Jeudi, Tunis a pris l’eau. Pas après trois jours de pluies torrentielles ni une semaine de mauvais temps. En à peine une heure, ou presque, les rues se sont remplies, les voitures se sont retrouvées coincées, les automobilistes ont cherché tant bien que mal un passage, tandis que ceux qui avaient eu le malheur de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment se demandaient surtout comment rentrer chez eux.
La pluie, elle, faisait son travail. Elle tombait. C’est nous qui n’étions pas prêts.
Pourtant, personne ne pourra dire qu’il n’avait pas été prévenu. Depuis le matin, les bulletins météo annonçaient des précipitations importantes et les autorités appelaient à la prudence. Nous savions donc qu’il allait pleuvoir. Nous savions même que ça pouvait beaucoup pleuvoir.
Mais entre savoir qu’il va pleuvoir et être réellement préparé à recevoir de l’eau, il y a tout un monde.
La pluie comme révélateur
Une fois encore, la météo n’a rien inventé. Elle n’a fait que montrer ce qui était déjà là. Des routes qui supportent mal les fortes précipitations, des réseaux qui arrivent rapidement à saturation, des points noirs connus de tous, des infrastructures dont on redécouvre les faiblesses à chaque épisode pluvieux.
Et puis il y a cette curieuse conception tunisienne de la prévention. On annonce le mauvais temps, on demande aux citoyens d’être vigilants, on leur conseille d’éviter les déplacements et, si possible, de rester chez eux. Très bien.
Mais qui prévient les routes ? Qui prévient les réseaux d’évacuation et les quartiers régulièrement touchés ? Qui s’assure, avant que l’eau ne monte, que les endroits qui posent problème depuis des années ne poseront pas exactement le même problème cette année ?
On finit par confondre prévention et avertissement. Nous sommes devenus très bons pour annoncer les crises, beaucoup moins pour empêcher qu’elles se produisent.
Que Tunis puisse être paralysée par quelques dizaines de millimètres de pluie n’étonne plus personne. C’est la facilité avec laquelle nous avons appris à trouver cela normal qui étonne.
On râle, on partage les vidéos des rues inondées, on photographie une voiture à moitié submergée, on cherche un autre itinéraire, on appelle un proche pour savoir s’il est bien rentré. Puis l’eau finit par se retirer et la vie reprend. Jusqu’à la prochaine fois.
S’adapter à tout
C’est devenu notre manière de fonctionner avec presque tout. Une coupure d’électricité, on s’organise. Une pénurie d’eau, on se débrouille avec quelques bassines troubles. Une pénurie d’eau embouteillée, on fait cinq magasins et on s’organise. Des prix qui flambent, on change de produit ou on arrête d’en acheter et on s’organise. Une administration qui ne fonctionne pas, on revient demain, ou après-demain, et on s’organise. Une route impraticable, on connaît désormais le détour. Une nouvelle plateforme numérique qui ne fonctionne pas correctement, on appelle quelqu’un qui connaît quelqu’un qui saura peut-être comment faire.
Même devant les crises les plus absurdes, le réflexe n’est plus de demander pourquoi elles se produisent ni pourquoi elles se répètent, mais de chercher comment vivre avec. Et nous sommes devenus très doués pour vivre avec.
On nous parle de résilience. Le mot est joli. Il donne presque une allure héroïque à cette capacité qu’ont les Tunisiens d’encaisser, bricoler, patienter, contourner, remplacer, improviser et recommencer le lendemain comme si de rien n’était.
Il faudrait peut-être se méfier un peu de ce mot. Parce qu’il arrive un moment où la résilience cesse d’être une qualité et devient une obligation. Une obligation de supporter ce qui ne devrait pas avoir à être supporté.
On ne devrait pas avoir à être résilient face à une route qui se transforme en rivière après une pluie annoncée.
On ne devrait pas avoir à être résilient face à l’absence d’eau, à l’absence d’électricité ou à l’incapacité de trouver certains produits de première nécessité.
On ne devrait pas avoir à être résilient face à des services publics qui fonctionnent par à-coups, ni face à des problèmes que l’on retrouve, année après année, avec la même surprise dans les communiqués officiels.
On demande aux citoyens de s’adapter à tout et ils finissent par ne plus se demander pourquoi les mêmes problèmes reviennent.
Le « tout va bien » permanent
C’est ainsi que le « tout va bien » devient une méthode de gouvernement. Il ne faut pas forcément dire que tout va bien. Il suffit de dire que la situation est suivie, que les dispositions nécessaires ont été prises, que les équipes sont mobilisées, que les citoyens sont appelés à faire preuve de prudence, ou que ceux qui provoquent les perturbations seront attrapés.
Quand l’électricité est coupée, on nous parle de maîtrise de la consommation et de complots. Quand l’eau manque, on nous parle de rationalisation et de complots. Quand un produit disparaît des rayons, on nous dit que l’approvisionnement est en cours et que les complots le sont tout autant. Et quand tout cela arrive en même temps, on appelle cela une situation exceptionnelle. Sauf que l’exception commence à avoir une drôle de durée de vie en Tunisie. Elle revient tellement souvent qu’elle finit par ressembler à la règle.
La pluie de jeudi nous a montré un pays qui fonctionne de plus en plus dans la réaction. On attend que la température monte pour parler d’électricité ; que les réserves diminuent pour parler d’eau ; que les rayons se vident pour parler d’approvisionnement ou que les routes soient sous l’eau pour mesurer leur état.
On attend, ensuite on gère, puis on oublie, et enfin on recommence.
Prévoir à la place de ceux qui prévoient
Entre-temps, nous autres citoyens, nous avons appris à prévoir à la place de ceux qui sont censés prévoir pour nous.
Nous regardons la météo avant de sortir. Nous vérifions les coupures avant de programmer notre journée. Nous stockons quand nous entendons parler d’une pénurie. Nous anticipons les files d’attente, les retards, les pannes, les blocages.
Nous avons même fini par développer une forme de sixième sens national. Savoir qu’un problème va arriver avant même que les autorités ne reconnaissent qu’il existe.
C’est ça, l’adaptation à la tunisienne. Pas celle qui permet à une société de traverser une difficulté exceptionnelle avant de repartir, mais celle qui consiste à réorganiser toute sa vie autour de difficultés devenues ordinaires.
Quelques heures après les premières images des pluies de jeudi, les rues ont commencé à sécher. Les voitures ont été déplacées. Les habitants sont rentrés chez eux. La pluie a cessé, comme elle finit toujours par le faire.
Dans quelques jours, les images auront disparu des fils d’actualité. Une autre actualité les remplacera, puis une autre encore. Il y aura peut-être une nouvelle alerte météo, une nouvelle coupure, une nouvelle pénurie, une nouvelle urgence. Et nous ferons ce que nous savons faire. Nous nous adapterons.
La pluie n’a rien créé jeudi puisqu’elle n’a fait que passer. Elle a simplement eu la mauvaise idée de tomber sur un pays qui, depuis quelque temps, s’habitue un peu trop à vivre avec ce qui ne devrait jamais devenir normal.











Commentaire
Mhammed Ben Hassine
Ce nest rien devant qui nous attends
Hélas on n’y peut rien
Les villes s’élargissent se rapprochent se côtoient même et qui dit ville dit asphalte béton… tous sa diminuent le taux d’absorption résultat l’eau s’accumule cre meme des fluves a l’intérieur des villes bouche les avaloirs et c’est normale.
Hélas la pluie a désormais changée de look