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Ahmed Néjib Chebbi, le prisonnier d’une Tunisie ingrate

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Par Nizar Bahloul

    Quand Ahmed Néjib Chebbi a été incarcéré pour la première fois, moi je n’étais pas encore né.

    Aujourd’hui, à 82 ans, M. Chebbi est encore en prison.

    Non pas pour un crime de droit commun, pour diffamation ou injures, mais dans le cadre de l’affaire dite du complot contre la sûreté de l’État, pour laquelle il a été condamné à douze ans de prison.

    Encore une fois, Ahmed Néjib Chebbi se retrouve derrière les barreaux et toujours pour la même rengaine : l’opposition au pouvoir en place.

    J’ai honte de cette Tunisie qui emprisonne ses personnes âgées et les laisse croupir dans des cellules inhospitalières pendant les dernières années de leur vie.

    Mais j’ai encore plus honte de cette Tunisie ingrate et injuste avec des personnes qui lui ont consacré leur existence.

    On peut ne pas aimer Ahmed Néjib Chebbi, ne pas partager ses idées, lui reprocher ses choix politiques et certaines de ses alliances ou considérer qu’il a mal négocié le virage de 2011. Là n’est pas le sujet.

    Le sujet est qu’à 82 ans, après plus d’un demi-siècle de militantisme, cet homme est de nouveau en prison et observe depuis le 1er octobre une grève de la faim pour protester contre les restrictions d’accès à l’information imposées aux détenus. Comme lorsqu’il avait vingt ans, Ahmed Néjib Chebbi en est donc encore réduit à utiliser son propre corps comme ultime moyen de protestation.

    Quand El Maoukif se cachait sous le manteau

    N’étant pas né quand Ahmed Néjib Chebbi a commencé à militer contre le despotisme, je l’ai donc découvert sur le tard à travers l’hebdomadaire El Maoukif. À l’époque, il n’y avait ni Internet, ni chaînes satellitaires pour accéder aux informations et aux activités politiques de l’opposition. Il y avait El Maoukif, qu’on cachait sous le manteau et qui relayait les différentes informations des oppositions. Car El Maoukif ne relayait pas uniquement les idées du Parti démocratique progressiste (PDP), mais également celles des travailleurs, des communistes, des islamistes et des nationalistes arabes. C’était une bouffée d’oxygène. L’une des rares.

    De Tunis, je regardais avec admiration et envie la vie politique française à travers Les Guignols de l’Info sur Canal+, les débats télévisés enflammés sur Antenne 2 et je lisais à la virgule près Le Canard enchaîné, que je cachais lui aussi sous le manteau après l’avoir obtenu, au gré des mercredis, via n’importe quelle connaissance arrivant de France.

    Et j’espérais qu’un jour on puisse avoir en Tunisie un tel paysage politico-médiatique. Pourquoi donc ne mériterions-nous pas, nous aussi, une presse libre, une opposition qui parle sans demander la permission et des dirigeants que l’on peut critiquer sans craindre de finir derrière les barreaux ? El Maoukif nourrissait cet espoir chaque jeudi.

    La grève de la faim, depuis 1969

    Les grèves de la faim jalonnent d’ailleurs le parcours d’Ahmed Néjib Chebbi depuis sa jeunesse. Dans ses mémoires, Al-Massira wal-Massar, ma jara wa ma ara, « Le parcours et la trajectoire — Ce qui s’est passé et ce que j’en pense », il raconte celle qu’il entame en janvier 1969 alors qu’il est détenu. Elle durera quinze jours. Il raconte le froid, la cellule en ciment humide, la natte d’alfa posée à même le sol et l’administration pénitentiaire qui tente de le nourrir de force. Au quinzième jour, ses jambes commencent à se paralyser, puis ses mains. Se souvenant de sa grand-mère qui lui disait que la mort commence par les jambes, il comprend qu’il est peut-être en train de mourir et prévient le détenu de la cellule voisine en morse.

    C’était il y a 57 ans.

    Ce ne sera ni sa dernière prison, ni sa dernière grève de la faim.

    En octobre 2005, il est parmi les opposants qui cessent de s’alimenter pour réclamer les libertés politiques.

    En septembre 2007, avec feue Maya Jribi, il recommence lorsque le pouvoir cherche à priver le PDP et El Maoukif de leurs locaux. La grève dure un mois.

    Trois ans plus tard, en septembre 2010, rebelote lorsque des entraves empêchent l’impression et la diffusion d’El Maoukif. À chaque fois, le même procédé : quand tous les autres moyens sont épuisés, il reste son corps.

    La démocratie arrive, les électeurs regardent ailleurs

    Et puis 2011 est arrivé avec sa révolution. On allait enfin concrétiser ce rêve. Ce rêve de voir une Tunisie démocratique avec une justice juste et aveugle, une presse libre et indépendante, un pouvoir qui gouverne et une opposition qui s’oppose sans que l’un cherche à mettre l’autre en prison.

    Le plus naturellement possible, Ahmed Néjib Chebbi allait enfin recueillir les dividendes de décennies de militantisme. Mauvais calcul.

    Avec leur argent venu du Qatar et de Turquie, leurs spin doctors venus des États-Unis et les centaines d’imams qui ont investi les mosquées, les islamistes d’Ennahdha ont largement remporté l’élection de la Constituante de 2011.

    La frustration est grande. Les islamistes, dont plusieurs dirigeants avaient passé, de longues années confortablement installés à l’étranger, raflent la mise après une révolution qu’ils n’ont pas déclenchée. Ils offrent ensuite la présidence de la République à un autre opposant revenu de l’étranger, Moncef Marzouki, dans l’espoir de conquérir avec lui une partie de l’électorat laïc et francophone.

    Pour Ahmed Néjib Chebbi, qui avait mené son combat de l’intérieur, le réveil est brutal. Ce n’est plus une conquête, c’est une razzia.

    Avec sa camarade de toujours, feue Maya Jribi, ils restent dans l’opposition.

    Il prend ensuite rendez-vous avec les Tunisiens à la présidentielle de 2014. Sauf que non, les Tunisiens ne voulaient pas de lui et ont voté massivement pour feu Béji Caïd Essebsi et Moncef Marzouki. Le premier a rassemblé tous les opposants à l’islamisme, les laïcs et les progressistes ; le second a rassemblé tous les islamistes et les populistes. Il n’y avait pas de place pour Ahmed Néjib Chebbi qui n’a obtenu que 34.025 voix, soit 1,04%. Moins que le tirage d’El Maoukif.

    Après tout, réclamer pendant des décennies que le peuple puisse choisir implique aussi d’accepter qu’il choisisse quelqu’un d’autre.

    Le cirque parlementaire remet Chebbi en selle

    Les islamistes, eux, poursuivent leur razzia. Ils savent s’accommoder avec Béji Caïd Essebsi jusqu’à sa mort en 2019 et, aux législatives de cette même année, Ennahdha arrive de nouveau en tête. Pour le second tour de la présidentielle, les islamistes se rangent derrière Kaïs Saïed. Ahmed Néjib Chebbi respecte le jeu démocratique et se fait discret. À son âge, c’est plus que compréhensible.

    À l’Assemblée, les islamistes ne sont pas majoritaires, mais leur chef Rached Ghannouchi prend la présidence et Ennahdha demeure au cœur du jeu parlementaire. Le spectacle offert par le Bardo fera le reste : règlement intérieur malmené, micmacs politiques, agressions verbales et physiques de l’opposition, séances transformées en pugilat et blocages à répétition. L’ARP finit par écœurer une bonne partie des Tunisiens et par offrir sur un plateau à Kaïs Saïed l’argument dont il avait besoin : puisque la démocratie produit ce cirque, il faut remettre de l’ordre.

    Le 25 juillet 2021, le président de la République suspend les travaux de l’Assemblée, puis concentre progressivement l’essentiel des pouvoirs entre ses mains. La suite est connue : Parlement dissous, pouvoir par décret, Conseil supérieur de la magistrature dissous et nouvelle Constitution renforçant considérablement les pouvoirs présidentiels.

    C’est là qu’Ahmed Néjib Chebbi reprend son bâton de pèlerin. Il aurait parfaitement pu regarder le spectacle depuis son salon et se dire qu’après tout, les Tunisiens n’avaient pas voulu de lui en 2014 et que ce qui allait suivre n’était plus son problème.

    Il fait exactement l’inverse. Il alerte, prévient, concerte et tente de rassembler l’opposition. On peut discuter ses choix et notamment sa décision de travailler avec des formations qu’il avait combattues auparavant. C’est le principe même de la politique. Mais Chebbi estime que la démocratie tunisienne est en train de mourir et, à 77 ans, le voilà reparti au combat.

    Il finira de nouveau en prison, condamné dans l’affaire dite du complot contre la sûreté de l’État.

    Ingratitude ? Le mot me paraît bien faible.

    Car il ne subit pas uniquement l’ingratitude du pouvoir, il subit également l’indifférence d’une partie des Tunisiens.

    Les idiots du village haussent les épaules et se contentent de dire : « Mais pourquoi fait-il encore de la politique à son âge ? ».

    Les zélateurs du régime l’accusent de vouloir rétablir les islamistes au pouvoir.

    Quant à la masse, elle ignore même qu’il est en prison, voire qu’il existe.

    Et puis il y a ceux qui ouvrent leur clapet pour l’invectiver. Quand Ahmed Néjib Chebbi affrontait le pouvoir dans les années 1960, certains d’entre eux n’étaient même pas nés. D’autres étaient cachés sous le lit de peur du régime. Et d’autres encore, comme notre cher président, fréquentaient tranquillement les cellules destouriennes. Chacun son parcours de combattant.

    Le problème de Chebbi : avoir raison trop tôt

    Voilà peut-être le plus grand boulet d’Ahmed Néjib Chebbi : il n’a jamais réussi à se faire aimer de la masse. Une partie des Tunisiens voit en lui un bourgeois qui ne lui ressemble pas.

    Eh oui, pour séduire, Ahmed Néjib Chebbi aurait peut-être dû s’habiller fripé comme certains politiciens, invoquer Dieu à chaque phrase comme les islamistes ou faire le tour de la Tunisie en 4CV en buvant un capucin comme Saïed.

    Pour convaincre, il aurait fallu préférer les slogans aux raisonnements, l’arabe châtié au dialectal, accuser les nantis de tout et n’importe quoi et tourner le dos à tout progressisme.

    Parler de privatisation, d’économie de marché, de libéralisme, de laïcité, de libertés individuelles, d’égalité de genre et de démocratie n’a jamais été la meilleure recette pour séduire les Tunisiens.

    Sauf que c’est précisément ce qu’a toujours fait Ahmed Néjib Chebbi.

    Et voilà peut-être son plus grand défaut, celui qui le poursuit depuis des décennies : il a souvent raison trop tôt. Or avoir raison trop tôt en politique est parfois la meilleure manière d’avoir tort le jour de l’élection. Les peuples pardonnent plus facilement à celui qui les flatte qu’à celui qui leur annonce ce qu’ils n’ont aucune envie d’entendre.

    Le journaliste en exil Haythem El Mekki a résumé cette étrange relation dans une formule féroce : « Kaïs Saïed est le président que les Tunisiens méritent. Ahmed Néjib Chebbi est le président que les Tunisiens ne méritent pas. » On peut trouver la formule excessive ou injuste. Elle a néanmoins le mérite de poser la question : pourquoi cet homme qui a passé l’essentiel de sa vie à réclamer pour les Tunisiens des libertés dont il aurait très bien pu personnellement se passer n’a-t-il jamais réussi à gagner leur affection ?

    À 82 ans, encore une grève de la faim

    Vendredi, son fils Louaï a publié un témoignage qui résume mieux que tous les discours ce que représente une incarcération pour une famille. Cela faisait 303 jours que son père était détenu et, pendant ces 303 jours, la famille lui avait apporté 130 couffins. Vendredi était le premier jour où le couffin n’est pas parti à la prison. Non pas parce que la famille avait oublié ou renoncé à lui, mais parce qu’Ahmed Néjib Chebbi avait décidé de ne plus manger.

    La raison immédiate peut sembler dérisoire : TV5 Monde. La chaîne constituait l’une des rares fenêtres des détenus sur l’actualité internationale et elle leur a été retirée depuis plusieurs semaines, selon son épouse Safia Mestiri.

    Mais réduire cette grève à TV5 serait passer à côté du sujet. Avec la fin des visites des avocats après la procédure de cassation et la restriction des sources d’information accessibles en prison, les détenus dénoncent un isolement informationnel croissant. Ahmed Néjib Chebbi réclame le droit d’accéder à l’information, pour lui et pour les autres détenus.

    En 2007, il faisait une grève de la faim parce qu’on cherchait à faire taire El Maoukif. En 2010, il recommençait parce qu’on empêchait son journal d’être imprimé et distribué. En 2026, il recommence parce qu’on lui retire l’accès à l’information. Après avoir emprisonné le corps, on veut maintenant emprisonner l’esprit. La seule chose qui lui reste encore libre.

    Albert Camus écrivait dans L’Homme révolté : « Je me révolte, donc nous sommes. » La formule semble avoir été écrite pour Ahmed Néjib Chebbi.

    À 82 ans, après les prisons, les défaites électorales, les désillusions et les insultes, il pourrait considérer qu’il en a assez fait et laisser les Tunisiens se débrouiller avec leurs choix. Il ne le fait pas. Il continue à se comporter comme si ce qui arrive aux autres le concernait encore et comme si ce pays méritait encore que l’on se prive de nourriture pour lui.

    C’est peut-être cela qui me fait le plus honte. Ahmed Néjib Chebbi se révolte depuis près de soixante ans et, à 82 ans, il trouve encore suffisamment de raisons de le faire et suffisamment d’espoir dans ce pays pour penser que cela en vaut la peine.

    La question n’est plus de savoir pourquoi il continue à le faire à son âge. Camus nous a déjà donné la réponse.

    La vraie question est beaucoup plus embarrassante : où sommes-nous, nous ?

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    3 commentaires

    1. HatemC

      Répondre
      5 octobre 2026 | 19h00

      La grève de la faim n’est plus une arme en Tunisie, c’est un piège.
      Face au mur du silence étatique, nos politiciens mettent leur vie en jeu pour finir par lever leur mouvement quelques jours plus tard sous la contrainte médicale. Résultat ? Aucun.
      Le pouvoir reste hermétique et l’opinion indifférente.
      Il faut cesser ces sacrifices rituels qui ne mènent nulle part et réinventer d’urgence le combat politique.

    2. HatemC

      Répondre
      5 octobre 2026 | 18h56

      Grèves de la faim en Tunisie … l’heure du constat de lucidité.

      À quoi servent encore les grèves de la faim des politiciens emprisonnés ?
      Le constat est amer … elles ne résolvent rien.

      Face à la fermeté hermétique du pouvoir, cette stratégie s’épuise dans le vide.
      Le régime n’a qu’à attendre : sous la pression médicale et familiale, ces grèves finissent inexorablement par être levées. Sans libération, sans procès équitable, sans résultat.

      Une grève de la faim n’a d’impact que si la rue s’en saisit. En l’absence de relais populaire, elle se résume à un sacrifice individuel inutile qui entretient le sentiment d’impuissance.

      Pour exister face à un pouvoir sourd, l’opposition doit inventer de nouveaux modes d’action au lieu de rejouer les rituels du passé.

    3. Hannibal

      Répondre
      5 octobre 2026 | 17h39

      @NB
      Votre article ressemble à une oraison funèbre et je pense que vous vouliez plutôt choquer les esprits avec l’aberration qui frappe ANC.

      Mais qui va comprendre cette aberration ?

      L’abrutissement généralisé et les intérêts personnels prévalent.

      Ces gens ne comprennent pas que cette machine peut broyer n’importe qui, y compris eux.

      Il n’y a que la démocratie, l’indépendance des pouvoirs et les garde-fous institutionnels qui peuvent l’en empêcher.

    Répondre

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