Sept milliards de dinars. C’est le déficit cumulé des caisses sociales tunisiennes, chiffre présenté lors d’un atelier de réflexion organisé la semaine dernière par le département de la protection sociale et économique et de l’économie informelle de l’UGTT. Invité lundi 28 septembre 2026 sur Express FM, le spécialiste de la protection sociale Hédi Dahman a dressé un état des lieux alarmant d’un système à bout de souffle, tout en insistant sur un point : la crise n’est pas nouvelle, mais le retard accumulé dans les réformes en renchérit chaque année le coût.
Le chiffre de sept milliards de dinars ne doit toutefois pas masquer des réalités financières différentes. Selon Hédi Dahman, la CNSS et la CNRPS font face à un déficit structurel, leurs ressources ne permettant plus de couvrir leurs engagements. La situation de la Cnam est différente : elle dispose, sur le plan comptable, de ressources, mais souffre d’une trésorerie insuffisante.
Le problème de la Cnam tient notamment au recouvrement. Les cotisations collectées par les deux autres caisses ne lui sont pas intégralement reversées. La difficulté n’est donc pas uniquement celle du montant des ressources, mais celle de leur disponibilité effective. Une situation qui finit par contaminer l’ensemble de la chaîne sanitaire.
Pharmaciens, biologistes, centres de dialyse, établissements hospitaliers publics et Pharmacie centrale sont ainsi concernés par les retards de règlement et les tensions de trésorerie. Pour Hédi Dahman, la dégradation de la situation financière des caisses menace directement la qualité des prestations fournies aux assurés.
Le plus préoccupant n’est pourtant pas seulement l’ampleur du déficit. C’est le temps perdu.
Hédi Dahman a rappelé que la situation avait connu une amélioration entre 2019 et 2022 avant de se dégrader à nouveau. La crise est, à son sens, multidimensionnelle. Elle résulte de facteurs démographiques, financiers et de gouvernance. Mais les solutions possibles existent et ont déjà été expérimentées ailleurs.
Le spécialiste a affirmé que plus de deux ans de discussions et plus de six conseils ministériels avaient été consacrés au dossier, dont une dernière réunion présidée par la cheffe du gouvernement. Pourtant, les annonces concrètes se font toujours attendre. Les autorités en sont encore, selon lui, aux « orientations générales » et aux discours sur la réforme.
M. Dahman a insisté d’autant plus sur l’urgence que les chiffres présentés ne sont pas des estimations personnelles. Ils proviennent des états financiers officiels des caisses sociales. Leur évolution constitue donc un indicateur du risque de dégradation du service public, qu’il s’agisse du versement des pensions ou de la prise en charge des soins.
La crise commence d’ailleurs à dépasser le cadre comptable. Elle nourrit une inquiétude très concrète chez les citoyens : les pensions seront-elles versées ? Les médicaments seront-ils remboursés ? Les soins continueront-ils à être pris en charge ?
L’un des points les plus sensibles soulevés par Hédi Dahman concerne les relations financières entre les caisses. Selon son analyse, le système en est arrivé à faire peser une partie de la pression du financement des pensions sur la Cnam, créée en 2004 et présentée comme « l’enfant cadet » du dispositif.
Or, la Tunisie fonctionne sur un système de répartition alimenté principalement par les cotisations des affiliés et des employeurs. Dans ce modèle, chaque caisse doit pouvoir disposer des ressources qui lui sont destinées.
D’où la nécessité, selon lui, d’une séparation comptable beaucoup plus nette entre les organismes. Chaque caisse devrait disposer de son propre budget, de ses propres ressources et d’un suivi spécifique de ses besoins. L’enjeu est notamment de mettre fin aux mécanismes qui conduisent une caisse à collecter des ressources pour une autre sans que celles-ci lui soient effectivement reversées.
Le déficit des régimes de retraite n’est pas apparu récemment. Hédi Dahman a situé le début de la dégradation structurelle autour de 1993, dans un contexte de profondes évolutions démographiques.
Depuis, les pouvoirs publics ont régulièrement adopté des mesures correctives : hausse de l’âge de départ à la retraite, augmentation des cotisations ou ajustements destinés à améliorer temporairement les comptes. Ces mesures ont permis de gagner du temps, mais pas de régler le problème de fond.
Pour le spécialiste, une nouvelle réforme purement paramétrique ne suffira pas. Le système doit être repensé à partir des réalités actuelles : allongement de l’espérance de vie, recul de l’âge d’entrée dans la vie professionnelle, transformation des carrières, évolution du marché du travail et fortes différences entre les régimes public et privé.
Il a appelé donc à une réforme structurelle, élaborée sur une période d’au moins trente ans, soit une génération professionnelle. Elle devrait préserver les droits acquis tout en évitant de reporter indéfiniment la facture sur les générations futures.
Autre paradoxe du système : une partie considérable de la population active reste en dehors de la protection sociale alors qu’elle pourrait contribuer à son financement.
Hédi Dahman a avancé qu’environ 2,5 millions le nombre de personnes étaient concernées par l’économie informelle, soit près de 30% de la population active selon les chiffres évoqués lors de l’entretien. Cette population échappe largement aux mécanismes contributifs.
Pour le spécialiste, l’intégration progressive de ces travailleurs dans le système est devenue incontournable. Elle permettrait à la fois d’élargir la couverture sociale et d’augmenter la base contributive, à un moment où les recrutements diminuent dans les secteurs public et privé.
Le taux de couverture actuel, estimé entre 67% et 68%, signifie que près d’un tiers des Tunisiens reste encore en dehors de la protection sociale. Une situation qui fait également peser une charge supplémentaire sur le budget de l’État et les contribuables, notamment pour les dépenses de santé.
Face à l’urgence, Hédi Dahman a proposé une réforme en trois temps : d’abord stopper l’hémorragie de trésorerie et répondre aux besoins immédiats des caisses ; ensuite adopter des mesures correctives à moyen terme ; enfin mettre en place une stratégie de long terme couvrant au moins une génération professionnelle.
L’objectif est précisément de ne plus reproduire le cycle engagé depuis 1993 : attendre que les comptes se dégradent, adopter une mesure ponctuelle, puis repousser de quelques années une crise qui revient plus sévèrement.
Le spécialiste a mis notamment en garde contre la tentation de régler chaque nouvelle difficulté par une augmentation des cotisations ou un relèvement de l’âge de départ. Ces choix peuvent également retarder l’entrée des jeunes diplômés sur le marché du travail et réduire les possibilités de renouvellement de la population active.
Pour Hédi Dahman, le problème est également celui de la gouvernance.
Les caisses sociales ont progressivement assumé, depuis les années 1980, des prestations qui devraient selon lui relever de la solidarité nationale et donc du budget de l’État. Il préconise de recentrer les caisses sur leur mission première : pensions, couverture des risques liés au décès, assurance maladie et prestations familiales.
Cette clarification devrait s’accompagner d’une plus grande transparence budgétaire, d’un renforcement des contrôles internes et externes et d’une modernisation des systèmes d’information. Mais les caisses sont confrontées à la fuite de compétences, notamment parmi les ingénieurs spécialisés dans l’informatique. Les procédures de marchés et d’achats publics compliquent par ailleurs le déploiement rapide des solutions nécessaires.
Pour M. Dahman, ces investissements ne doivent pas être considérés comme une dépense supplémentaire : ils peuvent au contraire réduire les coûts liés aux erreurs de gestion et améliorer l’efficacité du système.
Le paradoxe est que la Tunisie ne part pas de zéro. Le système de protection sociale tunisien possède une longue histoire et a même inspiré certaines expériences étrangères. Des délégations tunisiennes continuent d’ailleurs à étudier les pratiques internationales en matière de recouvrement, de comptabilité, de gestion des pensions et de contrôle.
Le problème est désormais celui de l’adaptation d’un modèle ancien à une société qui a profondément changé.
Et le périmètre du débat est lui-même plus large qu’on ne le dit souvent. Aux trois principales caisses s’ajoute en effet la caisse dédiée aux avocats, qui connaît elle aussi, selon Hédi Dahman, des difficultés financières liées à des causes comparables.
Le constat final est donc moins celui d’un système condamné que celui d’un système arrivé au bout d’un cycle de réformes ponctuelles. Pour le spécialiste, une restructuration reste possible. Mais chaque année de retard augmente la facture.
N.J










