Après l’agression sexuelle dont Yakin aurait été victime, on a d’abord lu les commentaires. Ils sont arrivés avant la procédure, avant que quiconque ait ouvert un dossier. Deux familles s’y sont exprimées. Les uns réclamaient la peine de mort. Les autres demandaient ce que faisait une adolescente de quinze ans dans la rue, et pourquoi une mère la laissait sortir avec une amie.
On les croirait ennemis. Ils s’accordent pourtant sur l’essentiel : le corps d’une femme, même celui d’une enfant, appartient à quelqu’un. Au père, au frère, au mari, qui doivent le garder. À défaut, à ceux qui le prennent. La morale collective fait office de cadenas. Quand le cadenas saute, on cherche la clé du côté de la victime, ou la corde du côté du coupable.
Combien de fois a-t-on dit aux femmes de se couvrir, de rentrer tôt, de se faire discrètes, de baisser les yeux ? Des générations de conseils, et pas un seul adressé à ceux qui agressent. Les femmes ont appris à éviter les prédateurs. Les policiers ont appris à les arrêter. Entre les deux, personne n’a demandé d’où ils sortaient.
Ce qui a été infligé à cette enfant est abject, et personne n’a à s’en excuser. Les coupables, s’ils sont reconnus tels, doivent être jugés et punis avec toute la sévérité de la loi. La colère est saine. Elle prouve que l’horreur nous atteint encore. Ceux qui l’expriment ne sont pas des barbares. Beaucoup ont une fille, une sœur, une nièce, et ont eu peur en lisant. Cette peur n’a rien de honteux.
Quand la colère siège au tribunal
Le problème commence quand la colère prend la place du tribunal. On réclame alors la mort, ou l’absence de la moindre clémence, pour des hommes qu’on dit coupables avant qu’ils aient été présumés quoi que ce soit. Présumés. Le mot gêne, on le saute. Il est pourtant la seule chose qui sépare une justice d’une battue. Reste à savoir si cette colère est aussi spontanée qu’elle en a l’air, et pourquoi la même solution revient à chaque drame, avec la même assurance et dans les mêmes bouches.
Et l’on raille au passage les « droits-de-l’hommistes », ces gens déconnectés qui défendraient les bourreaux plutôt que les victimes. Le procédé est commode. Il confond trois choses qu’il faut tenir séparées. La sécurité d’abord : des rues plus sûres, une police qui agit, des quartiers qu’on n’abandonne pas aux trafics et à l’impunité. La justice ensuite : elle sanctionne, et elle sanctionne fort. Les droits fondamentaux enfin : ils ne disent pas que le coupable est innocent, ils disent que le coupable reste un être humain jusqu’à la fin de sa peine. Un humain qu’il faut comprendre afin d’éviter que d’autres fassent comme lui.
Refuser qu’on lynche n’a jamais voulu dire qu’on absout. Qui défend la présomption d’innocence défend d’abord la fiabilité de la condamnation, celle qui compte pour la victime.
Car il y a une question que la fureur évite : est-ce que cela marche ? Si la sévérité seule suffisait à arrêter le viol, on le saurait depuis longtemps. Si la peine de mort avait réussi à « purifier » des sociétés, il n’y aurait plus de débat. La peine dit ce que nous ne tolérons pas, et elle le dit bien. Elle ne dit pas comment ne pas en arriver là.
Une autre contradiction mérite d’être regardée en face. Si un criminel viole ou tue, devons-nous en conclure que tous les autres, ceux qui le deviendront peut-être, sont des sous-hommes ? Ou continue-t-on d’appliquer la loi, comme à des hommes, le temps que la justice fasse son travail ?
Ceux qui réclament la mort des violeurs au nom des femmes proposent, sans le dire, une société où la violence régule la violence. Une société où celui qui tient le plus fort la corde décide de qui est encore un homme. Les femmes n’y gagneraient rien. Elles y vivraient sous le même régime, avec un bourreau de plus.
La mémoire courte
Ce pays sait pourtant de quoi il parle. Il a vécu des années sous la dictature. On peine à les chiffrer, tant le mot est flou, mais celles qui ont précédé 2011 en furent indéniablement. On y a fait à des hommes ce qu’on ne débat même plus aujourd’hui, parce qu’on leur avait refusé le minimum.
Il y a quelques jours est morte la mère de Kamel Matmati. Elle avait passé des années de prison en prison à chercher son fils, tué quelques heures après son arrestation, sous la torture. Devant l’IVD, elle avait dit : « Dites-moi seulement où il est, je n’ai même pas besoin de le voir. » Personne n’a eu le courage de lui répondre. Son fils avait péri des mains de gens qui avaient décidé qu’il n’était plus tout à fait un homme, donc plus tout à fait protégé.
Voilà ce que signifie « droits de l’Homme » pour un pays qui a connu ces commissariats. Le mot n’a rien de décoratif. Il désigne la distance qui sépare un interrogatoire d’une exécution. On peut la trouver encombrante, mais quelqu’un a déjà payé pour qu’elle existe.
La mémoire, chez nous, s’est raccourcie. À chaque fait divers, on la troque contre une rage collective, et l’on découvre que ce qu’on croyait acquis tenait à une seule affaire sordide. Un peuple qu’on habitue à applaudir la corde finit par ne plus demander de comptes à ceux qui la tiennent.
Que faisons-nous avant ?
La vraie question est donc plus inconfortable, et on ne la pose presque jamais. Que faisons-nous avant ?
Avant, c’est le garçon de douze ans à qui l’on rit quand il suit une fille dans la rue. C’est l’insulte lancée d’une voiture, qu’on appelle compliment. C’est le harcèlement qu’on range parmi les usages, et la fille à qui l’on conseille de ne pas y prêter attention. C’est le frère qui « surveille » sa sœur et le père qui trouve cela normal. C’est le mot « non » traité comme une étape de négociation. C’est la violence qu’un enfant apprend à la maison, en classe, sur le trottoir, et qu’on lui apprend à trouver virile. C’est l’adulte qui a vu et n’a rien dit. Chacun de ces gestes est minuscule. Mis bout à bout, ils forment une éducation.
Tout cela repose sur une même idée, que les deux familles de commentaires partagent : la femme comme objet de désir, vil, abstrait, collectif, qu’on protège ou qu’on prend, et jamais comme une personne qui traverse une rue. C’est cette idée qui ouvre la voie aux comportements les plus barbares. La délinquance, les stupéfiants et les manquements policiers aggravent le mal, mais ils ne l’expliquent pas. Le mépris est arrivé bien avant eux.
On ne fabrique pas un violeur en un soir. Il faut des années et beaucoup de témoins. Nous avons été les témoins.
Une société ne protège pas ses femmes en leur promettant que leurs agresseurs seront punis, même si cette promesse-là doit être tenue. Elle les protège en produisant moins d’agresseurs. C’est plus long, moins spectaculaire, et cela ne donne aucun coupable à haïr en attendant.
Yakin n’est ni la première, ni la seule. Combien de garçons de douze ans marchent, en ce moment, derrière une fille dans une rue de Tunis, et qui les regarde sans rien dire ?










