives, des études et des propositions concrètes à destination des autorités. Parmi ces propositions figure notamment un référentiel permettant d’évaluer la qualité des établissements scolaires.

    Cette approche ne se limite pas à l’état des bâtiments ou aux infrastructures. Le modèle proposé prend également en considération les ressources humaines et s’articule autour de huit grands axes d’évaluation.

    L’association avait présenté ce projet au ministère de l’Éducation, accompagné d’un système informatique destiné à permettre son déploiement.

    Le projet avait d’ailleurs connu des avancées positives avant de s’interrompre. Pendant près de trois à quatre ans, il n’a plus progressé au rythme espéré par ses initiateurs.

    L’arrivée du Conseil supérieur de l’éducation pourrait, selon lui, offrir une nouvelle occasion de reprendre ce chantier, d’autant que ce projet s’inscrivait initialement dans une vision globale de réforme du système éducatif. 

    Il pourrait permettre de reprendre certains travaux engagés auparavant, de capitaliser sur les études déjà réalisées et de donner une cohérence plus globale aux différentes tentatives de réforme.

    Mais cette nouvelle architecture institutionnelle ne pourra produire de résultats que si elle s’appuie sur des données fiables et des indicateurs objectifs.

    Il ne suffit plus, selon lui, d’affirmer que l’école tunisienne est « bonne » ou « mauvaise ». Il faut être capable de mesurer précisément ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne plus et ce qui doit être amélioré.

    L’ATUQUE avait également organisé une importante rencontre à l’Organisation arabe pour l’éducation, la culture et les sciences (ALECSO), réunissant les différentes parties prenantes autour de la question de la réforme.

    L’idée défendue par l’association était alors claire : une réforme ne peut pas être uniquement décidée « d’en haut ». Elle doit aussi s’intéresser à l’endroit où se déroule concrètement l’acte éducatif : l’établissement scolaire et, surtout, la classe.

    Car, selon Slim Kacem, les réformes institutionnelles et administratives sont nécessaires, mais elles perdent une grande partie de leur portée si elles ne se traduisent pas par une amélioration réelle de la pratique éducative.

    Cette distinction entre « éducation » et « enseignement » est, à ses yeux, fondamentale. La Tunisie dispose d’un ministère de l’Éducation, et non d’un simple ministère de l’Enseignement. Le rôle de l’institution devrait donc être éducatif avant d’être exclusivement centré sur la transmission des connaissances. Or, la réalité du terrain montre une rupture progressive de cette dimension éducative.

    Slim Kacem a insisté dans ce sens sur la nécessité d’une meilleure continuité entre les différentes étapes du parcours scolaire.

    La construction de l’enfant commence dès les premières années, mais cette dimension éducative semble ensuite perdre de sa cohérence à mesure que l’élève avance dans le système. Il déplore notamment l’absence de continuité suffisante entre les approches, les programmes et les différentes étapes de formation.

    Le secondaire, selon lui, conserve pourtant un rôle déterminant. Il ne devrait pas être considéré comme une simple étape de transmission des savoirs avant l’enseignement supérieur, mais comme une phase où l’élève continue à construire sa personnalité, ses compétences et son rapport à la société.

    L’éducation et l’enseignement devraient ainsi rester étroitement liés, particulièrement dans les premières étapes du parcours scolaire.

    Dans ce diagnostic, la question de la qualité ne peut évidemment pas être dissociée des difficultés qui traversent actuellement l’école tunisienne.

    Slim Kacem a cité notamment la montée de la violence en milieu scolaire et l’ampleur du décrochage. Les chiffres évoqués sont considérables, avec près de 100 000 élèves concernés chaque année par l’abandon scolaire.

    Pour lui, le problème est d’autant plus préoccupant que la société semble progressivement s’habituer à ces phénomènes, comme si leur répétition les avait rendus ordinaires.

    Or, ils constituent précisément des indicateurs de la santé d’un système éducatif. Une école ne peut être considérée comme performante uniquement parce qu’une partie de ses élèves obtient de bonnes notes ou réussit des concours internationaux. Elle doit également être capable de retenir ses élèves, de garantir leur sécurité, de favoriser leur épanouissement et de leur permettre d’acquérir des compétences utiles à leur vie future.

    Au fond, le constat dressé par Slim Kacem renvoie à une question qui dépasse largement celle des résultats scolaires : que veut réellement produire l’école tunisienne ?

    Tant que la réponse sera principalement mesurée à travers des notes, des taux de réussite aux examens ou quelques performances individuelles, il restera difficile d’évaluer la qualité réelle du système. Dans une école confrontée à la dégradation des infrastructures, au décrochage, à la violence et à l’affaiblissement progressif de sa vocation éducative, la priorité est désormais de disposer d’un diagnostic fiable. Car réformer suppose d’abord de savoir précisément ce qui doit l’être.

    N.J

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