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Bismillah, c’est vraiment les ténèbres

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Par Ikhlas Latif

    « Bismillah, c’est les ténèbres. » À première vue, on dirait une phrase inventée par une intelligence artificielle, ou par quelqu’un qui aurait voulu imiter les jeunes sans avoir jamais fréquenté un seul jeune. Cette formule absurde est devenue virale en France. Elle provient d’un message attribué à un compte soupçonné par des lycéens d’être lié à une tentative d’infiltration policière dans leurs groupes de discussion. Le mélange improbable d’arabe, de français approximatif et de familiarité forcée a fini par devenir un slogan moqueur. Il n’en fallait pas davantage pour que l’expression s’impose dans le vocabulaire du moment.

    Si l’on cherche un pays où l’on pourrait reprendre cette formule sans avoir à forcer le trait, la Tunisie n’a pas vraiment besoin de passer une audition.

    Il suffit de regarder le spectacle qui nous est offert à l’approche de chaque grand rendez-vous. La veille du dépôt du projet de loi de finances 2027, le président de la République nous parle de justice sociale, d’allègement de la pression fiscale, de droits naturels et de vie digne. Le peuple, nous assure-t-il, n’est pas une simple collection de chiffres. Il attend des réalisations à la hauteur de ses aspirations. Celles-ci ne seront pas déçues puisque la pleine lune finira par apparaître.

    Le surlendemain, il fallait bien quitter les fantasmes lunaires pour revenir sur Terre. Le projet de loi de finances est là, avec ses arbitrages, ses besoins de financement et ses mesures concrètes. Entre la promesse d’un allègement fiscal et la réalité des prélèvements, entre la dignité proclamée et les fins de mois, il y a les ténèbres.

    La pleine lune et les fins de mois

    Le problème n’est évidemment pas qu’un président parle de justice sociale avant la présentation d’un budget. Ce serait même plutôt rassurant qu’il s’en préoccupe, puisque la justice sociale figure parmi les obligations élémentaires de tout gouvernement qui prétend agir dans l’intérêt général. Le fait est qu’à force d’entendre les mêmes mots revenir à chaque échéance, on finit par se demander à quel moment ils sont censés quitter les communiqués pour entrer dans la vie des gens. La justice sociale est-elle une orientation budgétaire que l’on peut mesurer, discuter et éventuellement contester, ou une sorte de promesse dont la réalisation dépendrait d’une volonté supérieure, à laquelle il faudrait simplement faire confiance en attendant des jours meilleurs ?

    Le projet de loi de finances a au moins le mérite de ramener la conversation à des choses un peu moins célestes. Pour 2027, les recettes de l’État sont prévues à 54,28 milliards de dinars, tandis que les dépenses atteindraient 68,895 milliards, soit un déficit d’environ 14,6 milliards de dinars. Pour boucler les comptes, l’article 12 du projet prévoit notamment la possibilité d’un financement exceptionnel de la Banque centrale au profit du Trésor public, dans la limite de 9,8 milliards de dinars. Autrement dit, derrière les grandes déclarations sur le redressement et la souveraineté, l’État doit toujours trouver de quoi financer ses dépenses, honorer ses engagements et faire tenir ensemble des recettes et des besoins qui ne se rejoignent pas spontanément.

    Il ne s’agit pas de prétendre que tout budget déficitaire serait, par définition, une catastrophe, ni de faire comme si un gouvernement pouvait distribuer des milliards sans se demander d’où ils viennent. Les arbitrages sont nécessaires, les besoins sociaux sont réels et les finances publiques ne se redressent pas par incantation. Mais c’est justement pour cette raison que les citoyens ont besoin d’explications précises, de choix assumés et d’objectifs vérifiables, plutôt que de se voir promettre une amélioration générale dont les contours restent difficiles à distinguer. Une politique sociale ne se juge pas à la chaleur des intentions affichées, mais à ce qu’elle change effectivement dans le quotidien de ceux auxquels elle s’adresse.

    Les mots ont beau être généreux, mais les dinars, eux, devront être réellement déboursés. Pour les ménages qui surveillent chaque dépense, la question n’a rien d’abstrait. Ils veulent savoir ce que l’État compte faire pour améliorer leur situation, mais aussi comment il entend financer ses promesses sans déplacer simplement la charge d’un poste à un autre. La vie digne dont parle le président ne se résume pas à un principe inscrit dans un discours ; elle se joue dans la possibilité de remplir son panier, de se soigner sans y laisser ses économies, de trouver un emploi, de payer ses factures et de ne pas avoir à transformer chaque achat ordinaire en petit calcul de survie.

    Il suffit d’ailleurs de regarder les nouvelles de ces derniers jours pour comprendre que le quotidien tunisien n’a pas attendu le débat budgétaire pour se rappeler à notre bon souvenir. Le kilo d’agneau tourne déjà autour de 60 dinars et pourrait atteindre 80 dinars, tandis que des difficultés d’approvisionnement en sucre, en farine, en riz et d’autres denrées de base sont de nouveaux signalées. À côté de cela, les cliniques privées affichent des inquiétudes sur leur situation financière et les interrogations sur l’accès aux soins ne disparaissent pas parce qu’un communiqué évoque la dignité des citoyens. Chaque sujet a ses causes, ses responsabilités et ses nuances ; les mettre bout à bout ne suffit pas à expliquer toute la situation économique. Mais leur accumulation raconte quelque chose de très concret, que les préoccupations des Tunisiens se mesurent moins à la beauté des orientations annoncées qu’à la difficulté de plus en plus grande de faire face aux dépenses ordinaires.

    Pendant ce temps, la pleine lune continue de nous être promise.

    Les astres, les ennemis et le reste

    Il faut reconnaître au président un certain talent pour les images. Là où un responsable plus prosaïque aurait évoqué un calendrier, des objectifs, des indicateurs ou des mesures dont il faudrait ensuite rendre compte, Kaïs Saïed préfère convoquer les astres, les ennemis, les complots et les forces qui voudraient entraver la marche de l’État.

    Le procédé a son charme littéraire (quoique), à condition de ne pas oublier que nous ne sommes pas dans un conte où le héros finit toujours par triompher à la dernière page. Dans la vie publique, les résultats ne sont pas garantis par la seule conviction de celui qui les annonce, et les difficultés économiques ne disparaissent pas parce que leurs explications sont enveloppées dans un récit de volonté nationale et de résistance aux adversaires.

    Il y a aussi quelque chose de commode dans cette manière de placer les lendemains meilleurs à l’horizon, tout en laissant les citoyens se débrouiller avec le présent.

    Lorsque les résultats tardent, il reste toujours des obstacles à lever, des responsables qui n’auraient pas compris les orientations, des adversaires qui chercheraient à faire pression sur l’État ou des forces hostiles, à l’intérieur comme à l’extérieur, auxquelles attribuer les difficultés. La promesse, elle, demeure intacte, toujours prête à être renouvelée. Quant au citoyen, il lui revient de patienter, de faire confiance et, si possible, de ne pas confondre ses difficultés quotidiennes avec une remise en cause de la grande marche nationale.

    Or, gouverner, ce n’est pas seulement désigner une destination et assurer que le pays finira par y arriver. C’est expliquer les détours, reconnaître les impasses, donner des échéances et accepter que les résultats soient discutés. C’est aussi comprendre qu’une critique du budget n’est pas nécessairement une attaque contre la patrie, pas plus qu’une inquiétude sur le pouvoir d’achat ne traduit une trahison envers le pays.

    Les citoyens peuvent aimer leur pays et ne pas être convaincus par les choix de ceux qui le dirigent ; ils peuvent espérer une amélioration de leur situation sans être obligés de considérer chaque promesse comme une vérité à venir.

    Les ténèbres sont ici, non pas dans l’absence de promesses, mais dans le brouillard qui entoure leur réalisation, lorsque l’on ne sait plus très bien ce qui relève d’un objectif concret, d’une intention politique ou d’une nouvelle formule destinée à rassurer tout le monde jusqu’au prochain rendez-vous.

    Le pays n’a pas besoin qu’on lui promette une lune, pleine ou autrement ; il a besoin de savoir comment il compte payer ses factures, préserver ses services publics, ne plus ployer sous les impôts, soutenir ceux qui n’arrivent plus à suivre et donner à ses jeunes autre chose qu’une injonction à croire en des lendemains meilleurs.

    Quant à la pleine lune, on veut bien croire qu’elle finira par apparaître, mais on aimerait simplement que, d’ici là, quelqu’un pense à allumer la lumière à tous les étages.

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