La Tunisie accueille davantage de touristes et ses recettes progressent. Mais faire venir plus de visiteurs ne suffit pas : encore faut-il leur donner les moyens et l’envie de dépenser une fois sur place. Pour Jalel Henchiri, vice-président de la Fédération tunisienne de l’hôtellerie (FTH), le problème dépasse largement les hôtels. Transport, accessibilité, animation, événements, offre culturelle, réglementation : c’est toute la destination qui doit évoluer.
Le professionnel est revenu, mercredi 23 septembre 2026 au micro de Naoufel Ouertani dans l’émission Midi Mag sur Mosaïque FM, sur l’un des vieux paradoxes du tourisme tunisien : le pays parvient à attirer des millions de visiteurs, mais peine encore à transformer ces flux en davantage de valeur ajoutée.
Une problématique qui prend une importance particulière alors que les indicateurs continuent de progresser. La Tunisie avait franchi pour la première fois le seuil des onze millions de visiteurs en 2025, dépassant largement les 9,4 millions enregistrés en 2019, avant la pandémie de Covid-19.
En 2026, la tendance demeure positive. À fin juillet, le pays avait accueilli 5.828.000 visiteurs, soit une progression de 2,6% sur un an.
Les recettes touristiques cumulées avaient, pour leur part, atteint près de 5,82 milliards de dinars au 10 septembre 2026, contre 5,55 milliards de dinars un an auparavant, soit une hausse de 4,9%.
Mais derrière la course aux millions de visiteurs se pose une autre question : combien un touriste dépense-t-il réellement en Tunisie et, surtout, que lui propose-t-on pour qu’il dépense davantage ?
Sortir du modèle hôtel-plage-all inclusive
Pour Jalel Henchiri, décréter que le touriste doit dépenser davantage ne suffit évidemment pas. Une telle évolution, estime-t-il, ne peut résulter d’une simple décision administrative ou ministérielle. Elle suppose une transformation beaucoup plus profonde de la destination et une politique menée sur plusieurs années.
Le vice-président de la FTH pointe notamment les limites du modèle touristique historique tunisien, largement articulé autour de l’hôtel et du balnéaire. Il décrit ainsi un visiteur qui arrive, rejoint son hôtel, profite de la plage et consomme dans le cadre d’une formule all inclusive, sans nécessairement disposer de suffisamment d’occasions de dépenser à l’extérieur de son établissement.
À l’inverse, les destinations concurrentes proposent une multitude de possibilités de consommation en dehors de l’hébergement : transports, visites, événements, spectacles, activités culturelles ou de loisirs.
M. Henchiri prend notamment l’exemple d’un touriste se promenant à Tunis pendant le mois de Ramadan et qui, selon lui, peut difficilement dépenser lorsque l’essentiel de l’activité est à l’arrêt. Il compare cette situation à celle de la Turquie, autre pays musulman où, relève-t-il, l’offre reste beaucoup plus largement accessible.
L’enjeu dépasse donc le niveau des prix. Encore faut-il que le visiteur trouve où dépenser son argent.
Les comparaisons internationales évoquées au cours de l’émission donnent une idée des différences entre destinations. En 2025, la dépense d’un touriste en Égypte était donnée à environ 112 dollars par nuit, tandis qu’au Maroc, la dépense moyenne par visiteur était estimée autour de 7.000 dirhams. En Grèce, elle atteignait 545 euros par voyage en 2025, contre 530 euros en 2024. Ces données doivent toutefois être maniées avec prudence, les méthodes de calcul et les unités retenues variant d’un pays à l’autre.
M. Henchiri estime justement que la Tunisie doit disposer d’outils permettant de mieux connaître les comportements de ses visiteurs. Il réclame notamment des comptes satellites ainsi que des études d’opinion menées directement auprès des touristes, à travers des questionnaires permettant de savoir où ils se sont rendus, ce qu’ils ont fait durant leur séjour et ce qu’ils ont dépensé.
Pour le vice-président de la FTH, les statistiques disponibles ne permettent pas, à elles seules, de cerner suffisamment précisément les comportements de consommation des touristes. Il insiste ainsi sur la nécessité de mieux connaître les différentes clientèles, leurs pratiques et leurs attentes afin d’adapter l’offre touristique.
La Tunisie dispose déjà d’un Compte Satellite du Tourisme (CST). Les résultats portant sur les années 2023 et 2024 ont été publiés par l’Institut national de la statistique (INS) en janvier 2026. Pour 2024, le CST évalue la demande touristique intérieure à 16,12 milliards de dinars, dont 11,82 milliards, soit 73,3%, sont attribués aux visiteurs internationaux.
La structure de ces dépenses est particulièrement éclairante au regard du débat soulevé par M. Henchiri. Pour les visiteurs étrangers, l’hébergement représente 40,1% des dépenses, devant les transports avec 21,1%, les produits non spécifiques — comprenant notamment le shopping ou les services médicaux — avec 19,3%, et l’alimentation et les boissons avec 12,4%.
Le CST fournit ainsi une photographie économique du secteur et une ventilation des dépenses par grandes catégories. Les études d’opinion et les questionnaires réclamés par M. Henchiri permettraient, eux, d’affiner la connaissance des comportements et des attentes des différentes clientèles touristiques.
Transport, événements et accessibilité : les angles morts de la destination
Attirer des visiteurs susceptibles de dépenser davantage implique surtout, selon Jalel Henchiri, de revoir l’offre dans son ensemble.
Il cite notamment les jeunes voyageurs, dont les attentes ont profondément changé. Ceux-ci peuvent vouloir venir quelques jours en Tunisie pour assister à un concert, participer à un festival, sortir ou multiplier les activités avant de repartir. Ils ne recherchent pas nécessairement le séjour balnéaire traditionnel ni l’animation proposée à l’intérieur d’un hôtel.
Or, cette clientèle peut aujourd’hui choisir l’Espagne, le Maroc ou l’Égypte, mais aussi des destinations beaucoup plus éloignées, lorsque l’accessibilité et l’offre de loisirs y sont plus adaptées.
Et c’est précisément là que le bât blesse. M. Henchiri considère l’accès à la Tunisie comme l’un des principaux obstacles au développement de nouveaux segments touristiques. Il évoque notamment la diminution des dessertes à certaines périodes de l’année ainsi que, plus largement, les difficultés liées au transport.
Une fois arrivé dans le pays, le visiteur souhaitant découvrir les régions, les musées ou différents sites se heurte également, selon lui, à l’insuffisance des moyens de transport permettant de s’y rendre facilement. Le vice-président de la FTH pointe aussi le manque de certaines infrastructures culturelles et de loisirs susceptibles d’enrichir l’expérience touristique.
Autrement dit, diversifier le tourisme ne consiste pas simplement à promouvoir le patrimoine, le désert ou les régions dans des campagnes de communication. Encore faut-il pouvoir y accéder et disposer, sur place, d’activités susceptibles de retenir le visiteur.
Autre frein relevé : la lourdeur des procédures entourant l’organisation d’événements. Organiser une manifestation dans le désert, en mer ou ailleurs dans le pays peut, selon lui, se transformer en parcours administratif particulièrement compliqué. Une contrainte qui finit, affirme-t-il, par pousser certains organisateurs à se tourner vers d’autres destinations, notamment le Maroc.
Pour Jalel Henchiri, l’amélioration de l’attractivité touristique ne relève donc pas du seul ministère du Tourisme. Elle implique l’État, mais également l’ensemble des intervenants qui contribuent à l’expérience offerte par la destination.
La transformation du modèle passe aussi par une offre d’hébergement capable de répondre à de nouveaux usages. L’interview a ainsi abordé le cas des auberges de jeunesse et des formules moins coûteuses destinées notamment aux voyageurs seuls ou aux groupes d’amis. Un jeune Européen venant en Tunisie pour assister à un concert à Hammamet peut, par exemple, rechercher simplement un lit pour une ou deux nuits plutôt qu’une chambre d’hôtel assortie de restauration et de multiples prestations.
Interrogé sur ce type d’hébergement, M. Henchiri a indiqué que la question faisait déjà l’objet de travaux, notamment autour des cahiers des charges, dans le cadre d’une réflexion plus large sur l’évolution de l’offre touristique.
Le ministère affiche lui aussi l’ambition de changer de modèle
Ces constats rejoignent directement le changement de modèle défendu, mardi 22 septembre 2026, par le ministre du Tourisme, Sofiane Tekaya. Celui-ci avait affirmé que la Tunisie travaillait désormais à construire un tourisme plus diversifié, de meilleure qualité, plus innovant et ayant davantage d’impact sur le développement.
Le ministère entend notamment valoriser les spécificités de chaque région selon une approche articulant territoire et produit, afin de transformer le patrimoine culturel et naturel en produits, expériences et circuits susceptibles d’être commercialisés et de générer de l’investissement.
Sofiane Tekaya avait surtout insisté sur un point qui fait directement écho au débat sur les dépenses des visiteurs : les chiffres d’arrivées, les classements et les indicateurs internationaux ne constituent pas une fin en soi. L’enjeu réside également dans l’impact du tourisme sur l’économie à travers les recettes en devises et les investissements, sur les régions à travers les emplois créés, mais aussi sur l’expérience du visiteur, sa satisfaction et sa volonté de revenir.
Le ministre avait également insisté sur la dimension qualitative du tourisme et sur la nécessité d’étendre l’activité sur l’ensemble de l’année, afin de ne plus la concentrer essentiellement sur certaines périodes.
La Tunisie dispose, au-delà du balnéaire, de villes historiques, de sites archéologiques, du désert et des oasis, d’îles, d’un patrimoine culturel, artistique et gastronomique ainsi que de possibilités dans le tourisme écologique, sportif, médical, de bien-être ou d’affaires. Le défi est désormais de transformer ces atouts, souvent énumérés depuis des années, en une véritable offre touristique accessible et commercialisable.
La préparation de « Tunis, capitale du tourisme arabe 2027 » doit justement s’inscrire dans cette logique. Le ministère prévoit notamment une plateforme numérique destinée à mieux présenter la destination et les spécificités des régions ainsi que différents circuits touristiques, avec la participation de startups du tourisme numérique, de créateurs de contenu, d’artistes et de professionnels des médias.
Après avoir franchi le cap des onze millions de visiteurs, la Tunisie semble ainsi confrontée à un autre défi : ne plus seulement compter les touristes, mais augmenter la valeur créée par leur séjour. Car attirer davantage de visiteurs ne suffit pas si, une fois sur place, les possibilités de circuler, de se divertir, de découvrir et, finalement, de dépenser restent limitées.
I.N.











5 commentaires
1/3i
Nous revenons de 3 semaines à Bali, après avoir fait l’Égypte en Avril.
Et force est de constater qu’ici, le touriste est pris pour un pigeon, si ce n’est pour un imbécile à presser comme un citron.
On parle de l accueil, du service, de la façon dont le client est considéré.?
Rares sont les endroits où le client est bien accueilli. C’est ahurissant. Toujours l’impression de déranger, de gêner, et ne surtout pas le droit de réclamer. On devient aux yeux du personnel, au mieux, un complexé !!
Je vous comment les touristes, venant de l’étranger sont considérés dans les hôtels l’été. Sourires de face, et dans le dos, c’est terrifiant. Considérés comme des ….. Je ne dirais pas le mot…
En Egypte, à Bali.. les sites à visiter, on ne paie que par carte de crédit. Pour éviter toute arnaque et vol de la part des employés.
Et que fait le milieu touristique pour montrer les richesses culturelles tunisiennes…. ?
Qui connait.
Ellès et ses dolmens ?
Dougga et sa ville romaine intégrale
Kerkouane et ses baignoires dans chaque maisons millénaires
Douiret et ses maisons troglodytes
Les restaurants touristiques avec des plats tunisiens, adaptés aux goûts des touristes.
Dans tous les pays, dans les restaurants, le chef de rang fait le tour des tables pour savoir si ça se passe bien. En Tunisie, si vous avez besoin de quelque chose, ce sont des dizaines de minutes pour obtenir un regard.
Un hôtel à Tunis est entre 5 et 10 fois plus cher qu’en Egypte où à Bali… Pour quel service ?
Pour des chambres a bout de souffle…..
Pour le double d’une quinzaine à Tunis ou Sousse, c’est 3 semaines dans se priver à Bali, Istanbul, Egypte… Billets d’avion inclus. Alors le choix est vite fait…
Plus jamais en Tunisie…
HatemC
Si les défaillances de service et la vétusté des infrastructures jouent un rôle évident, la cause fondamentale est un système économique et commercial verrouillé qui empêche structurellement les touristes de dépenser plus.
Le piège de la formule All-Inclusive
Le touriste qui a déjà payé l’intégralité de ses repas et boissons à l’avance a très peu d’incitations financières à sortir consommer dans les restaurants, cafés ou commerces locaux. L’argent reste bloqué à la source chez l’intermédiaire étranger.
Contrairement à des destinations comme l’Espagne ou la Grèce où les touristes louent facilement des véhicules ou utilisent des réseaux de transports efficaces pour explorer les régions, le touriste en Tunisie reste souvent cantonné à sa zone balnéaire (Yasmine Hammamet, Sousse, Djerba) faute de solutions de mobilité simples et modernes.
Dépenses moyennes / jour
Tunisie 30 € – 40 €
Egypte 100 € – 115 €
Maroc 70 € – 90 €
Grèce 90 € – 130 €
France 160 € – 180 €
Espagne 170 € – 210 €
Maroc & Égypte :
Le panier moyen par voyageur (650 € à 750 €) est environ 2,5 à 3 fois supérieur à celui de la Tunisie.
Ces deux pays valorisent leur patrimoine (circuits culturels, Nil, Riads), ce qui force une redistribution des dépenses dans l’économie locale (guides, transports, artisanat) plutôt que de tout concentrer dans l’hôtel.
Le volume d’entrées ne garantit pas la rentabilité. Pour générer des recettes similaires à l’Espagne ou au Maroc, la Tunisie doit accueillir 3 à 5 fois plus de touristes, ce qui génère une pression environnementale et d’infrastructure énorme pour des retombées économiques nettes minimes.
La Tunisie reste prisonnière d’une ingénierie touristique conçue à la fin des années 1960 et au début des années 1970.
Ce système a coupé la Tunisie du client final. Les TO achètent des volumes de lits « en gros » en négociant les prix au plus bas, captent la valeur en Europe et ne laissent que des miettes aux hôteliers locaux.
1/3i
Le all inclusive est une responsabilité de l’état Tunisien vers 2005.
J’ai vécu de l’intérieur le lise en place de celui-ci par le groupe Accor.
Le fisc Tunisien ayant empêché ce groupe de sortioses bénéfices, lui infligeant un redressement fiscal équivalent au bénéfices à exporter.
Le responsable a donc décidé que les clients allaient payer à l’étranger, et qu’ils n’enverraient en Tunisie que ce qu’il fallait pour que les hôtels puissent tourner…
Si ça vous intéresse, on peut communiquer en dehors pour que je vous raconte l’histoire…
Gg
Chaque année le sujet revient… et apparemment rien ne change.
En vacances au bord de mer, on aimerait pouvoir suivre un stage de voile. En planche, dériveur léger catamaran léger, et même petit habitable.
Participer a des sorties en mer d’une journée… Il n’y a rien!
A l’intérieur des terres, randos à dos de dromadaire, visite des sites archéologiques, soirées astronomiques sous ce ciel fabuleux…
Une animation ne consiste pas à supporter toute une soirée une musique épouvantable. On peut envisager des stages de découverte des artisanats locaux, dont la Tunisie est très riche.
Et aussi: des prix affichés et respectés, la politesse, la propreté des lieux, ne pas mater les filles et femmes comme des poulets rôtis prêts à être consommés… etc
Y a du boulot!
HatemC
Cher ami
La Tunisie possède un patrimoine exceptionnel (Carthage, El Jem, Dougga, Bulla Regia, le Musée du Bardo), mais ces trésors sont traités de manière statique, comme dans les années 70-80, au lieu d’être transformés en moteurs d’attractivité économique et culturelle.
La plupart des grands sites antiques tunisiens souffrent d’une mise en valeur minimale :
Le visiteur déambule au milieu de ruines souvent magnifiques, mais sans médiation moderne. Il y a un manque cruel de signalétique explicative, de maquettes de reconstitution, de réalité augmentée (3D) ou d’applications mobiles guidées.
Sur de nombreux sites majeurs, l’infrastructure de base reste rudimentaire, ombre rare, absence de cafés de qualité, toilettes mal entretenues, ombrelles ou boutiques de souvenirs de niveau international inexistantes.
La visite d’un site majeur comme El Jem ou Dougga dure en moyenne de 45 minutes à 1 heure, générant zéro dépense complémentaire (à part le billet d’entrée qui coûte quelques euros).
Même au Musée du Bardo — qui abrite l’une des plus belles collections de mosaïques au monde —, le parcours reste très classique, guidé par des cartels en texte et sans interactivité numérique.
L’absence de projections holographiques, de parcours scénarisés par thématiques (la vie quotidienne à l’époque romaine, l’artisanat du Carthage punique) ou d’outils interactifs pour les familles et les jeunes publics rend l’expérience austère.
Réserver son billet à l’avance en ligne, avoir des accès coupe-file ou télécharger un audio-guide officiel sur smartphone reste l’exception plutôt que la règle.
Il est très rare de trouver sur un site archéologique un restaurant ou un salon de thé mettant en valeur le patrimoine culinaire local (huile d’olive de terroir, vins locaux, spécialités régionales comme la cuisine sfaxienne, djerbienne ou du Nord-Ouest).
Il n’existe quasiment pas de « Routes Gourmandes » structurées et balisées reliant la visite d’un site historique à la découverte d’un domaine viticole, d’une huilerie traditionnelle ou d’ateliers de cuisine locale.
À cause du All-Inclusive, la majorité des touristes ne goûtent qu’à une version dénaturée et lissée de la cuisine tunisienne dans les buffets d’hôtels, passant complètement à côté de la richesse gastronomique du pays.
En ne vendant que des « pierres anciennes » et des « billets d’entrée à bas prix » au lieu d’expériences scénarisées et gourmandes, la Tunisie laisse échapper la majeure partie de la valeur ajoutée que son patrimoine pourrait générer…. @ +