Épisode 1 — Ma Celtia, cette généreuse contribuable
Je suis une femme simple. Je travaille, je paie mes factures et, de temps en temps, je m’accorde une Celtia bien fraîche, un verre de Chardonnay au dîner ou un petit Baileys pour oublier les contrariétés de la journée.
Je ne demande ni subvention, ni voiture de fonction, ni prêt sur l’honneur, ni créer une société communautaire avec l’argent du contribuable.
Juste le droit de trinquer en paix.
Manifestement, c’est déjà trop demander.
Le projet de loi de finances 2027 vient de s’intéresser à mon verre. Bière, vin, spiritueux : personne n’échappe à la sollicitude du ministère des Finances. Les droits de consommation doivent augmenter. Les recettes supplémentaires iront financer la sécurité sociale.
C’est admirable. Je bois un verre pour me détendre et je contribue à financer les pensions de retraite. À ce rythme, après trois verres, je devrais recevoir des lettres de remerciement de la CNSS, de la CNRPS et de la Cnam.
En France, on trouve des bouteilles de vin à trois euros, pour un SMIC mensuel brut de 1.867 euros. En Tunisie, une bouteille à vingt dinars représente déjà une petite dépense pour un salarié payé au SMIG, soit quelque 555 dinars par mois.
J’ai fait le calcul : avec son salaire, un smicard français pourrait théoriquement acheter 622 bouteilles à trois euros. Son homologue tunisien, à peine 27 à vingt dinars.
Vingt-trois fois moins de vin !
Et c’est chez nous que le ministère des Finances trouve encore le moyen d’augmenter les taxes. À croire que le véritable luxe, en Tunisie, ce n’est pas de boire du vin. C’est de pouvoir se le permettre.
Évidemment, mon patron ne m’aide pas. Chaque fois que je lui demande une augmentation, il m’explique que Business News traverse une période difficile. Je lui ai pourtant proposé une solution raisonnable : indexer mon salaire sur le prix de la Celtia. Même pas de la Beck’s ! Il a refusé. Un homme sans aucune sensibilité sociale.
Le gouvernement, lui, prétend défendre cette sensibilité. Il augmente les taxes sur l’alcool pour financer la protection sociale. Je trouve le mécanisme merveilleux : plus la vie devient chère, plus j’ai besoin d’un verre ; plus je bois, plus je paie ; plus je paie, moins il me reste pour vivre.
Un cercle vertueux. Pour le Trésor.
Je précise que je ne réclame pas la gratuité du champagne. Je demande simplement qu’on cesse de considérer chaque petit plaisir comme une ressource fiscale inexploitée.
On nous répète qu’il faut faire des sacrifices pour sauver les finances publiques. Très bien. Je veux bien me serrer la ceinture, mais à condition que l’État serre aussi la sienne et cesse de jeter l’argent par la fenêtre.
En attendant, entre le ministère des Finances qui augmente les taxes et mon patron qui refuse d’augmenter mon salaire, je vais bientôt devoir emprunter pour m’offrir une Celtia.
J’ai même pensé au prêt sur l’honneur. Mais apparemment, le financement de ma consommation personnelle de bière n’entre pas dans les projets éligibles.
C’est dommage. Pour une fois qu’un projet avait toutes les chances de réussir !
Épisode 2 — L’État tunisien, cet amoureux possessif
Après ma Celtia, voilà que le ministère des Finances s’attaque à mes vacances. Le projet de loi de finances 2027 prévoit de faire passer la taxe sur les voyages à l’étranger de 60 à 80 dinars. Une augmentation de 33 %. À ce rythme, je vais bientôt devoir choisir entre boire pour oublier mes problèmes ou voyager pour les fuir.
Cette taxe a été créée en 1984. Elle devait être provisoire, paraît-il. 42 ans plus tard, elle est toujours là. En Tunisie, le provisoire est une institution permanente. Il ne manque plus qu’un ministère chargé de sa pérennisation.
J’ai voulu comprendre ce que cette augmentation allait rapporter à l’État. En reprenant les chiffres de l’INS, on arrive à une estimation haute d’environ 1,6 million de passages concernés. À raison de vingt dinars supplémentaires, cela représente au maximum 32 millions de dinars. Soit moins de 0,05 % du budget de l’État.
Pour ces 0,05%, le gouvernement trouve donc nécessaire d’augmenter d’un tiers le prix du droit de quitter le pays. C’est ce qu’on appelle avoir le sens des priorités.
Il faut toutefois reconnaître une chose : notre État nous aime. Il nous aime tellement qu’il ne supporte pas de nous voir partir. Alors, pour nous garder auprès de lui, il augmente le prix du départ. C’est touchant, cet amour possessif. Dans les autres pays, on cherche à attirer les visiteurs. Chez nous, on cherche à décourager les départs. Il faut dire qu’avec toutes les raisons qu’on nous donne de vouloir prendre le large, il serait dommage de nous laisser partir à si bon compte.
À ce rythme, même l’exil finira par devenir un luxe.
On nous répète qu’il faut nous serrer la ceinture. Je veux bien. J’ai déjà renoncé à la Beck’s pour me contenter de la Celtia. Je peux même envisager de raccourcir mes vacances. Mais j’aimerais que l’État serre aussi la sienne.
Or, dans le même projet de loi de finances, il prévoit quarante millions de dinars supplémentaires pour les sociétés communautaires, dont les résultats économiques restent à démontrer.
Quarante millions à jeter par la fenêtre d’un côté, 32 millions à récupérer de l’autre. Et après, on m’explique que c’est moi qui dois faire des sacrifices !
J’ai donc une proposition au ministère des Finances : qu’il commence par publier le bilan des sociétés communautaires avant de venir fouiller dans mon portefeuille.
À ce rythme, je vais devoir passer mes prochaines vacances chez moi, avec ma Celtia.
Enfin, si mon patron accepte de m’augmenter.
Parce qu’avec ce gouvernement, même l’évasion commence à coûter cher.
Épisode 3 — Fatma Mseddi, Madame Irma s’avère myope
Fatma Mseddi avait prévenu : les organisateurs de la marche du 17 octobre ne réussiraient pas à unir la rue.
Raté !
Ce matin, près de 6.000 manifestants ont répondu à l’appel des plus grandes organisations nationales. Des slogans hostiles au régime ont retenti, réclamant la fin des injustices, la libération des prisonniers politiques et l’indépendance de la justice.
Kaïs Saïed en a également eu pour son grade, les manifestants lui rappelant à haute voix que la justice indépendante, les libertés et les droits des citoyens ne sont pas des faveurs présidentielles.
La rue, que Fatma Mseddi disait incapable de se rassembler, venait de lui apporter une réponse grandeur nature plus unie que jamais.
Il faut dire que Mme Mseddi connaît bien les déplacements. Élue sous les couleurs de Nidaa Tounes, elle avait rejoint Machrouû Tounes avant de revenir à Nidaa, de le quitter, puis de le réintégrer.
Un parcours qui ferait pâlir d’envie les agences de voyages.
Et sans jamais payer les soixante dinars du timbre fiscal !
Depuis le 25 juillet 2021, elle s’est distinguée par son soutien inconditionnel et zélé à Kaïs Saïed.
En matière de fidélité politique, son itinéraire a donc connu quelques escales, mais toujours un sens aigu de l’orientation : elle est toujours avec le pouvoir en place.
C’est cette spécialiste du tourisme partisan qui vient expliquer à des citoyens qu’ils ne sauraient se rassembler.
À force de changer de formation politique, elle devrait pourtant savoir qu’on peut être incapable d’unir son propre camp sans que les autres soient condamnés à la même impuissance.
Un responsable politique est censé avoir un minimum de flair, sentir les mouvements de la société, anticiper les rapports de force et voir venir les événements des mois à l’avance.
Fatma Mseddi, elle, n’a même pas vu venir le samedi suivant.
Mardi, elle annonçait l’échec d’une marche appelée par certaines des plus grandes organisations nationales du pays. Il ne fallait pourtant ni boule de cristal ni don de voyance pour comprendre qu’un tel appel pouvait mobiliser du monde.
Quatre jours séparaient sa prédiction de la manifestation. Quatre petits jours. Madame Irma avait déjà plusieurs trains de retard sur la réalité.
Je suggère donc à notre députée un dernier voyage. Pas besoin de passeport, de visa ni de timbre fiscal.
Un petit détour par la rue. Pour découvrir qu’elle n’est la propriété d’aucun parti, d’aucun député et d’aucun pouvoir.











3 commentaires
Mhammed Ben Hassine
Un kalif exige de son ministre du trésor de renflouer davantage la caisse de l’état
Le ministre dit qu’il a trop demandé des riches qui sont peut nombreux
Le kalif dit chercher aupres des pauvres
Le ministre mais ils sont pauvres mon kalif
Le kalif certainement mais ils sont TROP NEMBREUX
Fares
Le peuple a soif 🍺🍺😁
La sur taxation de certains produits alcooliques relève plus de l’hypocrisie que de la bonne gestion. On l’a vue à l’époque des islamistes et ça continue pendant cette décennie rooose, entamé à 80% et j’espère que ce régime tombera avant 2029 et j’assume pleinement ce souhait.
Certaines boissons alcoolisées sont consommées par les couches les plus déshéritées de la population principalement les chômeurs de longue durée. Mais puisque لكل ضارة نافعة, j’espère que cette augmentation empêchera plusieurs de ces chômeurs de se souler trop souvent, de se rendre compte de leur misère, de crier لقد فاض الكأس et envahir la rue pour réclamer un changement de la situation. À moins qu’ils se rabattent sur les pillules roooses du régime qui envahissant les lycées et les cafés depuis ce 25 maudit. Propre 😆
Zazie – Roze https://youtu.be/MRV9xR0Ej1Q?si=OuZfi2SqOAkWDBQl
Hannibal
@MB
Excellente chronique ! Vous méritez bien une petite prime de la part de votre patron.