Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

Le bonheur présidentiel rencontre la déprime tunisienne

Article réservé aux abonnés

Par Ikhlas Latif

    Il suffit parfois de regarder les gens dans la rue pour comprendre qu’un pays ne va pas très bien. Pas besoin de sondage, de baromètre, de rapport international ou de savant indicateur économique. Il y a quelque chose dans les visages, dans les gestes, dans la manière de parler aux autres, de conduire, de faire la queue, de répondre au téléphone, de s’invectiver sur Facebook, qui raconte un pays à bout de nerfs. Une nervosité devenue presque ordinaire, une agressivité qui surgit pour un rien, une fatigue qui ne ressemble plus seulement à celle d’une population qui travaille trop ou gagne trop peu, mais à celle d’une société qui ne sait plus très bien où elle va.

    Et voilà que les psychiatres viennent mettre des chiffres sur ce que les passants donnent à voir.

    En janvier dernier, le professeur agrégé en psychiatrie à l’hôpital Razi, Amine Larnaout, faisait état d’une progression importante des consultations et des diagnostics liés à la dépression depuis 2020, précisant que les dernières études scientifiques estimaient sa prévalence à environ 13 % de la population tunisienne. Il évoquait alors une combinaison de facteurs environnementaux, économiques et sociaux, citant notamment les difficultés financières des ménages, les pressions sociales et l’instabilité politique.

    Le constat prend une autre dimension lorsqu’on le met en regard des données internationales. Selon le classement établi par World Population Review, la Tunisie figure parmi les pays affichant les taux les plus élevés de troubles dépressifs et se classe au quatrième rang mondial. Un classement qui donne une idée de l’ampleur du phénomène.

    La veille, un autre psychiatre de Razi, Ghassen Omri, dressait un constat qui, lui, ne s’embarrassait pas de la froideur des statistiques. Les Tunisiens sont à cran et traversent des conditions difficiles qu’ils n’avaient pas connues auparavant. Il évoque également une forte hausse du nombre de patients hospitalisés et une affluence croissante dans les consultations psychiatriques.

    On pourrait évidemment se contenter de traiter cela comme un sujet de santé publique, ce serait parfaitement légitime. La dépression est une maladie, et il serait dangereux de transformer toute tristesse, toute colère ou toute lassitude en diagnostic psychiatrique. Mais il ne serait pas judicieux de faire semblant de ne pas voir le contexte dans lequel cette détresse progresse.

    Un pays à bout de nerfs

    Depuis quelques années, les Tunisiens vivent avec une addition assez impressionnante de mauvaises nouvelles. Le pouvoir d’achat se dégrade, les prix montent, les services publics s’essoufflent, les pénuries ont ponctué le quotidien, l’eau manque dans certaines régions, l’électricité devient parfois une variable d’ajustement, l’hôpital public peine à tenir debout et l’école publique accumule les signes de fatigue. Pendant ce temps, l’emploi reste une source d’angoisse pour une grande partie de la population et l’émigration constitue pour beaucoup de jeunes moins un projet qu’une porte de sortie.

    À cela s’ajoute quelque chose de moins facilement quantifiable mais qui n’est certainement pas sans effet sur l’état d’esprit collectif. Le sentiment d’un horizon qui se rétrécit.

    Depuis le 25 juillet 2021, la vie politique tunisienne s’est considérablement refermée. Le champ de la contestation s’est réduit, la parole publique s’est durcie, les procès et les arrestations de personnalités politiques, de journalistes, d’avocats et de militants ont installé une atmosphère où la prudence est devenue une seconde nature. Même lorsqu’on ne se sent pas directement concerné, il suffit d’observer ce qui arrive aux autres pour comprendre que certaines paroles coûtent désormais beaucoup plus cher qu’avant.

    Le fait est qu’une société ne respire pas seulement avec son PIB, son taux de croissance ou ses réserves en devises. Elle respire aussi avec ses perspectives, ses libertés, la confiance qu’elle accorde à ses institutions et la possibilité qu’elle a de se projeter dans demain.

    Une population peut supporter beaucoup de choses quand elle croit que les choses finiront par s’améliorer. Elle peut supporter une crise économique, des sacrifices, une période politique difficile, à condition de percevoir quelque part une sortie, même lointaine. Le problème commence lorsque la crise devient le décor permanent, quand l’exception s’installe dans le quotidien et que demain cesse d’être une promesse pour devenir une menace.

    On finit alors par vivre au jour le jour, avec cette étrange sensation que tout peut encore se dégrader.

    Cela se voit dans la rue, où l’on s’énerve pour une place de stationnement ou quelques centimètres de trottoir. Dans les transports, où la moindre contrariété peut tourner à l’affrontement. Dans les administrations, où l’usager arrive souvent déjà convaincu qu’il devra se battre pour obtenir ce qui devrait normalement relever d’un droit. Sur les réseaux sociaux, où la discussion a progressivement laissé place à l’insulte, à la suspicion, au procès d’intention et à cette curieuse passion nationale pour la haine de l’autre.

    Tout le monde semble avoir un coupable sous la main. Le voisin, le migrant, le journaliste, le fonctionnaire, le politicien, l’opposant, le commerçant, le riche, le pauvre, le diplômé, le non-diplômé, celui qui réussit, celui qui échoue, celui qui part et même celui qui reste. La colère cherche constamment un objet sur lequel se poser.

    En somme, une société qui passe son temps à chercher des responsables à son malheur, parce qu’elle ne sait plus très bien comment retrouver de l’espoir.

    Le bonheur selon le pouvoir

    Il est difficile de ne pas sourire jaune en repensant au fameux « Bonheur national brut » cher au président Kaïs Saïed.

    Le concept n’était pas une simple plaisanterie de campagne. Dès 2019, alors candidat à la présidentielle, Kaïs Saïed promettait le Bonheur national brut plutôt que le seul Produit national brut. Depuis, il a repris l’idée à différentes reprises en affirmant que la Tunisie n’avait pas besoin du Produit intérieur brut mais plutôt d’un Bonheur intérieur brut.

    L’idée, en soi, n’avait rien de saugrenu. Mesurer une société uniquement à travers sa production, ses investissements ou son taux de croissance ne dit évidemment pas tout de la qualité de vie de ses habitants. Le bien-être, la santé, l’éducation, l’environnement, les relations sociales et la confiance comptent aussi.

    Encore faut-il, toutefois, que le bonheur ne reste pas un concept de discours. Parce qu’à regarder l’état des nerfs du pays, on pourrait finir par croire que nous avons simplement pris une mauvaise direction dans les tableaux de bord.

    On nous avait promis le Bonheur national brut, mais les psychiatres nous parlent de pic de déprime. Ça prônait la recherche du bien-être, mais on trouve des Tunisiens plus à cran que jamais. Ça voulait mesurer la joie collective et nous voilà à compter les consultations psychiatriques.

    Il faudrait peut-être inventer un nouvel indicateur, beaucoup plus adapté à notre époque. Pourquoi pas le DNB, la Déprime nationale brute.

    Là au moins, nous aurions un indicateur qui aurait l’avantage de se mesurer sans grandes conférences internationales puisqu’il suffirait de sortir dans la rue.

    Il serait visible dans les regards, dans les files d’attente, dans les embouteillages, dans les commentaires Facebook, dans les jeunes qui ne rêvent plus forcément de construire quelque chose ici, mais de trouver la première occasion qui leur permettra de le faire ailleurs.

    Dans ceux qui travaillent et n’arrivent plus à joindre les deux bouts, dans ceux qui cherchent un emploi depuis des années, dans ceux qui ont un salaire mais plus aucune marge, dans ceux qui ont encore un projet mais plus l’énergie de le porter.

    Et même dans cette nouvelle forme de résignation qui est peut-être la plus inquiétante de toutes, celle qui consiste à ne plus rien attendre.

    Les Tunisiens sont devenus plus tristes selon toute vraisemblance.On trouvera toujours quelqu’un pour rappeler que la tristesse faitpartie de la vie, comme les crises et les périodes difficiles. Certes. Mais ce qui est préoccupant est de voir s’installer une fatigue collective, cette impression diffuse que les problèmes sont devenus trop nombreux, trop anciens et trop imbriqués pour être réellement résolus.

    Une société déprimée ne souffre pas uniquement individuellement, elle perd progressivement la capacité de se projeter collectivement. Quand elle ne se projette plus, elle devient forcément plus vulnérable à la peur, à la colère, au ressentiment et aux discours qui lui désignent constamment un ennemi.

    Le bonheur, contrairement à ce que semblent croire les slogans politiques, ne se décrète pas depuis un palais présidentiel et ne se proclame pas dans un conseil des ministres. Il se construit dans le quotidien, dans la possibilité de vivre dignement de son travail, de se soigner correctement, d’envoyer ses enfants dans une école qui fonctionne, de boire une eau potable, de trouver un emploi, de dire ce que l’on pense sans avoir à regarder derrière soi et surtout de croire que demain peut être un peu meilleur qu’aujourd’hui.

    Sinon, il faut bien se rendre à l’évidence. Le fameux Bonheur national brut a beau avoir été promis, c’est la Déprime nationale brute qui semble aujourd’hui mesurer le mieux l’état du pays, et elle devrait pas avoir beaucoup de mal à battre des records.

    Subscribe to Our Newsletter

    Keep in touch with our news & offers

    Répondre

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *