La campagne céréalière 2025-2026 devait être celle du rebond. Elle s’achève finalement avec environ onze millions de quintaux collectés, très loin des vingt millions initialement espérés et des 22 millions parfois avancés au fil de la saison. Pour le spécialiste des politiques agricoles Faouzi Zayani, cet écart ne peut être expliqué par la seule fatalité climatique. Il révèle, selon lui, les failles persistantes d’un modèle agricole qui doit désormais apprendre à composer avec le changement climatique, la contrainte hydrique et les bouleversements géopolitiques.
L’optimisme était pourtant de mise au début de la campagne. Après plusieurs années difficiles marquées par la sécheresse, les précipitations enregistrées durant la saison 2025-2026 avaient nourri l’espoir d’une récolte céréalière particulièrement favorable. En mai, l’Utap estimait que 70% des cultures étaient dans un état jugé « très bon » et que la récolte pouvait atteindre, voire dépasser, les vingt millions de quintaux.
En juin, les perspectives demeuraient tout aussi encourageantes : les estimations avoisinaient toujours les vingt millions de quintaux, avec l’hypothèse d’un dépassement en cas de maintien de conditions météorologiques favorables.
La réalité de la collecte s’est toutefois révélée beaucoup moins généreuse. À la fin de la campagne, les quantités collectées ont atteint environ onze millions de quintaux. Au début du mois d’août, 10,752 millions de quintaux avaient déjà été enregistrés.
Invité sur Express FM vendredi 18 septembre 2026, Faouzi Zayani a noté que ce décalage méritait mieux qu’une explication par les aléas du ciel.
Pour le spécialiste, annoncer une récolte de vingt ou 22 millions de quintaux ne peut relever d’un simple exercice d’optimisme. Une prévision agricole doit reposer sur un diagnostic précis et être réévaluée à mesure que les conditions évoluent.
Il a reconnu que plusieurs facteurs avaient effectivement pu affecter le rendement final, mais a refusé d’en faire une justification suffisante. La question, selon lui, est surtout de comprendre pourquoi les mécanismes d’anticipation n’ont pas permis de corriger la trajectoire à temps.
Le problème est d’autant plus important que les précipitations avaient été globalement favorables dans plusieurs régions céréalières. D’autres acteurs du secteur ont, eux aussi, pointé les difficultés rencontrées au cours de la campagne, notamment en matière d’approvisionnement en intrants. L’Utap avait ainsi demandé, fin juillet, une évaluation technique et scientifique approfondie afin d’identifier les causes de la faiblesse des rendements malgré les précipitations enregistrées.
Pour Zayani, c’est précisément là que doit commencer le travail de fond : établir un diagnostic, identifier les défaillances et ne pas reproduire les mêmes erreurs lors de la campagne suivante.
Repenser l’agriculture face au changement climatique
L’un des principaux enseignements de la campagne, selon lui, concerne le changement climatique.
La hausse des températures et l’irrégularité des précipitations ne constituent plus des phénomènes exceptionnels. La Tunisie doit désormais composer avec une pluviométrie plus imprévisible, une répartition géographique différente des précipitations et une pression croissante sur les ressources en eau.
Or, estime Zayani, l’agriculture tunisienne continue trop souvent à fonctionner selon des schémas conçus pour un climat qui n’est plus tout à fait celui d’aujourd’hui.
Il a ainsi appelé à revoir progressivement la carte agricole du pays en fonction de la disponibilité réelle de l’eau et de l’évolution des conditions climatiques.
Les précipitations enregistrées actuellement constituent, à ses yeux, une occasion de reconstituer les réserves hydriques. Mais encore faut-il savoir les capter. M. Zayani a insisté sur la nécessité de développer davantage la collecte des eaux pluviales et de réfléchir à leur stockage et à leur utilisation, parallèlement au développement des énergies renouvelables.
L’enjeu dépasse donc largement celui de la seule récolte céréalière : il s’agit de repenser le rapport entre eau, énergie et production agricole.
Autre point central de son intervention : la rentabilité de l’agriculture.
Pour M. Zayani, demander aux agriculteurs de produire davantage au nom de la souveraineté alimentaire sans garantir une rémunération suffisamment attractive est voué à l’échec. L’agriculteur reste un entrepreneur qui doit financer son exploitation, nourrir sa famille, payer ses charges et, idéalement, dégager une capacité d’investissement. La question du prix d’achat des céréales est donc déterminante.
Le spécialiste a d’ailleurs plaidé pour que les producteurs connaissent suffisamment tôt les conditions auxquelles leur récolte sera achetée. À ses yeux, l’annonce tardive des prix ou le recours à des mécanismes de soutien ponctuels ne permettent pas de créer la visibilité nécessaire.
Il a également défendu une hausse significative du prix payé au producteur, considérant qu’un prix plus attractif pourrait inciter davantage d’agriculteurs à consacrer leurs terres aux céréales.
Cette question intervient alors que la campagne 2026-2027 a déjà commencé à être préparée. Le ministère de l’Agriculture a notamment fixé les prix des semences certifiées à 170 dinars le quintal pour le blé dur, 140 dinars pour le blé tendre et 130 dinars pour l’orge et le triticale.
Mais pour M. Zayani, la question des prix des semences ne saurait suffire. Il faut agir sur toute l’économie de l’exploitation. Le financement constitue, selon lui, l’un des principaux obstacles à la transformation du secteur.
Avec des taux d’intérêt élevés, estime-t-il, il est difficile de demander à un agriculteur de prendre des risques et d’investir dans une activité déjà exposée aux aléas climatiques.
Le spécialiste a, dans ce sens, recommandé des crédits agricoles à des taux beaucoup plus faibles, assortis de périodes de grâce pouvant être adaptées à la nature des investissements. L’objectif serait notamment de permettre à de jeunes agriculteurs d’investir dans des activités dont la rentabilité ne peut être immédiate.
Cette logique rejoint une problématique plus large : si l’agriculture doit contribuer à réduire la dépendance de la Tunisie aux importations, elle doit également disposer des moyens financiers nécessaires pour augmenter sa productivité.
Intrants, variétés locales et stockage : les autres maillons faibles
Pour le spécialiste, l’une des leçons de la campagne précédente est particulièrement simple : les intrants doivent être disponibles au bon moment.
Il a affirmé que plusieurs agriculteurs avaient parfois rencontré des difficultés pour obtenir les produits nécessaires au moment où ils en avaient besoin, ce qui aurait pesé sur les rendements.
La question des engrais avait déjà été soulevée par plusieurs acteurs du secteur. En juillet, l’Utap avait notamment estimé que les difficultés d’approvisionnement en intrants, combinées aux épisodes de chaleur, avaient contribué à réduire le potentiel de production.
M. Zayani a, dans ce contexte, évoqué la question de la valorisation des variétés locales. Il a rappelé que la Tunisie disposait, à travers son patrimoine génétique agricole, de ressources adaptées à ses propres conditions climatiques. Les variétés locales, soutient-il, mériteraient d’être davantage étudiées, sélectionnées et utilisées en fonction des caractéristiques propres à chaque région.
Il a insisté également sur la nécessité de renforcer les capacités de stockage et surtout de permettre aux producteurs de mieux maîtriser la commercialisation de leur production, soulignant la possibilité de développer des capacités de stockage collectives permettant aux agriculteurs de ne pas être contraints de vendre immédiatement après la récolte, au moment où les prix peuvent être les moins favorables.
Le spécialiste a rappelé par ailleurs un élément souvent absent du débat : même une récolte de vingt millions de quintaux n’aurait pas suffi à couvrir les besoins nationaux.
Selon son estimation, la consommation tunisienne se situe autour de 32 millions de quintaux de céréales par an.
L’objectif ne peut donc pas être simplement de retrouver ponctuellement une récolte de vingt millions de quintaux. Il faut créer les conditions permettant d’augmenter durablement la production et les superficies cultivées, tout en améliorant les rendements.
La question est d’autant plus stratégique que la Tunisie reste dépendante des importations pour compléter ses besoins. Les quelque 11 millions de quintaux collectés en 2026 permettent de sécuriser l’approvisionnement à court terme, soit jusqu’en janvier 2027, avec une proportion de blé dur représentant 73% des quantités collectées.
Cette marge de sécurité ne règle toutefois pas le problème structurel. Pour Faouzi Zayani, la réponse passe finalement par une refonte de l’approche agricole.
Il a appelé à ne plus considérer séparément les questions de prix, de financement, de semences, d’eau, d’énergie, de stockage et de commercialisation. Toutes relèvent, selon lui, d’une même politique agricole qui doit être pensée à partir des contraintes réelles du pays.
Il a insisté également sur la nécessité de s’appuyer davantage sur les compétences disponibles en Tunisie et de construire des politiques fondées sur des diagnostics précis plutôt que sur des annonces successives.
Son raisonnement est simple : si la Tunisie connaît ses besoins, ses ressources, ses contraintes climatiques et les capacités de ses agriculteurs, elle doit pouvoir définir des objectifs réalistes et surtout les moyens de les atteindre.
La campagne 2025-2026 aura ainsi produit un paradoxe : une saison qui avait commencé sous des auspices particulièrement favorables et avec l’espoir d’une récolte dépassant les 20 millions de quintaux s’est finalement soldée par une collecte proche de 11 millions. Pour M. Zayani, l’enjeu n’est pas de chercher un responsable à cet écart, mais d’éviter qu’il ne se reproduise.
Car la prochaine campagne est déjà là. Et, pour une agriculture soumise à des changements climatiques de plus en plus visibles, la souveraineté alimentaire ne peut plus être une promesse liée à la prochaine pluie. Elle doit devenir le résultat d’une politique préparée bien avant que les premières graines ne soient mises en terre.
N.J
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