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La Tunisie à la croisée des chemins : le déni ou la reconnaissance de la crise et le retour du politique ?

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Par Hichem Snoussi

    La manifestation qui s’est déroulée aujourd’hui dans les rues de Tunis apparaît, par l’ampleur de la participation et sa diversité sociale, générationnelle et professionnelle, comme l’une des plus importantes depuis le 25 juillet 2021, lorsque Kaïs Saïed a pris le contrôle des différentes institutions de l’État.

    La mobilisation ne s’est pas limitée à une catégorie sociale ou à un courant politique particulier. Chômeurs, ouvriers, agriculteurs, fonctionnaires, avocats, journalistes, défenseurs des droits humains, ainsi que des personnes de différentes générations et de différents genres, se sont rassemblés autour de revendications dépassant leurs appartenances et leurs divergences : l’emploi, la liberté et la dignité nationale.

    L’importance de cette manifestation ne réside pas uniquement dans le nombre de participants, mais également dans sa portée politique. Elle remet au premier plan une réalité que le pouvoir tente, depuis plusieurs années, d’écarter de l’espace public : la crise tunisienne n’est pas seulement économique ou sociale. Elle est, fondamentalement, une crise politique liée à la manière dont l’État est gouverné, à la nature des rapports entre le pouvoir et la société, ainsi qu’à l’absence de mécanismes de dialogue et de consensus.

    Il est impossible de traiter le chômage, la dégradation du pouvoir d’achat ou l’effondrement des services publics indépendamment de la politique. Il est tout aussi impossible de construire des solutions durables à ces crises sous un pouvoir qui considère la différence comme une menace, l’opposition comme une trahison et se considère lui-même comme le détenteur exclusif de la vérité et l’unique représentant de l’intérêt national.

    Le danger le plus grave auquel la Tunisie est aujourd’hui confrontée ne réside pas simplement dans les difficultés des politiques économiques et sociales, mais dans l’érosion de l’espace public au sein duquel ces politiques pourraient être débattues et corrigées. Un État qui ferme les portes du dialogue perd progressivement sa capacité à connaître la réalité de la société. Ses décisions deviennent alors de plus en plus déconnectées du réel, quelles que soient les intentions affichées.

    À l’ère de la transformation numérique, où l’information circule rapidement et où les possibilités d’expression et de communication se multiplient, il n’est plus possible de gouverner une société complexe, diverse et traversée par des intérêts multiples en recourant au déni ou au monopole de la vérité. Un pouvoir qui refuse de reconnaître les crises ne les fait pas disparaître. Il les aggrave et creuse davantage le fossé qui le sépare de la société.

    Le déni ou le retour au dialogue politique

    La manifestation d’aujourd’hui place le pouvoir devant un choix clair :

    Soit il persiste dans le déni et continue de reproduire un discours fondé sur les accusations de complot, de trahison et la désignation d’ennemis de la nation, ce qui entraînerait une aggravation de la crise, une montée des tensions et un élargissement du mouvement de contestation ;

    Soit il revient à la raison politique, reconnaît que le pays traverse une véritable impasse dont il ne pourra sortir par un discours de diabolisation ou par des mesures sécuritaires, et ouvre les portes au dialogue et à la recherche de solutions communes.

    Le déni n’est pas simplement une position politique erronée, mais une démarche lourde de conséquences. Lorsque le pouvoir ferme les canaux d’expression pacifique et affaiblit les institutions censées encadrer et gérer les conflits, il ne met pas fin à la contestation, mais la pousse vers une escalade. Lorsque les prisons et la justice deviennent des instruments de gestion des divergences politiques, le danger ne concerne plus uniquement les libertés, mais s’étend à la continuité de l’État lui-même.

    Personne ne peut prédire avec précision l’issue de cette trajectoire ni les scénarios auxquels la crise pourrait conduire. Mais une chose est certaine : sa prolongation, sans véritable réponse politique, aura un coût considérable pour la société, l’économie et les institutions de l’État, dans un environnement géopolitique régional et international particulièrement instable, où les risques se multiplient et où le besoin d’un État cohérent, légitime et capable de défendre ses intérêts nationaux devient plus pressant.

    Quant à la reconnaissance de la crise, elle ne doit pas se limiter à des déclarations de circonstance ou à de vagues appels à l’apaisement. Il s’agit de passer d’une logique de pouvoir absolu à une logique d’État et d’institutions, et d’une logique d’exclusion à celle d’une compétition politique organisée.

    Cela suppose une révision du dispositif législatif et institutionnel garantissant l’alternance pacifique au pouvoir, à commencer par la loi électorale, ainsi que la garantie de la liberté et de l’indépendance des médias, de l’indépendance de la justice, le rétablissement de l’indépendance de l’Instance électorale et l’établissement d’un calendrier précis pour achever la mise en place des institutions constitutionnelles.

    Le tout devrait s’inscrire dans le cadre d’un pacte national commun auquel s’engageraient l’ensemble des acteurs politiques et de la société civile, et qui permettrait au pays de sortir des affrontements idéologiques stériles, sans exclusion, sans monopole et sans imposer de tutelle à la société.

    Ouvrir le dialogue ne signifie pas renoncer à l’État, mais le protéger. Cela ne signifie pas affaiblir le pouvoir, mais le replacer dans les limites du droit et de la légitimité. Un État fort n’est pas celui qui empêche l’opposition de s’exprimer, mais celui qui est capable de l’intégrer, de gérer les divergences et de corriger ses erreurs sans mettre en péril sa propre continuité.

    C’est ici qu’apparaît la responsabilité nationale de tous les acteurs concernés par la stabilité du pays, à commencer par le président de la République. L’intérêt national ne se résume ni au maintien d’un individu au pouvoir ni à la défense de choix politiques qui n’ont pas permis de résoudre les crises. Il consiste à garantir la continuité de l’État, à protéger la société et à assurer les conditions d’une compétition démocratique et d’une alternance pacifique au pouvoir, sur la base d’institutions juridiques solides et de valeurs éthiques encadrant l’exercice de la politique, au premier rang desquelles figurent le respect de la volonté populaire et le droit à la différence.

    L’expérience de Charles de Gaulle lors de la crise de Mai 1968 offre un enseignement politique important. Non pas parce que le contexte français était identique à celui de la Tunisie, mais parce que la gestion des grandes crises exige un courage exceptionnel pour revoir ses positions et prendre des décisions permettant à la vie politique de retrouver son cours normal.

    La crise française avait débouché sur des élections législatives anticipées en juin 1968, à l’issue desquelles les partisans de De Gaulle avaient remporté une large majorité. De Gaulle avait néanmoins fini par démissionner en avril 1969, après le rejet par les électeurs de son projet de réforme lors d’un référendum constitutionnel.

    C’est là que réside le paradoxe politique qui mérite réflexion : un président disposant de pouvoirs considérables avait finalement choisi de s’en remettre à la volonté des électeurs, accepté le résultat du référendum et quitté le pouvoir. Cette expérience avait préservé sa stature historique, malgré la manière dont sa carrière politique s’était achevée.

    La Tunisie a peut-être aujourd’hui besoin d’un courage politique comparable : celui de reconnaître qu’il est impossible de continuer à gouverner contre la société et que la légitimité ne se protège pas uniquement par la force, mais par le respect de la loi, la liberté d’expression des divergences et la volonté des citoyens.

    Pour une nouvelle étape politique fondée sur le dialogue et l’alternance

    La manifestation d’aujourd’hui ne marque pas la fin de la crise, mais elle pourrait constituer le début d’une nouvelle séquence politique. Elle offre au pouvoir l’occasion de reprendre l’initiative, non par le déni ou les prisons, mais par le dialogue, les réformes et la garantie d’une alternance pacifique au pouvoir.

    L’intérêt de la Tunisie est plus grand que celui de n’importe quel dirigeant et plus durable que n’importe quel régime. La dignité nationale ne peut être réelle si elle ne s’accompagne pas de la liberté des citoyens et de leur droit à choisir ceux qui les gouvernent et à leur demander des comptes.

    La nation n’appartient pas au pouvoir. La légitimité n’est pas un privilège permanent. Et l’État ne se résume pas à des institutions exerçant leur contrôle sur la société, mais constitue un contrat politique et juridique garantissant les droits des citoyens et leur permettant de participer à la définition de leur avenir.

    La question soulevée par la manifestation d’aujourd’hui dépasse le nombre de participants, l’ampleur de la contestation ou même la capacité du pouvoir à la contenir. Elle concerne l’avenir de l’État tunisien lui-même : le pouvoir est-il capable de reconnaître que la crise ne peut plus être gérée par le déni et que la contestation n’est pas un complot contre la nation, mais l’expression d’une société qui revendique le droit de participer à la définition de son propre destin ?

    Le pouvoir a-t-il le courage de transformer ce moment en point de départ d’une révision politique et institutionnelle, qui redonnerait toute sa place au dialogue, ouvrirait la voie à de véritables réformes et établirait une légitimité tirant sa force des citoyens plutôt que de leur soumission ?

    Car le véritable courage politique, aujourd’hui, ne consiste pas à s’accrocher au pouvoir à n’importe quel prix, mais à comprendre que la protection de l’État peut nécessiter une remise en question de la manière de gouverner, et que la préservation de la légitimité peut imposer de restituer le pouvoir à ses détenteurs originels : les citoyens.

    La Tunisie n’a pas besoin d’un vainqueur face à son propre peuple, mais d’un État qui triomphe par les droits de ses citoyens et qui redonne à la politique sa vocation d’espace de dialogue, de compétition et d’alternance pacifique au pouvoir.

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