Par Amin Ben Khaled
Le chiffre est propre.
Il sort du bureau repassé,
cravaté, sans une tache de farine.
Dans la rue, le pain a changé de poids
sans changer de nom.
La baguette maigrit en silence,
comme ceux qui la font.
On dit « inflation »
comme on dit « météo » :
c’est dehors, c’est général,
personne n’en est responsable.
Ibn Khaldoun, lui, avait compté autrement.
Il avait vu que l’impôt trop lourd
finit par tuer l’impôt,
que les dynasties naissent affamées,
s’assoient, s’engraissent, s’endorment,
et que la troisième génération
ne se souvient plus du désert
qui l’avait faite.
On dit « réformes »
et les files s’allongent devant les guichets,
devant les pharmacies, devant les boulangeries,
ces petites églises où l’on prie
pour un sac de semoule.
Les courbes montent, les courbes descendent,
les ventres, eux, ne lisent pas les graphiques.
Ils ont leur statistique à eux :
un trou, régulier, fidèle,
qui ne ment jamais.
Saint Augustin, enfant de Thagaste,
demandait ce qu’est le temps :
« Je le sais, disait-il, tant qu’on ne m’interroge pas. »
Les peuples, eux, le savent à l’envers :
ils connaissent chaque minute de la file,
chaque heure du mois qui n’en finit pas.
Et il avait écrit aussi
que sans justice, un royaume
n’est qu’une grande bande armée
avec un drapeau.
Le ministre sourit sur la photo.
Le sourire est de croissance,
il est de trois virgule deux,
il est révisé chaque trimestre
comme une prière qu’on corrige.
Pendant ce temps, la ménagère calcule.
Elle additionne l’huile, le sucre, le loyer,
elle soustrait le reste,
et le reste est un mot que personne ne publie :
fin de mois.
Les chiffres sont justes, répète-t-on.
Oui. Ils sont justes
comme une porte est juste
quand on la ferme au nez de quelqu’un.
Don Quichotte a sa lance, son armure de carton,
des moulins qu’il appelle géants,
des complots qu’il appelle moulins.
Il charge à l’aube, seul,
contre un vent qui ne lui a rien fait,
et rentre le soir, fier,
une aile de moulin dans la barbe.
Son Sancho compte les pains, lui les ennemis.
Le compte n’y est jamais.
Chebbi avait chanté, là-bas, depuis Tozeur,
que le destin finit toujours
par plier devant ceux qui veulent vivre,
que la nuit se déchire,
que les chaînes se brisent.
Il est mort jeune, le poète,
mais son vers, lui, n’a pas pris une ride,
il traîne dans les cortèges
comme un pain que personne n’ose partager seul.
Alors on attend.
On attend que le pain reprenne son poids,
que le mot reprenne son sens,
que la courbe, un jour,
se penche vers ceux qui font la queue.
Attendre.
Un peu.
BIO EXPRESS
Amin Ben Khaled – Avocat au barreau de Tunis
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










