Les Tunisiens, ou du moins une grande partie d’entre eux, sont les champions des raccourcis et des délestages de responsabilités. « Ce n’est pas de ma faute, c’est celle de l’autre, du temps, de l’époque, de la télé, des réseaux sociaux » etc. A la suite de l’horrible viol dont a été victime l’adolescente Yakin, beaucoup se sont échinés à tenter de trouver un responsable. Un responsable qui, évidemment, coche les cases nécessaires dont la première est de ne jamais se remettre en question. Personne ne se demandera à quel point une société doit être malade pour produire des jeunes aussi monstrueux, personne ne s’interrogera sur l’environnement, le rôle de chacun et l’absence de l’Etat. Il est bien plus commode de désigner un responsable tout trouvé et qui de préférence ne se défendra pas. Certains ont accusé la famille de la victime voire la gamine elle-même, d’autres feignent la subtilité et proclament : c’est à cause des feuilletons produits par Sami El Fehri. Champions du raccourci !
Parce qu’évidemment, dans cette formidable mécanique intellectuelle, il faut absolument une cause unique. Une seule. Simple, identifiable, pratique, et surtout suffisamment éloignée de nous pour que personne n’ait à regarder dans le miroir. Le crime est atroce ? Très bien. Les coupables doivent répondre de leurs actes ? Evidemment. Mais puisque la réalité est compliquée, pourquoi s’embêter avec elle ? Il suffit de trouver un coupable de substitution. La télévision fera parfaitement l’affaire.
On en arrive donc à cette idée aussi séduisante que grotesque : des feuilletons diffusés quelques semaines par an auraient suffisamment de pouvoir pour fabriquer à eux seuls une génération de violeurs, de délinquants et de criminels. Il fallait y penser. C’est presque rassurant, d’ailleurs. Cela permet de croire que tout était parfaitement normal avant l’arrivée des feuilletons de Sami El Fehri, que nos rues étaient paisibles, que nos familles étaient exemplaires, que nos écoles fonctionnaient à merveille et que l’Etat était partout où il devait être. Puis, un beau jour, la télévision est arrivée et tout a dérapé.
Le feuilleton, ce nouveau bouc émissaire national
Peut-on réellement penser qu’un feuilleton diffusé à peine un mois par an, pendant le mois de Ramadan, puisse avoir un tel impact sur le comportement de toute une génération ? Une génération qui, elle, passe douze mois sur douze dans la rue, sur Internet, dans les quartiers, à l’école, dans des familles parfois fracassées, au contact de la précarité, de la violence, de la drogue, des réseaux sociaux et d’une multitude d’autres influences ?
Si les feuilletons avaient ce pouvoir magique, il suffirait alors de programmer les bons scénarios pour régler tous les problèmes du pays. Sami El Fehri n’a qu’à produire une série sur le patriotisme et, dès le Ramadan suivant, nous aurons une jeunesse éperdument amoureuse de la Tunisie, drapeau à la main et hymne national aux lèvres. Un autre feuilleton sur la propreté, et voilà nos rues transformées en modèles de salubrité. Une série sur le respect du code de la route et, miracle, les Tunisiens cesseraient de conduire comme s’ils participaient à une course contre la mort.
Evidemment que non. Parce qu’un être humain n’est pas une télécommande à laquelle on appuie sur « programme suivant » pour modifier instantanément son comportement.
D’ailleurs, si les productions télévisuelles avaient une telle puissance de transformation, il faudrait commencer à se demander sérieusement ce que les « Feux de l’amour » ont fait à la démographie française. Des décennies de feuilletons, des générations de téléspectateurs et une natalité qui ne suit manifestement pas les scénarios de la série. A moins que l’on découvre demain que l’excellence américaine en matière de domination mondiale soit une conséquence directe de « Dallas ». Après tout, si l’on accepte le raisonnement, pourquoi s’arrêter en chemin ?
La télévision peut évidemment influencer. Le cinéma peut banaliser certains comportements. Les réseaux sociaux peuvent amplifier la violence, la haine et les comportements déviants. Tout cela mérite d’être étudié sérieusement. Mais entre reconnaître une influence possible et attribuer à une production télévisuelle la responsabilité d’un crime aussi abject, il y a un gouffre. Et ce gouffre s’appelle la réalité.
Ce que nous ne voulons surtout pas regarder
La réalité, justement, est beaucoup moins confortable. Elle oblige à admettre que la violence n’est pas arrivée avec une série télévisée. Elle est dans les rues, dans certaines familles, dans les écoles, dans les quartiers, dans les discours, dans les rapports de domination et parfois jusque dans les foyers où elle est considérée comme une méthode d’éducation.
C’est le même père de famille qui frappe ses enfants et parfois sa femme qui peut, le lendemain, s’indigner devant la violence d’un feuilleton. Ce sont les mêmes personnes qui ont longtemps regardé avec une certaine fascination, voire une certaine complaisance, des scènes de violence politique ou religieuse qui peuvent aujourd’hui découvrir soudainement que la violence est mauvaise. Ceux qui tolèrent quotidiennement les humiliations, les insultes, les agressions et les violences faites aux femmes et aux enfants peuvent parfaitement se transformer en procureurs de la télévision dès qu’un fait divers épouvantable survient.
C’est pratique. Et surtout, cela évite de se poser les mauvaises questions.
Que fait-on de la pauvreté ? De la précarité ? Du décrochage scolaire ? De la consommation de drogues ? De la violence familiale ? De l’effondrement de certains repères collectifs ? Du recul de l’école et de l’Etat dans certains espaces ? De la banalisation de la violence dans la vie quotidienne ? De l’éducation sexuelle et affective quasiment inexistante ? De la protection des enfants ? De l’impunité ? De la capacité de la société à repérer et empêcher les comportements dangereux avant qu’ils ne deviennent criminels ?
Toutes ces questions sont beaucoup plus difficiles que : « C’est à cause des feuilletons de Sami El Fehri. »
Parce qu’elles nous impliquent tous. Elles impliquent les parents, l’école, l’Etat, la justice, les médias, les associations, les éducateurs et, plus largement, la société elle-même. Elles obligent surtout chacun à admettre qu’il n’existe pas de société innocente qui regarderait, depuis son canapé, quelques méchants criminels fabriquer seuls leurs monstruosités.
Accuser Sami El Fehri d’avoir perverti une jeunesse supposément innocente et immaculée est donc une solution merveilleusement confortable. Elle permet de déplacer la responsabilité, de se donner bonne conscience et de transformer un problème collectif en problème de programmation télévisuelle. Et pour donner à la chose un petit parfum de courage, on s’attaque à quelqu’un qui ne répond pas, ou qui n’a aucun intérêt à répondre.
C’est cela, le véritable génie du raccourci : transformer une tragédie collective en affaire personnelle, trouver un bouc émissaire et déclarer ensuite, avec le soulagement de celui qui vient d’échapper à toute responsabilité : « Ce n’est pas nous. C’est la télévision. »
Non. La télévision n’a pas inventé la violence. Elle n’a pas inventé la misère, la brutalité, la domination, l’abandon, la drogue ou l’incapacité à protéger les plus vulnérables. Elle peut les montrer, parfois les banaliser, parfois les exploiter. Mais elle ne peut pas servir éternellement de paravent à une société qui refuse de regarder ses propres défaillances.
C’est peut-être cela qui dérange le plus. Si nous voulons réellement comprendre ce qui s’est passé à Mellassine, il faudra regarder beaucoup plus loin que l’écran de télévision. Il faudra regarder autour de nous. Et surtout, il faudra accepter de nous regarder nous-mêmes.










