Le réseau d’eau potable paie aujourd’hui le prix de plusieurs décennies de sous-investissement et de retards dans le renouvellement de ses infrastructures. C’est le constat dressé par Houcine Rhili. Intervenant lundi 5 octobre 2026 sur Mosaïque FM, l’expert en gestion des ressources hydriques a alerté sur l’état préoccupant des conduites publiques et sur l’ampleur des volumes d’eau qui n’atteignent jamais les usagers.
Selon lui, près de 23% de l’eau injectée dans les réseaux sont perdus, auxquels s’ajoutent les prélèvements illégaux et les branchements clandestins, qui représenteraient à eux seuls 17 à 18%. Une situation qui ne relève plus d’un simple problème technique : elle traduit les limites d’un système dont une partie importante des infrastructures arrive en fin de vie.
L’un des principaux facteurs de cette dégradation réside dans l’âge du réseau. Houcine Rhili a souligné que 20% des conduites auraient aujourd’hui plus de 53 ans, alors que leur durée de vie moyenne est estimée à 25 à 30 ans.
Autrement dit, une partie du réseau fonctionne bien au-delà de la période pour laquelle ses infrastructures ont été conçues. Cette vétusté favorise les fuites, fragilise les conduites et réduit leur capacité à supporter l’augmentation constante de la demande.
Le phénomène serait particulièrement marqué dans certaines régions. À Gabès, par exemple, les pertes sur le réseau atteindrait, selon les données citées par Rehili, 50% des volumes injectés : autrement dit, pour 100 litres envoyés dans les canalisations, seulement la moitié parviendrait effectivement à destination.
Un niveau de perte qui illustre l’ampleur du problème : il ne s’agit plus seulement d’optimiser un réseau performant, mais de rattraper un retard infrastructurel devenu structurel.
Les chiffres avancés pour 2025 donnent également la mesure du phénomène. Quelque 212 177 fuites ont été réparées au cours de l’année, ainsi qu’environ 25 000 interventions sur les conduites, selon l’expert.
Derrière ces chiffres se dessine une réalité particulièrement préoccupante : les équipes techniques interviennent continuellement pour réparer les conséquences d’un réseau vieillissant, alors que le renouvellement préventif des infrastructures reste insuffisant.
Or, comme l’a souligne Houcine Rhili, plus on reporte le renouvellement, plus la facture de réparation devient lourde. Une fuite réparée constitue une réponse immédiate ; le remplacement d’une conduite vieillissante constitue, lui, une réponse structurelle. La multiplication des réparations ne saurait donc se substituer indéfiniment à une politique de renouvellement du réseau.
À cette vétusté s’ajoute l’évolution considérable des besoins. Certaines conduites installées il y a plusieurs décennies avaient été dimensionnées pour des niveaux de consommation et des populations bien inférieurs à ceux d’aujourd’hui.
Houcine Rhili a cité notamment les régions du Sahel, notamment Sousse, Monastir et Mahdia, où les infrastructures conçues il y a une trentaine d’années doivent désormais répondre à une demande nettement plus importante, dans des zones dont la population a fortement progressé.
Le problème est donc double : des conduites vieillissantes doivent simultanément supporter une pression accrue et répondre à une demande croissante. Une équation difficilement tenable sans programme massif de réhabilitation et de modernisation.
Le vieillissement du réseau n’est pas uniquement une question hydraulique. Il constitue également un problème financier majeur.
Chaque volume d’eau perdu représente des ressources mobilisées, traitées et transportées sans parvenir au consommateur. À cela s’ajoutent les coûts liés aux interventions répétées, à la réparation des fuites et au remplacement ponctuel des équipements défaillants.
M. Rhili a avancé que le renouvellement du réseau nécessiterait des financements considérables et devrait être envisagé sur plusieurs années. Il a pointé notamment l’écart entre l’ampleur des besoins et les moyens effectivement mobilisables.
Selon Hsan Rehili, les besoins annuels d’investissement évalués par la Banque mondiale dans le secteur de l’eau — couvrant notamment la mobilisation des ressources, la gouvernance de l’eau et la réhabilitation des réseaux — s’élèvent à environ 900 millions de dollars par an.
Or, le chiffre prend une tout autre dimension lorsqu’il est rapporté aux capacités d’investissement de l’État tunisien. Ces 900 millions de dollars représenteraient à eux seuls près de la moitié du budget d’investissement de l’État.
Autrement dit, consacrer chaque année un montant de cet ordre au seul secteur de l’eau reviendrait à mobiliser une part considérable de l’enveloppe consacrée par l’État à l’ensemble de ses investissements. Une telle équation apparaît difficilement soutenable, tant sur le plan budgétaire que dans sa mise en œuvre concrète, selon l’expert.
Cette comparaison permet surtout de mesurer l’ampleur du retard accumulé. Le problème n’est plus celui d’une simple enveloppe supplémentaire à dégager pour entretenir les conduites : il s’agit désormais de financer un rattrapage infrastructurel massif, après plusieurs décennies de vieillissement du réseau.
Un effort d’investissement d’autant plus urgent que le temps joue désormais contre la Tunisie : alors que les besoins augmentent, la quantité d’eau disponible par habitant devrait, elle, continuer de se contracter.
Houcine Rhili a signalé qu’à l’horizon 2050, le Tunisien pourrait ne disposer que de la moitié des volumes d’eau qu’il consomme aujourd’hui. Selon les chiffres qu’il a avancé, on passerait de 400 mètres cubes par an par habitant à environ 250 mètres cubes.
À terme, la question de l’eau potable ne se résumera donc plus à la capacité de mobiliser de nouvelles ressources. Elle dépendra tout autant de la capacité de la Sonede à cesser de perdre une partie de celles qu’elle parvient encore à mobiliser.
N.J










