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Quand la fierté nationale s’arrête aux frontières de l’apparence

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Par Hella Ben Youssef

    Par Hella BEN YOUSSEF

    L’élection de six médecins tunisiens au Conseil départemental de Paris de l’Ordre des médecins a suscité, à juste titre, une vague de fierté en Tunisie. L’ambassade de Tunisie en France a elle-même salué cette réussite comme une illustration de la reconnaissance des compétences médicales tunisiennes à l’étranger. Il y a effectivement de quoi être fiers. Notre école de médecine, nos universités et nos familles ont formé des femmes et des hommes capables de réussir dans des systèmes particulièrement exigeants et d’accéder à des responsabilités importantes. Mais une fois la fierté exprimée, peut-être faut-il aller un peu plus loin. Car ces six médecins nous tendent, malgré eux, un miroir et ce miroir nous oblige à regarder certaines de nos contradictions. La mobilité des médecins tunisiens n’est plus un phénomène marginal. Les chiffres de l’OCDE sont à cet égard particulièrement révélateurs. Autour de 2020, près de 4 900 médecins nés en Tunisie exerçaient dans les pays de l’OCDE, contre environ 2 700 vingt ans auparavant. Leur nombre a donc augmenté de plus de 80 % en deux décennies. Plus significatif encore, l’OCDE estime le taux d’expatriation des médecins tunisiens à 23,6 %. Près d’un médecin tunisien sur quatre exerce ainsi dans un pays de l’OCDE.

    La France en offre une illustration particulièrement parlante. Au 1er janvier 2026, 34 950 médecins en activité inscrits au Tableau de l’Ordre avaient obtenu leur diplôme à l’étranger, soit 14,2 % des médecins en activité. Et parmi les médecins titulaires d’un diplôme obtenu hors de l’Union européenne, 15,5 % ont obtenu leur diplôme en Tunisie, ce qui place notre pays au deuxième rang, derrière l’Algérie. Ces chiffres racontent une réalité que nous devrions regarder dans toute sa complexité. Ils témoignent d’abord de la qualité de la formation médicale tunisienne et de la capacité de nos compétences à être reconnues dans des systèmes de santé étrangers. Mais ils nous obligent également à nous interroger sur notre capacité à retenir nos médecins et sur ce que leur départ représente pour un système de santé tunisien qui en a lui-même besoin. Il faut cependant éviter un autre raccourci. Tous les médecins nés en Tunisie qui exercent à l’étranger n’ont pas nécessairement été formés en Tunisie avant de partir. Certains ont grandi, étudié ou effectué leur formation médicale dans leur pays d’accueil. Certains sont tunisiens, français, binationaux, parfois installés depuis plusieurs décennies et c’est justement ce qui rend la question intéressante. Nous sommes heureux de revendiquer leur réussite. Nous sommes fiers lorsqu’un médecin d’origine tunisienne accède à des responsabilités en France, lorsqu’un chercheur tunisien est distingué ou lorsqu’un ingénieur réussit en Europe, au Canada ou ailleurs. Et nous avons raison de l’être mais alors posons-nous une question simple, pourquoi avons-nous tant de difficulté à appliquer aux autres ce que nous souhaitons pour les nôtres ?

    Il y a quelques semaines encore, à l’approche de la rentrée scolaire, la possibilité de scolariser en Tunisie des enfants de migrants subsahariens en situation irrégulière a provoqué un tollé. Une manifestation s’est même tenue devant le ministère de l’Éducation. Des slogans ont associé la scolarisation de ces enfants au « peuplement », à « l’installation » et à une menace pour le pays. C’est précisément là que nous devons retrouver un peu de raison. Un enfant assis sur un banc d’école ne constitue pas une politique migratoire. Lui apprendre à lire, à écrire et à compter ne détermine ni la politique de séjour de ses parents, ni les règles d’accès à la nationalité, ni la politique de contrôle des frontières. Un État peut parfaitement faire respecter ses lois migratoires tout en garantissant à un enfant les droits fondamentaux attachés à son âge et à sa dignité. Confondre ces deux questions nous conduit à faire porter à l’enfant un débat qui appartient aux adultes et surtout, cessons d’utiliser à tout propos des expressions aussi lourdes que celle du « grand remplacement ». Les migrations doivent pouvoir être discutées. Les Tunisiens ont parfaitement le droit de s’interroger sur les capacités d’accueil du pays, le marché du travail, les services publics, la sécurité, la régularité du séjour ou la maîtrise des frontières. Ce sont des questions légitimes qui méritent des réponses politiques sérieuses. En même temps, un État a le droit, et même le devoir, de connaître les personnes présentes sur son territoire, de réguler les flux migratoires, de faire respecter la loi et de maîtriser ses frontières. Mais la souveraineté n’exclut pas l’humanisme.

    Une société ne gagne rien à transformer chaque étranger en menace, chaque naissance en problème démographique et chaque inscription d’un enfant à l’école en preuve d’un projet caché d’installation. Derrière les mots « flux migratoires », il y a aussi des trajectoires humaines. Des femmes et des hommes venus étudier, travailler, fuir une guerre ou une situation devenue impossible, traverser un pays ou simplement chercher ailleurs un avenir qu’ils ne trouvent plus chez eux. Des aspirations qui, au fond, ne sont pas si éloignées de celles qui ont poussé et poussent encore tant de Tunisiens à partir. Nous sommes entrés dans un monde de mobilités et ce n’est que le début !

    Les Tunisiens eux-mêmes en sont l’une des illustrations. Nous étudions ailleurs, travaillons ailleurs, fondons des familles ailleurs. Nos médecins soignent en France et en Allemagne, nos ingénieurs travaillent au Canada, nos chercheurs enseignent dans les universités européennes et américaines. Certains partent quelques années, d’autres construisent définitivement leur vie ailleurs. Leurs enfants auront parfois plusieurs langues, plusieurs cultures, plusieurs nationalités et plusieurs appartenances. Pourquoi ce qui nous semble être une richesse lorsqu’il s’agit des nôtres deviendrait-il automatiquement une menace lorsqu’il s’agit des autres ? Cette question dépasse d’ailleurs largement la Tunisie, elle est au centre des débats en France à l’approche des élections présidentielles

    Le monde qui vient sera profondément différent de celui que nous avons connu. Les dérèglements climatiques, les conflits, les transformations économiques, les bouleversements technologiques, le vieillissement de certaines sociétés, la jeunesse démographique d’autres régions et les besoins croissants en compétences vont continuer à déplacer les femmes et les hommes. Nous ne supprimerons pas ces mouvements par des slogans. Nous nous devons de les organiser, les réguler et parfois même les limiter. Mais nous devons surtout apprendre à les penser.

    Les sociétés européennes elles-mêmes, confrontées au vieillissement de leur population, aux déserts médicaux et au manque de professionnels dans certains secteurs, font appel à des compétences venues d’ailleurs. Les chiffres concernant les médecins étrangers en France en sont une illustration. La migration n’est donc pas seulement une question de départ ou d’arrivée. Elle fait désormais partie des grandes transformations démographiques, économiques et sociales de notre époque. C’est peut-être là que l’humanisme redevient non pas une naïveté, mais une boussole. Amin Maalouf disait dans Les Identités meurtrières « L’identité ne se compartimente pas. » Cette réflexion devrait particulièrement nous parler, à nous Tunisiens, peuple Africain, Méditerranéen dont l’histoire entière est faite de passages, de rencontres, de départs, de retours et de métissages. Nous devons apprendre à penser les appartenances multiples sans les vivre systématiquement comme des menaces.

    Être fier d’un médecin tunisien devenu une personnalité reconnue en France est légitime. Mais cette fierté devrait aussi nous apprendre quelque chose, elle devra nous apprendre qu’un être humain peut appartenir pleinement à une société nouvelle sans effacer l’histoire dont il vient. Il peut contribuer à son pays d’accueil sans cesser d’avoir un lien avec son pays d’origine et peut-être devrions-nous accepter que ce raisonnement puisse aussi fonctionner dans l’autre sens. La réussite scientifique ou médicale n’a pas de frontières ni de passeport. Elle participe au progrès collectif et soigne, avant toute chose, des êtres humains.

    La question n’est donc pas d’effacer les frontières. Les États ont des frontières, des lois et le droit souverain de déterminer leurs politiques migratoires. La véritable question est de savoir quelles valeurs doivent subsister à l’intérieur de ces frontières. Dans un monde bouleversé où beaucoup de nos certitudes économiques, démographiques, climatiques et géopolitiques sont remises en cause, l’humanisme ne doit pas devenir le premier luxe dont nous décidons de nous passer. Il doit au contraire rester notre repère. Alors soyons fiers de nos médecins lorsqu’ils réussissent ailleurs et interrogeons-nous aussi sur les raisons qui les poussent à partir et sur ce que leur départ coûte à notre propre système de santé. Mais surtout, gardons une même mesure pour nous-mêmes et pour les autres.

    Nous ne pouvons pas demander au monde de voir dans le Tunisien qui arrive un médecin, un ingénieur, un étudiant, un travailleur ou simplement un être humain à la recherche d’un avenir, et ne voir dans celui qui arrive chez nous qu’un migrant, une statistique ou une menace. La dignité humaine ne peut pas changer de définition en traversant la Méditerranée.


    BIO EXPRESS

    Hella Ben Youssef est Vice-Présidente de l’Internationale Socialiste des Femmes

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