Par Sadok Rouai
Je ne suis pas un expert en éducation. Mais je suis, d’une certaine manière, un produit type de la politique éducative de la Tunisie indépendante. C’est donc un peu par hasard que je me suis retrouvé à écrire sur cette histoire. En parcourant les archives de la Banque mondiale dans le cadre de mes recherches sur les relations entre la Tunisie et les institutions internationales, je suis tombé sur un dossier qui a immédiatement retenu mon attention : celui du premier projet d’éducation financé par l’Association internationale de développement, l’AID, en Tunisie.
L’importance de cet épisode m’est apparue d’autant plus clairement que la Banque mondiale elle-même lui consacre une page spéciale dans sa « Timeline », qui retrace sa propre histoire. Elle y présente le crédit approuvé le 17 septembre 1962 comme le premier financement de l’éducation de l’AID, mais aussi comme le premier investissement du Groupe de la Banque mondiale dans ce secteur. Ce qui s’est passé en Tunisie constitue donc non seulement un épisode important de l’histoire de l’éducation tunisienne, mais aussi un jalon dans l’histoire même de la Banque mondiale.
La date m’a surpris : 1962. Mais, plus encore que la date, c’est le sens de l’initiative qui a retenu mon attention. On raconte souvent l’histoire des relations entre la Tunisie et les institutions internationales comme un mouvement allant de l’extérieur vers la Tunisie : les idées seraient conçues par la Banque mondiale, le FMI ou d’autres institutions internationales, puis proposées, négociées ou mises en œuvre en Tunisie.
Le premier crédit d’éducation de la Banque mondiale constitue, à mes yeux, un contre-exemple particulièrement éclairant. Car, dans cette histoire, l’initiative ne vient pas de Washington. Elle vient de Tunis. À cette date, la Banque mondiale ne dispose pas encore d’une véritable politique de financement de l’éducation et commence seulement à réfléchir au rôle qu’elle pourrait jouer dans ce domaine. En avril 1961, c’est le gouvernement tunisien qui demande à l’AID un crédit pour accompagner l’extension de l’enseignement secondaire technique, en s’appuyant notamment sur une étude de l’Unesco.
Autrement dit, la Tunisie n’attend pas que la Banque mondiale lui propose une politique éducative. Elle a déjà défini une priorité, engagé une réforme et formulé un besoin de financement. Elle sollicite ensuite une institution internationale pour l’aider à réaliser un effort qu’elle avait elle-même engagé.
L’indépendance et la construction d’un système éducatif national
Lorsque la Tunisie devient indépendante en 1956, elle doit construire un État national. Cela signifie notamment former les cadres, les enseignants, les techniciens et, plus largement, les compétences dont le pays a besoin. Le départ d’une grande partie des Européens après l’indépendance accentue encore cette nécessité. L’éducation devient ainsi l’un des instruments essentiels de la construction du nouvel État.
La réforme de l’éducation de 1958 s’inscrit dans cette volonté. Elle traduit une conception de l’éducation qui dépasse la seule question scolaire : il s’agit de former les générations capables de prendre en charge le développement du pays et de participer à la construction de l’État indépendant. Cette politique s’inscrit dans la vision de modernisation et de construction de l’État portée sous Bourguiba. L’éducation est alors pensée comme un investissement dans l’indépendance elle-même.
La demande tunisienne d’avril 1961
C’est dans ce contexte qu’en avril 1961, le gouvernement tunisien demande à l’AID un crédit destiné à soutenir le développement de l’enseignement secondaire technique. La demande est accompagnée d’une étude réalisée avec l’appui de l’Unesco. Le partage des rôles est intéressant. La Tunisie définit le besoin et sollicite le financement. L’Unesco apporte son expertise. L’AID examine ensuite la possibilité de participer au financement. Ce détail est important, car il inverse la perspective habituelle.
L’institution internationale n’est pas à l’origine de la priorité éducative tunisienne. Elle est sollicitée par un État qui a déjà engagé une politique et qui cherche des moyens supplémentaires pour la mettre en œuvre. Le premier crédit d’éducation de l’AID est donc, dès son origine, le résultat d’une demande tunisienne.
Lorsque la mission économique de la Banque mondiale se rend en Tunisie en mai 1961, elle identifie à son tour le manque de main-d’œuvre qualifiée comme l’une des contraintes au développement du pays. Elle relève notamment que le départ des Européens après l’indépendance a rendu cette pénurie plus aiguë. La Banque confirme donc, quelques semaines après la demande tunisienne, un diagnostic que la Tunisie avait déjà intégré dans sa politique.
Une Banque mondiale encore en apprentissage
Cette initiative intervient à un moment particulier dans l’histoire de la Banque mondiale. En 1961, l’institution commence à réfléchir sérieusement aux possibilités de financement de l’éducation. Elle ne dispose pas encore de l’expérience accumulée qu’elle aura quelques années plus tard. La demande tunisienne arrive donc à un moment où deux dynamiques se rencontrent : d’un côté, une jeune nation qui considère l’éducation comme une priorité de son développement ; de l’autre, une institution internationale qui cherche encore à définir la place qu’elle peut prendre dans le financement de ce secteur.
Plusieurs missions de l’AID se rendent en Tunisie en novembre-décembre 1961 puis en juin 1962. Le dialogue fait progressivement évoluer le projet. La demande initiale tunisienne portait principalement sur l’enseignement secondaire technique. La Banque estime cependant que le développement de l’enseignement technique ne peut être séparé de celui de l’ensemble du système secondaire. Elle élargit donc l’analyse et le projet à l’enseignement secondaire dans son ensemble.
Ce point mérite d’être souligné. Le projet n’est ni une politique simplement imposée par la Banque, ni une demande tunisienne reprise à l’identique. Il résulte d’un dialogue dans lequel la Tunisie formule une priorité et la Banque apporte son analyse, son financement et son expérience.
Un programme tunisien déjà ambitieux
Surtout, le crédit de l’AID ne crée pas la politique éducative tunisienne. La Tunisie avait déjà prévu un effort important dans ce domaine. Pour la période 1962-1971, son programme prévoyait environ 88 millions de dinars d’investissements dans l’éducation, dont quelque 56 millions pour l’enseignement secondaire. Le crédit de 5 millions de dollars accordé par l’AID le 17 septembre 1962 ne représente donc qu’une partie de cet effort national.
Le premier projet comprend notamment la construction et l’équipement d’établissements secondaires, avec une attention particulière aux mathématiques et aux disciplines techniques, un établissement secondaire pour jeunes filles, des établissements à Sfax et dans d’autres régions, ainsi qu’un établissement destiné à la formation des enseignants.
Mais le projet ne concerne pas seulement les bâtiments et les équipements. La Banque s’intéresse également à l’administration et à la planification du système éducatif. Elle apporte une assistance technique pour améliorer la conception des établissements scolaires, standardiser certains modèles de construction et réduire les coûts. Le financement international contribue ainsi non seulement à accroître les capacités physiques du système éducatif, mais aussi à renforcer les capacités de l’administration tunisienne à planifier et à gérer cet effort.
Le 17 septembre 1962, le Conseil de l’AID approuve le crédit de 5 millions de dollars. La Tunisie devient alors le premier pays à bénéficier d’un financement de l’AID pour un projet d’éducation. Il s’agit également du premier investissement dans l’éducation de l’ensemble du Groupe de la Banque mondiale.
Une histoire de souveraineté
Cette découverte m’a conduit à réfléchir à la notion de souveraineté. La souveraineté est souvent envisagée sous l’angle de la protection contre les interventions extérieures. Mais cette histoire permet d’en proposer une autre lecture.
Une jeune nation peut aussi exercer sa souveraineté en définissant elle-même ses priorités, en formulant ses besoins et en recherchant à l’extérieur les moyens de les réaliser. En 1961, la Tunisie n’attend pas que la Banque mondiale lui explique que l’éducation est importante. Elle a déjà engagé une réforme, identifié ses besoins en compétences, établi un programme d’investissement et sollicité l’appui de l’Unesco. Elle demande ensuite à l’AID de participer au financement de cet effort.
Cette histoire trouve, dans un contexte évidemment très différent, un écho dans la Tunisie contemporaine. En février 2026, le président Kaïs Saïed a qualifié l’éducation et l’enseignement de « secteur de souveraineté ». Cette déclaration appartient à un contexte politique et institutionnel très différent de celui des premières années de l’indépendance. Elle rappelle néanmoins que l’éducation peut être considérée non seulement comme une politique publique, mais aussi comme une dimension de la capacité d’un État à préparer son avenir.
La comparaison s’arrête là. Ce qui m’intéresse ici n’est pas de rapprocher les deux périodes, mais de souligner une constante : l’éducation peut être placée au cœur de la construction nationale et de la souveraineté. Cette histoire conduit aussi à une autre réflexion : elle invite à regarder autrement les relations de la Tunisie avec les institutions internationales, non plus seulement à partir des politiques que ces institutions ont proposées à la Tunisie, mais aussi à partir des initiatives que la Tunisie leur a soumises et qui ont pu, à leur tour, nourrir leur réflexion et contribuer à l’évolution de leurs propres politiques.
Une autre manière de regarder les institutions internationales
L’histoire de ce premier crédit conduit, à notre avis, à regarder autrement les relations entre la Tunisie et les institutions internationales. On raconte souvent ces relations comme une histoire dans laquelle les idées viendraient de Washington et seraient ensuite appliquées, négociées ou adaptées à Tunis. Les archives montrent une réalité plus complexe.
Dans le cas de l’éducation, l’initiative vient de Tunis. La Tunisie formule une demande, s’appuie sur l’expertise de l’Unesco, puis engage un dialogue avec l’AID. La Banque examine cette demande, élargit le projet, apporte son financement et fournit également une assistance technique. La relation n’est donc pas à sens unique.
Le premier crédit d’éducation constitue à cet égard un exemple particulièrement éclairant : la Tunisie n’est pas seulement bénéficiaire d’une politique conçue ailleurs. Elle est aussi, dans cette affaire, à l’origine d’une demande qui intervient alors même que la Banque mondiale commence à peine à construire sa propre politique dans le financement de l’éducation.
Il ne s’agit pas de dire que la Tunisie aurait, à elle seule, déterminé la politique mondiale de la Banque mondiale. Mais le cas tunisien rappelle que l’histoire des institutions internationales ne se résume pas aux politiques qu’elles proposent aux pays membres. Elle doit aussi prendre en compte les demandes, les initiatives et les priorités que ces pays leur adressent.
Une jeune nation venait d’accéder à l’indépendance. Elle avait fait de l’éducation une priorité. Elle avait demandé l’appui de l’Unesco. Puis elle avait demandé à la Banque mondiale de participer au financement de son effort.
La Banque mondiale a répondu. Non pas seulement par un crédit de 5 millions de dollars, mais en faisant de cette première expérience l’un des premiers jalons d’une expansion rapide de son financement de l’éducation, appelée à concerner progressivement un nombre croissant de ses pays membres.
BIO EXPRESS
Sadok Rouai est un ancien haut cadre de la BCT et ancien conseiller auprès du conseil d’administration du FMI.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










