Samedi 19 septembre, des Tunisiens descendent dans la rue pour réclamer la libération des détenus de la Flottille Soumoud. Quelques heures plus tard, certains d’entre eux sont arrêtés à leur tour. D’autres arrestations suivront, dont celle de Mounir Ayadi, 73 ans, à qui il est notamment reproché d’avoir prêté son véhicule aux manifestants qui y avaient installé un haut-parleur. Adam Mbarek, lui, est encore lycéen et mineur ; le juge des enfants a ordonné son placement en détention.
Parmi les personnes arrêtées, il y a des militants de gauche, des activistes de la société civile, mais aussi des membres d’Ennahdha. Pour une fois, la répression réussit ce que la classe politique tunisienne n’arrive plus à faire depuis longtemps : rassembler des gens que tout oppose.
Et dire que Kaïs Saïed avait fait campagne en 2019 avec son fameux « La normalisation est une haute trahison ».
La Palestine n’accorde aucune immunité
On peut ne pas aimer Wael Naouar et les militants de Soumoud. On peut les trouver insupportables, opportunistes, excessifs. On peut même être farouchement pro-israélien et considérer leur expédition comme une mascarade. Là n’est pas le sujet.
Wael Naouar et trois autres responsables de Soumoud sont poursuivis notamment pour blanchiment d’argent et détournement de dons, accusations qu’ils contestent. La Palestine n’accorde aucune immunité judiciaire : s’ils ont détourné de l’argent, qu’on les juge et qu’on les condamne.
Mais ils sont détenus depuis des mois et Naouar a engagé une longue grève de la faim. On lui demande donc, ainsi qu’aux autres, de rendre compte jusque dans le moindre détail de l’argent collecté pour la flottille. En clair, le régime leur demande d’avoir une comptabilité suisse et la rigueur de commissaires aux comptes britanniques tout en préparant une expédition vers Gaza en face à face avec un État sanguinaire et voyou.
Parenthèse en passant. En septembre 2025, deux bateaux de la flottille avaient été attaqués alors qu’ils se trouvaient encore à Sidi Bou Saïd. Après avoir initialement contesté la thèse d’une attaque par drone (les propagandistes du régime ont évoqué un barbecue arrosé qui a mal tourné), les autorités tunisiennes avaient fini par parler d’une « attaque orchestrée ». Quelques semaines plus tard, CBS News révélait, en citant deux responsables du renseignement américain, que Benjamin Netanyahu avait directement approuvé les opérations des 8 et 9 septembre.
On aurait aimé voir la même minutie, la même vigueur et la même détermination lorsqu’il s’agissait de savoir qui était venu attaquer des bateaux devant les côtes tunisiennes et de défendre la souveraineté tunisienne.
Refermons la parenthèse.
Et maintenant, il faut faire attention à ce qu’on crie
Tant d’abjection provoque de la colère. Les manifestants du 19 septembre l’ont exprimée et certains ont proféré des slogans hostiles, voire injurieux, à l’encontre de Kaïs Saïed.
Et alors ?
Il n’y a aucun dirigeant politique au monde qui échappe à l’insulte. Aux États-Unis, l’effigie de Donald Trump décore même du papier toilette. Il n’y a pas mort d’homme, il n’y a pas eu d’assaut contre Carthage et il n’y a pas eu de tentative d’insurrection. La défense parle d’une marche pacifique ; les poursuites portent notamment sur l’atteinte aux symboles de l’État et les troubles à l’ordre public.
Il n’empêche. Arrestations à domicile, tard dans la nuit, gardes à vue, puis mandats de dépôt. À voir le déploiement, on croirait parfois avoir affaire à de gros narcotrafiquants ou des barons de la mafia.
Le message est difficile à rater : après avoir appris à faire attention à ce qu’on écrit, il faudra désormais faire attention à ce qu’on crie dans une manifestation.
Une porte après l’autre
Il n’y a pratiquement plus de débat politique digne de ce nom, une bonne partie des principaux opposants étant en prison, poursuivis ou en exil. Les débats contradictoires ont quasiment disparu des médias audiovisuels, remplacés par ces interminables monologues de propagandistes qui passent d’un plateau à l’autre pour expliquer que tout va bien et que ceux qui pensent le contraire sont des traîtres à la nation.
Sur internet, le décret 54 reste cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de toute production journalistique et même d’un vulgaire post Facebook. Mais il n’est même plus seul. Code pénal, Code des télécommunications, accusations financières : les instruments varient. Khaoula Boukrim a été condamnée dans deux procédures fondées sur le décret 54 ; Haythem El Mekki l’a été sur la base du Code des télécommunications. RSF dénonce une mobilisation de plusieurs textes contre des journalistes pour des faits liés à leur travail.
Le résultat est là. On écrit, on relit, on pèse chaque mot et parfois on n’écrit plus. La plus grande réussite de cet arsenal répressif ne se mesure peut-être même pas au nombre de condamnations. Elle se mesure à tout ce qui n’est plus dit ou écrit.
Restait la rue.
Cette bonne vieille avenue Habib-Bourguiba où l’on pouvait encore aller vider son sac, gueuler contre le régime, traiter le président de tous les noms, puis rentrer chez soi. Ce n’est pas toujours élégant, c’est parfois vulgaire, mais c’est ainsi que fonctionne une soupape.
Le pays étouffe et le pouvoir commence maintenant à boucher l’une des dernières ouvertures par lesquelles la colère pouvait encore sortir.
Ce que Sun Tzu avait compris
Manifestement, Kaïs Saïed et les dirigeants qui l’entourent n’ont pas lu Sun Tzu et son Art de la guerre.
Au chapitre VII, le général chinois donne pourtant un conseil qui pourrait leur être utile : lorsqu’on encercle une armée, il faut lui laisser une issue et ne pas pousser trop loin un ennemi désespéré.
Pourquoi diable laisser une porte ouverte à celui qu’on tient enfin à sa merci ? Parce que celui qui a encore une porte de sortie peut choisir de fuir. Celui à qui vous fermez toutes les portes n’a plus aucune raison de fuir. Il lui reste à se battre.
Et Sun Tzu savait parfaitement de quoi il parlait. Au chapitre XI, lorsqu’il ne parle plus de l’ennemi mais de ses propres soldats, il conseille justement de les placer dans une situation sans échappatoire lorsqu’on veut les pousser à combattre avec toute leur énergie. Des soldats acculés, explique-t-il en substance, perdent leur peur, tiennent leur position et se battent avec acharnement.
Voilà donc un mécanisme décrit il y a quelque 2500 ans et qu’on semble méconnaitre à Carthage.
Personne ne dit que les Tunisiens vont prendre les armes demain matin. Ce serait ridicule. « Se battre », ici, signifie autre chose : une colère qui ne trouve plus de parti pour la porter, plus de média pour l’exprimer, plus de corps intermédiaire pour la canaliser et, demain peut-être, plus de rue pour l’évacuer devient forcément moins prévisible et plus difficile à contenir.
C’est cela le danger.
On peut emprisonner « l’antipathique » Wael Naouar. On peut arrêter celui qui manifeste pour lui. On peut poursuivre le journaliste qui écrit sur l’affaire et l’internaute qui la commente. À chaque fois, le pouvoir aura peut-être le sentiment d’avoir réglé un problème.
Il n’aura fait que fermer une porte supplémentaire.
Kaïs Saïed n’a manifestement pas lu Sun Tzu. À force de fermer toutes les issues, il risque d’apprendre à ses dépens pourquoi le vieux général chinois recommandait d’en laisser toujours une.











3 commentaires
Mohamed Mabrouk
Comment etre farouchement pour des soldats qui visent sciemment des enfants et les abattent et un gouvernement qui legitime cela en disant qu’il faut tuer ajourd’hui les terroristes de demain? Peut-on pousser la solidarité tribale jusqu’a la? Je ne crois pas
Hannibal
Et si on inversait les rôles en termes de porte de sortie. Celui qui est encerclé n’est pas celui qu’on pense.
Gg
« …tout en préparant une expédition vers Gaza en face à face avec un État sanguinaire et voyou ».
De qui parlez vous, là ? Des palestiniens? De l’iran? D’Israël ?