Par Andreu Iranzo Navarro
Longtemps, l’eau a été abordée en Méditerranée comme une affaire de ressources naturelles, de climat ou d’infrastructures. Notre thèse tient en quelques mots : elle n’est plus seulement un enjeu environnemental ou sectoriel, elle est devenue un test de compétitivité, de cohésion territoriale et de crédibilité pour la coopération régionale. Elle conditionne la productivité agricole, la sécurité alimentaire, l’attractivité touristique, la compétitivité industrielle, le fonctionnement des villes, la continuité des services essentiels et la capacité des territoires à absorber les chocs climatiques. Dans une région exposée à la hausse des températures, à des sécheresses plus fréquentes et à des tensions entre usages, la manière dont les pays méditerranéens gouvernent l’eau en dira long sur leur aptitude réelle à coopérer.
La Tunisie illustre avec force cette évolution. Elle a présenté une nouvelle Contribution déterminée au niveau national — le document qui fixe ses priorités climatiques pour la période 2026-2035 — dans un cadre dont les besoins de financement sont estimés à quelque 55 milliards de dollars, avec une place majeure accordée à l’adaptation, à la sécurité hydrique et à la résilience des systèmes agricoles. Les diagnostics disponibles montrent que les pénuries d’eau, les inondations et l’érosion côtière peuvent avoir des effets macroéconomiques significatifs. Le sujet n’a donc plus rien de périphérique : il touche directement à la croissance, à l’emploi, aux équilibres territoriaux et à la cohésion sociale.
Cette réalité dépasse largement le cas tunisien. L’eau relie des secteurs que les politiques publiques continuent souvent de traiter séparément : agriculture, énergie, industrie, tourisme, urbanisme, santé publique. Elle oblige aussi à repenser la coopération méditerranéenne de façon plus concrète, car une stratégie de l’eau se juge à sa capacité à réduire les pertes, à réutiliser les eaux traitées, à moderniser les réseaux, à financer les services, à accompagner les agriculteurs et à produire des données fiables pour éclairer la décision publique.
Quand la contrainte hydrique devient un enjeu économique
La sécurité hydrique est désormais une condition de la compétitivité. Pour une exploitation agricole, l’eau détermine les cultures possibles, les rendements et la capacité à affronter des saisons extrêmes. Pour une ville, elle conditionne la qualité du service public, la santé, l’urbanisation et la résistance aux pics de chaleur. Pour le tourisme, elle renvoie à la disponibilité de la ressource, à la pression sur les destinations côtières et aux arbitrages entre usages. Pour l’industrie, elle pèse sur les coûts, les risques d’interruption d’activité et les choix d’investissement.
Cette dimension territoriale est décisive. La rareté de l’eau n’a pas les mêmes effets dans une métropole littorale, une région agricole, une zone touristique, un bassin industriel ou un territoire de l’intérieur. Elle ne se gouverne donc pas uniquement depuis les capitales : elle suppose des capacités locales, qu’il s’agisse des agences techniques, des collectivités, des exploitants, des centres de recherche, des entreprises, des agriculteurs ou des associations d’usagers. La coopération méditerranéenne doit tenir compte de cette diversité si elle veut produire des résultats tangibles.
Les travaux européens récents sur la résilience territoriale et l’adaptation aux risques climatiques vont dans le même sens. Ils invitent à considérer l’eau comme une question de coordination, de gouvernance et de capacités administratives, autant que d’infrastructures. Cette lecture est particulièrement utile en Méditerranée, où les tensions entre agriculture, villes, tourisme, industrie et environnement risquent de devenir plus visibles dans les années à venir.
Une coopération qui passe au concret
Le cadre régional évolue. En 2026, les États membres de l’Union pour la Méditerranée ont adopté trois cadres régionaux consacrés à l’eau et à ses interdépendances : le nexus eau-énergie-alimentation-écosystèmes, le financement de l’eau et la transformation numérique du secteur. La déclaration ministérielle de Rome et la Rome Initiative ont confirmé cette orientation, en insistant sur la gestion intégrée des ressources hydriques, l’investissement, la coopération régionale et la préparation de projets suffisamment mûrs pour être financés.
Cette orientation est la bonne, car elle traite l’eau comme un système. Le nexus eau-énergie-alimentation-écosystèmes rappelle que les arbitrages ne peuvent plus être purement sectoriels. Le financement pose une question souvent éludée : comment soutenir les investissements, assurer la viabilité des services et protéger les ménages vulnérables ? La digitalisation ouvre un champ très concret : capteurs, compteurs intelligents, plateformes de données, détection des fuites, pilotage des réseaux et meilleure anticipation des tensions.
C’est là que les programmes de coopération peuvent jouer un rôle utile. Pour la Tunisie, cette évolution régionale offre un cadre particulièrement adapté : elle permet de relier les priorités nationales — sécurité hydrique, agriculture, réutilisation, modernisation des réseaux — à des projets transnationaux et à des solutions expérimentales. Interreg NEXT MED finance déjà des projets consacrés à la gestion durable de l’eau, à l’innovation, à l’agriculture irriguée et aux solutions territoriales. Le projet « Mediterranean joint Water management and conservation Sustainable solutions » (WISEMED) associe coopération transnationale, solutions pilotes d’irrigation, renforcement des capacités et planification inclusive, avec la participation de partenaires tunisiens comme le Centre des Recherches et des Technologies des Eaux (CERTE) et l’Institut National de Recherches en Génie Rural, Eaux et Forêts (INRGREF). Ces initiatives ne suffisent pas à résoudre la crise hydrique, mais elles montrent comment la coopération peut passer du diagnostic à l’expérimentation.
D’autres cadres complètent cette dynamique. Dans le bassin occidental, l’initiative WestMED permet de relier les enjeux de l’eau aux villes côtières, à l’économie bleue, aux ports, à l’aquaculture, au tourisme durable et à la gouvernance du littoral. Pour la Tunisie, cette approche est d’autant plus pertinente qu’une part importante des enjeux économiques — tourisme, ports, urbanisation, protection côtière, emploi, ressources naturelles — se concentre dans des territoires où l’eau, le littoral et l’activité productive se rencontrent directement.
De la ressource à la mise en œuvre
Tout se joue désormais dans la mise en œuvre. Une politique de l’eau efficace ne se résume pas aux barrages, aux stations de dessalement ou aux grandes infrastructures : elle dépend aussi de la qualité de la gouvernance au quotidien. Entretien des réseaux, réduction des pertes, tarification soutenable, protection des usagers vulnérables, réutilisation des eaux usées traitées, irrigation plus efficiente, compétences techniques, données fiables, coordination entre ministères, opérateurs et territoires : chacun de ces éléments compte.
Le cas tunisien montre bien la nécessité d’agir sur plusieurs fronts à la fois : cadre juridique, investissements, réutilisation, gestion de l’irrigation, digitalisation et réduction des pertes. Ces leviers doivent être articulés dans la durée afin de mesurer la ressource, d’en améliorer l’usage, de financer les services et de mieux arbitrer entre les usages.
C’est précisément sur ce terrain que la coopération méditerranéenne peut devenir plus utile. Elle peut comparer les solutions, financer des projets pilotes, transférer des savoir-faire, former des techniciens, mettre des laboratoires en réseau et soutenir les PME spécialisées dans l’eau, l’agritech ou la donnée. Les programmes régionaux gagneraient ainsi à être conçus comme des instruments d’apprentissage collectif et de changement d’échelle, plutôt que comme des guichets ponctuels.
Le risque serait de traiter l’eau comme un dossier technique de plus. En Tunisie, pénuries d’eau, inondations et érosion côtière montrent déjà que la question engage la croissance, l’emploi et la résilience des territoires. Selon la Banque mondiale, le PIB réel pourrait être inférieur de 3,4 % en 2030 au scénario de référence si ces risques ne sont pas suffisamment pris en compte. Au-delà de nouvelles infrastructures, il s’agit de mieux mesurer la ressource, d’en réduire les pertes, de la réutiliser et d’en organiser les usages.
Le cas tunisien donne ainsi une portée concrète au nouvel agenda méditerranéen. La NDC 3.0 fixe les priorités nationales, les stratégies régionales de l’Union pour la Méditerranée offrent un cadre de dialogue et d’investissement, et les projets d’Interreg NEXT MED permettent de tester des solutions sur le terrain. Ces instruments ne prendront tout leur sens que s’ils transforment réellement les services, les réseaux et les pratiques agricoles. On a souvent décrit la Méditerranée comme un espace de proximité ; l’eau rappelle que la proximité géographique ne suffit pas. Ce qui compte désormais, c’est la capacité à produire des solutions partagées, à financer leur mise en œuvre et à renforcer la compétitivité et la cohésion des territoires. C’est peut-être là, plus que dans bien des grands discours, que se jouera une part de son avenir économique, social et environnemental.
BIO EXPRESS
Andreu Iranzo Navarro est économiste, spécialiste des questions européennes. Ancien Directeur général des Fonds européens à la Generalitat Valenciana, il est aujourd’hui responsable de l’analyse et des études au sein de REDIT – Red de Institutos Tecnológicos de la Comunitat Valenciana. Formé au Collège d’Europe et à l’Université de Valence, il est également membre de l’Union des fédéralistes européens (UEF) et de la coopérative espagnole Reconsidera, et travaille sur les enjeux d’intégration économique dans l’espace euro-méditerranéen.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










