Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

La Tunisie destinée à l’exportation

Article réservé aux abonnés

Écouter cet article

0:00 0:00

Par Mohamed Salah Ben Ammar

    Par Mohamed Salah Ben Ammar

    Il faut parfois écouter un discours officiel tunisien pour découvrir que la Tunisie que l’on présente au monde n’est manifestement pas celle que l’on habite.

    Le discours de notre ministre des Affaires étrangères à l’Assemblée générale des Nations unies en est une assez belle démonstration.

    Tout y est impeccable. La tenue traditionnelle, complète, élégante, dans un bleu-gris soigneusement choisi, le petit drapeau fièrement accroché au revers. Même le décor est parfait. Quant aux mots, ils le sont davantage encore : paix, solidarité, climat, migrations, justice internationale, réforme de l’ONU, droits de l’homme, dialogue entre les nations…

    Bref, une Tunisie magnifique. Presque trop belle pour être vraie.

    On pourrait même remercier l’intelligence artificielle : elle a au moins le mérite de produire des textes où les contradictions tiennent parfaitement dans la même page.

    Certes le discours aurait d’ailleurs eu davantage de portée s’il avait été prononcé par le président de la République lui-même. Mais il ne pouvait évidemment pas l’être. Certaines phrases sont plus faciles à prononcer lorsqu’on n’a pas à répondre directement de la réalité qu’elles décrivent.

    Et puis arrive la phrase finale, celle qui mérite à elle seule le déplacement, celle que désormais répètent tous les ministres comme un laisser-passer :

    Sous le leadership de Kaïs Saïed, nous dit le ministre des affaires étrangères, la Tunisie « poursuit son œuvre de démocratisation et de consécration des droits de l’homme ».

    Il fallait oser.

    Le positif, bien sûr, c’est que la Tunisie reste officiellement attachée à la démocratie et aux droits humains. Il faut au moins reconnaître à la diplomatie cette fidélité aux grands principes.

    Le problème, c’est que les grands principes ont parfois la mauvaise habitude de rencontrer les petits détails de la vie.

    Par exemple, l’hôpital où l’on attend des heures. Le médicament que l’on ne trouve pas. Les prix qui montent. L’administration qui transforme la moindre démarche en parcours initiatique. Le jeune diplômé qui cherche du travail pendant des années et finit par regarder la Méditerranée comme une porte de sortie.

    Il y a aussi le médecin, l’ingénieur, l’universitaire ou l’entrepreneur qui se demande, à force d’obstacles, si son avenir est encore ici.

    Et puis il y a ces opposants, journalistes, avocats et militants poursuivis ou emprisonnés pendant que l’on nous explique, depuis New York, que le pays avance tranquillement sur le chemin des libertés.

    Il faut tout de même une certaine audace intellectuelle pour faire tenir tout cela dans la même phrase.

    Mais, reconnaissons-le, nous sommes devenus excellents dans l’art de faire cohabiter les contraires.

    Certains ont intégré la pensée magique comme mode fonctionnement.

    Nous parlons de justice et de droits de l’homme pendant que les Tunisiens ont peur de mettre un like sur ce qu’ils peuvent encore lire. La peur est partout.

    Nous parlons de solidarité pendant que des familles comptent leurs dinars pour se soigner et que des jeunes considèrent le départ comme un projet d’avenir.

    À ce rythme, notre diplomatie devrait peut-être déposer un brevet pour cette nouvelle prouesse : la Tunisie à deux exemplaires, la Tunisie destinée à l’exportation et la Tunisie locale.

    Il y a celle qu’on décrit à New York : moderne, apaisée, démocratique, respectueuse des droits, championne du dialogue et de la solidarité.

    Et puis il y a celle qui reste à Tunis, Sfax, Kairouan, Gafsa, Jendouba ou ailleurs, coincée dans les files d’attente, les pénuries, les salaires qui ne suivent plus les prix, les services publics qui s’essoufflent et les inquiétudes qui, elles, n’ont besoin d’aucune traduction simultanée.

    Un ministre des Affaires étrangères est naturellement là pour défendre l’image de son pays. C’est son métier, mais il doit rester crédible, c’est son devoir. Précisément : pourquoi notre ministre des Affaires étrangères s’est-il aventuré sur des pentes glissantes, sur ce que le réel s’acharne chaque jour à démentir ?

    La diplomatie peut arrondir les angles. Elle peut choisir ses mots. Elle peut même, à l’occasion, mettre un peu de poudre aux yeux. Mais elle ne peut pas durablement remplacer le réel. Le fait même qu’il cite nommément le président est un aveu.

    Surtout à l’époque où il suffit de quelques secondes pour qu’un discours prononcé à New York rencontre une vidéo tournée dans un hôpital tunisien, une file devant une pharmacie, le témoignage d’un jeune sans emploi ou celui d’un opposant derrière les barreaux.

    Le monde est devenu un village. Et dans ce village, tout le monde finit par connaître le voisin.

    La Tunisie décrite à l’ONU est magnifique, c’est celle dont nous rêvons.

    Malheureusement la Tunisie soigneusement emballée pour New York est autre que celle où les Tunisiens doivent vivre au quotidien.

    BIO EXPRESS

    Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

    Subscribe to Our Newsletter

    Keep in touch with our news & offers

    Contenus Sponsorisés

    Commentaire

    1. Roufa

      Répondre
      29 septembre 2026 | 13h17

      C’est à croire que l’ONU est une tribune où on vient faire sa confession et vider son sac , le ministre tunisien ment et fanfaronne comme le font tous les autres, c’est à dire ,les opprimés, les lécheurs de bottes, les corrompus, etc…… on est là pour prêter allégeance et soumission aux plus puissants, ceux qui font à peine semblant et qui ne mâchent pas leurs mots. Du coup, la Tunisie à l’ONU, c’est un non lieu, pas de quoi en faire drame.

    Répondre

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *