La manifestation prévue ce samedi 19 septembre 2026 pour réclamer la libération des détenus de la Flottille Soumoud aura finalement révélé une autre réalité. En Tunisie, même une mobilisation pour des militants en grève de la faim peut devenir un terrain de surenchère politique.
L’appel lancé par plusieurs organisations de la société civile est pourtant clair. Face à la dégradation de l’état de santé de Ghassen Henchiri, Ghassen Boughediri, Nabil Chennoufi et Wael Naouar, détenus à la prison de la Mornaguia, il s’agit de réclamer leur libération et de dénoncer le traitement qui leur est infligé. Wael Naouar en est à son 33e jour de grève de la faim, tandis que ses trois camarades observent leur huitième jour.
Une mobilisation à laquelle Al Watad et la Tunisie en Avant avaient, dans un premier temps, annoncé vouloir prendre part au nom de la cause palestinienne. Puis, changement de ton.
La jeunesse d’Al Watad a demandé que le Front de salut national ne participe pas à la manifestation. La Tunisie en Avant est allé plus loin. Dans un communiqué publié samedi, le mouvement annonce finalement son retrait, au motif que la mobilisation aurait été « récupérée » politiquement par des forces avec lesquelles il affirme être en désaccord.
La Palestine, oui. Mais pas avec les mauvais manifestants.
Le soutien critique, jusqu’où ?
Depuis le 25-Juillet, Al Watad et la Tunisie en Avant se sont installés dans une position politique singulière : soutenir le processus de Kaïs Saïed tout en se présentant comme des soutiens critiques capables d’en dénoncer les insuffisances.
Dans les faits, leurs dirigeants ont régulièrement défendu le processus présidentiel. En juillet 2025, Al Watad réaffirmait encore son soutien au 25-Juillet et, quelques mois plus tôt, Mongi Rahoui appelait les membres du gouvernement à « croire au projet » de Kaïs Saïed.
La Tunisie en Avant est allé jusqu’à présenter les mobilisations menées sous le couvert des « droits et libertés » comme visant le retour des bénéficiaires de la « décennie du chaos ».
Des formations qui, depuis des années, ont accompagné le récit du pouvoir sur la période post-2011 et sur le 25-Juillet, et qui ont rarement fait de la dénonciation des arrestations et des atteintes aux libertés leur ligne de bataille principale. Et les voilà aujourd’hui venues rappeler que la présomption d’innocence, la liberté et le droit à un procès équitable ne se négocient pas.
Le problème n’est évidemment pas qu’elles défendent les détenus de Soumoud. C’est même le minimum lorsqu’un militant est détenu et qu’une grève de la faim met sa vie en danger, mais c’est la facilité avec laquelle cette défense se transforme en procès politique de ceux qui manifestent à leurs côtés.
Ne pas nommer ce qui dérange
Dans leurs communiqués, les deux formations réclament la libération des détenus, mais prennent soin de ne pas faire de cette affaire un réquisitoire contre la politique répressive menée depuis plusieurs années.
Elles préfèrent déplacer le débat vers les adversaires politiques présents dans la mobilisation.
C’est là que la posture de « soutien critique » atteint ses limites. Ils réclament la libération des détenus sans jamais vraiment interroger le système qui les a conduits en prison. Ils peuvent défendre la présomption d’innocence sans dénoncer l’arbitraire. Ils soutiennent une cause tout en expliquant pourquoi ceux qui la défendent du « mauvais » côté de l’échiquier politique la rendent soudain suspecte.
C’est d’autant plus cocasse que Mongi Rahoui comme Abid Briki ont eux-mêmes été des acteurs politiques de cette « décennie noire » qu’ils contribuent aujourd’hui à renvoyer aux oubliettes du récit du 25-Juillet.
A vouloir soutenir le pouvoir sans assumer d’en être l’opposition, peut-on encore prétendre défendre les libertés lorsque celles-ci conduisent forcément à regarder du côté de ceux que le pouvoir poursuit ?
Ce samedi, les détenus de la flottille Soumoud resteront en prison. Certains poursuivront leur grève de la faim. Pendant ce temps, une partie de ceux qui avaient annoncé marcher pour leur liberté aura trouvé une autre bataille, celle de la surenchère.
R.B.H










