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Quand Kaïs Saïed s’occupe d’économie

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Service IA, Business News

Par Marouen Achouri

    À moins d’un mois de la date légale de dépôt du projet de loi de finances 2027, les réunions autour de la chose économique se multiplient à Carthage. Pouvoir d’achat, pression fiscale, équilibres financiers de l’État, tout est évoqué dans les communiqués nocturnes, mais aucune direction claire n’est définie et l’État donne l’impression de vouloir ce qu’il ne fait rien pour préparer.

    À en croire les communiqués publiés par la présidence de la République et celle du gouvernement, l’État veut moins de pression fiscale, davantage d’investissement, plus d’emploi, un État social renforcé, des prix maîtrisés, des régions mieux développées et, accessoirement, une économie capable de produire suffisamment de richesse pour financer tout cela. Sur le papier, personne ne peut raisonnablement être contre. Dans la vraie vie, en revanche, quelqu’un doit payer la facture.

    Ces dernières semaines, deux réunions présidentielles ont particulièrement illustré cette approche. Le 15 septembre, Kaïs Saïed recevait la cheffe du gouvernement et le ministre de l’Économie et de la Planification pour discuter du projet de loi de finances 2027. Le message était alors clair : pas de nouvelle pression fiscale, davantage de facilités pour les initiatives privées et les sociétés communautaires, et un budget inscrit dans les objectifs du plan de développement 2026-2030. Un détail n’avait pas manqué de surprendre : la ministre des Finances n’était pas présente à cette réunion consacrée au projet de loi de finances.

    Une semaine plus tard, le président remettait ça, cette fois avec la cheffe du gouvernement et le gouverneur de la Banque centrale. Sujet : les banques, le coût du crédit, l’inflation, les importations et le rôle de l’État. Kaïs Saïed a demandé aux banques, publiques comme privées, de faciliter l’accès aux crédits « à des conditions aisées » et de respecter les circulaires de la BCT. Là encore, la ministre des Finances brillait par son absence.

    Le message politique est compréhensible. Mais économiquement, il pose une question beaucoup plus embarrassante : comment demande-t-on davantage à tous les acteurs économiques lorsqu’on ne veut toucher à aucun des paramètres qui permettent de financer cette ambition ?

    L’État veut moins d’impôts, plus de dépenses et davantage de crédit

    Le premier problème est celui de la fiscalité. La Banque mondiale estime que les recettes fiscales tunisiennes ont atteint 26,1 % du PIB en 2025, contre environ 18 % en moyenne pour les pays à revenu intermédiaire comparables. La fiscalité indirecte représente à elle seule 14,8 % du PIB, tandis que la fiscalité directe en représente 11,3 %. La TVA fournit 46 % des recettes fiscales indirectes.

    Dire que la pression fiscale est élevée n’est donc pas une simple impression de contribuable qui vient de recevoir son avis d’imposition. Les chiffres sont là. Et Kaïs Saïed a raison sur un point : demander encore davantage aux mêmes contribuables n’est pas nécessairement une stratégie économique.

    Mais l’autre côté de l’équation est tout aussi réel. L’État tunisien doit financer la santé, l’éducation, le transport, les caisses sociales, les entreprises publiques, les investissements, les programmes sociaux et les nouvelles politiques de développement. Il doit également rembourser sa dette, payer les salaires et financer la compensation, autre dogme intouchable. En 2026, les besoins bruts de financement de l’État sont estimés à 27,3 milliards de dinars, puis à 26,2 milliards en 2027. Le déficit budgétaire devrait atteindre 6 % du PIB cette année, tandis que la dette publique resterait supérieure à 80 % du PIB.

    Et puisque les financements extérieurs sont devenus beaucoup plus difficiles à mobiliser, l’État se tourne vers le marché intérieur. La part domestique de la dette publique est ainsi passée de 29,7 % en 2019 à 60,8 % en 2025. Le financement direct du Trésor par la BCT atteindrait, lui, 11 milliards de dinars en 2026. La Banque mondiale avertit notamment du risque d’éviction du crédit destiné au secteur privé.

    Et c’est précisément là que survient la deuxième réunion présidentielle.

    On demande aux banques de financer davantage l’économie au moment même où l’État mobilise une part considérable des ressources disponibles pour financer ses propres besoins. On demande aux banques de prendre davantage de risques au moment où l’environnement économique reste incertain. On leur demande de faciliter le crédit alors que l’État lui-même emprunte massivement sur le marché intérieur.

    C’est un peu comme demander à un restaurateur de servir davantage de clients avec une cuisine dont l’État occupe déjà une partie des fourneaux.

    Le problème ne vient évidemment pas du fait de demander aux banques de financer l’économie. C’est leur rôle. Mais une politique de crédit ne peut pas être réduite à une injonction présidentielle. Une banque prête lorsqu’elle estime qu’un projet est viable, que son risque est acceptable et que son remboursement est suffisamment probable. Sinon, ce n’est plus du crédit bancaire : c’est une politique publique déguisée en bilan bancaire.

    La création des crédits d’honneur illustre parfaitement cette tension. Le dispositif impose aux banques de consacrer 8 % de leur résultat à ce mécanisme. Une banque réalisant environ 350 millions de dinars de bénéfices consacrerait ainsi un peu moins de 30 millions de dinars à ces crédits, soit environ 3.000 prêts si l’on retient une moyenne de 10.000 dinars par bénéficiaire.

    Ce n’est pas négligeable. Mais ce n’est pas non plus une révolution du financement de l’économie.

    Le problème n’est pas seulement l’argent, c’est la visibilité

    La Tunisie ne souffre pas uniquement d’un manque de liquidités. Elle souffre également d’un problème de visibilité et de confiance.

    La Banque mondiale prévoit une croissance de 2,3 % en 2026, puis de seulement 2,1 % en moyenne en 2027 et 2028 en l’absence de réformes structurelles durables. Ces chiffres sont particulièrement éloignés de l’objectif du plan de développement 2026-2030, qui table sur une croissance annuelle moyenne de 4,2 % et prévoit 101,8 milliards de dinars d’investissements.

    Aram Belhadj, s’appuyant sur les mêmes projections, relève pour sa part que la croissance passerait de 2,7 % en 2025 à 2,3 % en 2026 puis 2,2 % en 2027. Dans le même temps, le déficit courant passerait de 2,3 % du PIB en 2025 à 4,1 % en 2026, tandis que la couverture des importations par les réserves de change tomberait de 4,95 mois à 3,30 mois. Il décrit une situation de « stabilité fragile sans décollage ».

    Dans ce contexte, le choix économique de l’État paraît parfois étonnamment contradictoire. Il veut que les entreprises investissent mais maintient un environnement réglementaire lourd. Il veut que les banques prêtent davantage mais absorbe lui-même une part croissante des ressources financières. Il veut davantage de production mais conserve des cadres juridiques qui peuvent décourager l’initiative. Il veut lutter contre la spéculation mais peut, dans le même temps, créer de l’incertitude autour du stockage et de la circulation des marchandises.

    Le cas du décret-loi sur la spéculation est révélateur. Adopté en 2022, il prévoit des sanctions extrêmement lourdes, pouvant aller jusqu’à plusieurs décennies de prison dans certains cas. Or, en juillet 2026, le ministère du Commerce rappelait que le stockage constitue un « levier essentiel » pour soutenir la production et réguler l’approvisionnement, allant jusqu’à encourager la constitution de stocks stratégiques.

    Même chose avec la réforme des chèques. Le problème initial était réel et le système des chèques antidatés avait transformé un moyen de paiement en véritable mécanisme de crédit informel. Mais après l’entrée en vigueur du nouveau dispositif, le nombre de chèques télécompensés s’est effondré d’environ 70 % en deux ans et leur valeur de 61 %. Le besoin de financement différé, lui, n’a pas disparu : les traites ont atteint 28,10 milliards de dinars, contre 24,146 milliards pour les chèques au premier semestre 2026.

    C’est toute la difficulté de la politique économique tunisienne : on demande aux acteurs privés de prendre des risques dans un environnement où les règles changent, où les réformes sont parfois conçues sous l’angle de la contrainte et où les grands codes structurants de l’économie — changes, investissement, environnement des affaires — restent en attente d’évolutions suffisamment ambitieuses.

    Pendant ce temps, l’économie offshore, qui bénéficie notamment de procédures administratives plus simples, de contraintes moindres sur les mouvements de capitaux et les changes et d’un accès facilité aux intrants importés, dégage un excédent commercial d’environ 10 milliards de dinars. L’économie onshore affiche, elle, un déficit de 22,6 milliards. Ce contraste dit beaucoup sur l’importance de l’environnement réglementaire.

    C’est peut-être ici que se trouve le véritable paradoxe. L’État veut que les banques financent davantage, que les entreprises investissent davantage et que les citoyens entreprennent davantage. Mais le financement ne crée pas à lui seul la croissance. Il faut des projets rentables, un cadre juridique prévisible, des règles stables, un marché suffisamment ouvert et une visibilité permettant à un entrepreneur de calculer à cinq ou dix ans plutôt qu’à cinq ou dix jours.

    Le projet de loi de finances 2027 sera donc bien plus qu’un exercice comptable. Il devra répondre à une équation devenue particulièrement serrée : comment financer un État social et des ambitions de développement avec une fiscalité déjà lourde, un endettement élevé, un financement extérieur limité et une croissance proche de 2 % ?

    La réponse ne pourra pas éternellement consister à demander aux uns de payer moins, aux autres de prêter davantage et à tout le monde de produire plus.

    En économie, les injonctions ne remplacent ni les réformes ni les capitaux. Et surtout, elles ne remplacent pas la confiance.

    La Tunisie peut continuer à demander à son économie de courir. Encore faudrait-il commencer par lui enlever quelques pierres des chaussures.

    Marouen Achouri

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    Commentaire

    1. Hannibal

      Répondre
      24 septembre 2026 | 11h32

       » … Encore faudrait-il commencer par lui enlever quelques pierres des chaussures »
      et le boulet qui n’y comprend rien

    Répondre

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