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Maladies fongiques : à Lyon, Bayer mise sur l’IA pour concevoir les fongicides de demain

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Par Nadya Jennene

    En Tunisie, les maladies fongiques menacent plusieurs filières agricoles stratégiques. Pour limiter leurs dégâts, la protection des cultures ne se joue pas uniquement lorsque les symptômes apparaissent, elle repose aussi sur la prévention et sur la mise au point de solutions capables d’agir contre les agents phytopathogènes. C’est dans cette perspective que Bayer explore de nouvelles molécules à l’aide de l’intelligence artificielle. Les 15 et 16 octobre 2026, le groupe a ouvert ses sites lyonnais à des journalistes du Maghreb. Nous y étions.

    Il faut synthétiser ou tester environ 150 000 molécules pour qu’une seule atteigne le marché, selon Bayer. Pendant deux jours, ce chiffre est revenu dans les présentations pour expliquer pourquoi le groupe compte désormais sur l’intelligence artificielle. Des écrans où se dessinent les interactions entre molécules, des robots qui répètent leurs gestes au cœur des laboratoires, des lignes de production qui s’enchaînent : la visite, à Lyon et dans ses environs, a suivi le long parcours qui mène d’une hypothèse scientifique à un produit destiné à protéger les cultures.

    À La Dargoire, le chemin d’une molécule

    La visite a commencé au LifeHub Lyon, un espace consacré à l’innovation, aux échanges scientifiques et aux collaborations. Les présentations d’ouverture ont exposé les activités de Bayer, ses technologies et sa vision de l’agriculture de demain.

    Ici, l’innovation ne se limite pas aux travaux menés en interne. Le LifeHub vise à rapprocher le groupe de startups, d’universités, de chercheurs, d’autres acteurs de l’écosystème scientifique et d’agriculteurs, afin de faire circuler les idées et de confronter les approches. Son directeur, Philippe Meresse, a insisté sur deux priorités : nouer des liens avec des innovateurs extérieurs et mieux expliquer au public le travail des chercheurs. Le LifeHub se présente ainsi comme un point de rencontre entre l’avancée de la recherche et le débat de société sur la place des innovations agricoles.

    Pour voir comment cette ambition se traduit concrètement, il fallait entrer dans les laboratoires.

    Au Centre de recherche de La Dargoire (CRLD), les présentations ont laissé place aux équipements, aux instruments d’analyse et aux explications techniques. Chimie, biologie et biochimie s’y croisent pour faire avancer les recherches.

    Le site réunit environ 200 collaborateurs, dont une cinquantaine de docteurs, sur près de 5 000 mètres carrés de laboratoires et de serres. Le travail y est collectif, découpé en étapes successives et jalonné de vérifications. Philippe Meresse et ses collègues nous ont guidés à travers les espaces de travail et ont détaillé les méthodes de conception et d’évaluation des nouvelles molécules. Certains instruments fonctionnaient de façon automatique et répétaient leurs opérations avec régularité, pendant que les scientifiques suivaient les essais et interprétaient les résultats.

    C’est dans ce cadre que Bayer a présenté CropKey, une approche de recherche qui s’appuie sur l’intelligence artificielle et la modélisation pour orienter la conception de molécules.

    CropKey : la bonne clé pour la bonne serrure

    Pour expliquer la méthode, Philippe Meresse a recouru à une image simple : celle d’une serrure et de sa clé.

    Dans la démarche classique, les chercheurs partaient d’un ensemble de molécules candidates et testaient leur activité contre un organisme nuisible. CropKey inverse la logique. Les équipes choisissent d’abord une cible biologique qu’elles jugent pertinente, par exemple une protéine essentielle au fonctionnement d’un champignon responsable d’une maladie phytopathogène. En comprenant le rôle de cette protéine, elles déterminent si son blocage pourrait empêcher l’organisme de se développer.

    Reste à bien choisir la cible. Son rôle biologique doit être assez important pour que son blocage produise l’effet recherché, et sa spécificité doit être étudiée pour limiter les interactions indésirables avec des organismes non visés.

    Une fois la cible retenue, les outils numériques prennent le relais. À partir des connaissances scientifiques disponibles, les modèles explorent différentes structures moléculaires et estiment lesquelles pourraient se fixer à la protéine étudiée. Comme une clé dont la forme doit épouser celle de la serrure, la molécule recherchée doit présenter des propriétés compatibles avec la cible. À l’écran, les interactions possibles sont modélisées et comparées, et l’intelligence artificielle aide les chercheurs à hiérarchiser les candidats à examiner en priorité.

    La simulation ne constitue pourtant qu’une étape. Les molécules retenues doivent ensuite être synthétisées et testées en laboratoire. Les résultats permettent de vérifier les hypothèses, de repérer les limites des composés et, si besoin, d’en modifier la structure. Selon Bayer, c’est ainsi qu’on en arrive à environ 150 000 molécules synthétisées ou testées pour une seule qui atteint le marché.

    L’intérêt de CropKey tient à cette articulation entre modélisation et expérimentation. L’intelligence artificielle peut orienter les recherches et repérer les pistes les plus prometteuses, mais elle ne remplace ni les essais ni l’expertise des chercheurs. L’efficacité d’une molécule, comme son profil de sécurité, doit être établie par des évaluations scientifiques et réglementaires.

    Pour Bayer, cette approche doit aussi contribuer à la découverte de nouveaux modes d’action contre les organismes nuisibles. L’enjeu est de taille : lorsque des champignons sont exposés de manière répétée à des substances agissant selon le même mécanisme, ils peuvent développer des résistances, réduisant progressivement l’efficacité des traitements.

    La recherche de nouvelles molécules répond donc à un double objectif : élargir les moyens de lutte contre les maladies végétales et préserver, dans la durée, l’efficacité des solutions disponibles. Cette démarche s’inscrit dans une stratégie de protection qui ne consiste pas seulement à intervenir une fois les dégâts constatés, mais aussi à prévenir leur apparition ou leur progression lorsque les conditions d’utilisation le permettent. Le choix du produit, du moment d’application et du mode d’action doit toutefois tenir compte de la culture, de la maladie ciblée et des recommandations agronomiques.

    Les chiffres communiqués par Bayer donnent la mesure du travail accompli à La Dargoire. Entre 2007 et 2025, le groupe y a investi environ 105 millions d’euros. Quelque 10 000 composés y sont testés chaque année, et 300 000 plantes y sont produites pour les expérimentations. Les équipes y déposent près de dix brevets par an.

    Selon le groupe, le développement d’une nouvelle molécule phytosanitaire prend en moyenne douze ans et mobilise des centaines de millions d’euros. C’est ce qui motive l’intérêt pour des méthodes comme CropKey. Mieux orienter la recherche et prioriser les candidats peut rationaliser certaines étapes. Les gains réels de temps et de ressources dépendront toutefois des résultats obtenus et ne peuvent être présumés.

    À Villefranche-sur-Saône – Limas, la fabrication des fongicides

    Après les laboratoires, la visite s’est poursuivie sur le site industriel de Villefranche-Limas, pour voir comment les produits prennent forme à grande échelle. Première halte : la Training Academy, espace consacré notamment à la formation du personnel de Bayer. Nous y avons suivi une présentation générale du site, de son organisation et de ses unités.

    Ce premier temps a éclairé l’articulation des activités industrielles et la place de la sécurité dans le fonctionnement quotidien de l’usine. Les consignes et procédures présentées dessinent un cadre strict, destiné à encadrer chaque intervention et à prévenir les risques à toutes les étapes. Il fallait passer par là avant d’entrer dans les espaces de production.

    La visite a continué au laboratoire de contrôle qualité de l’unité, où nous avons rencontré une partie du personnel. C’est un maillon essentiel de la production : les équipes y vérifient que les produits respectent les exigences de qualité définies.

    Puis, sur le site de production, nous avons d’abord découvert un tableau de bord numérique. Les informations sur les tâches et les opérations y sont regroupées dans une interface qui permet aux équipes de suivre l’activité et de coordonner le travail en temps réel. C’est une autre facette de la transformation numérique de Bayer.

    Nous avons enfin rejoint l’unité de fabrication, où les équipements se succèdent autour des opérations de formulation, de conditionnement et d’étiquetage. Chaque opération s’inscrit dans une séquence précise : les produits passent d’un poste à l’autre pendant que les machines répètent les mêmes mouvements.

    Les fongicides, un rempart contre les maladies des cultures

    Au terme de cette visite, un constat se dessine : derrière les produits phytosanitaires se déploie une chaîne de recherche, d’expérimentation et de contrôles dont les enjeux dépassent les murs des laboratoires et des usines. En ouvrant ses sites lyonnais aux journalistes, Bayer a donné à voir les différentes étapes qui conduisent de l’identification d’une cible biologique à la conception d’une molécule, puis à sa fabrication industrielle, dans un cadre soumis à des exigences de qualité et de sécurité.

    Cette démarche répond à un défi qui s’accentue avec le changement climatique, la pression sur les ressources naturelles et l’évolution des maladies végétales. Face aux champignons susceptibles de compromettre les rendements et la qualité des récoltes, les fongicides constituent un outil de protection important. Leur rôle ne se limite pas à intervenir lorsque les symptômes sont visibles : selon leur mode d’action et les conditions d’utilisation, ils peuvent aussi être appliqués de manière préventive, afin de protéger les cultures avant que la maladie ne provoque des dégâts. Cette approche suppose toutefois une surveillance des parcelles, un choix adapté des produits et le respect des recommandations agronomiques.

    Pour la Tunisie, l’enjeu est concret. Le blé dur, le colza, la tomate et l’olivier occupent une place importante dans le paysage agricole national, tandis que certaines de ces productions contribuent directement aux exportations. Or, les maladies fongiques peuvent fragiliser les rendements et dégrader la qualité des récoltes. Sur le blé dur, la septoriose figure parmi les principales menaces : des travaux de recherche tunisiens font état de pertes pouvant dépasser 40% lors des saisons pluvieuses sur les variétés sensibles. Dans les oliveraies, l’œil de paon peut affecter le feuillage et réduire la récolte, tandis que l’anthracnose est susceptible d’altérer la qualité de l’huile. Autant de risques qui soulignent l’importance d’une protection raisonnée, pensée en amont plutôt qu’en réaction aux seuls dégâts observés.

    C’est là que la recherche conserve toute sa pertinence : comprendre les agents pathogènes, anticiper leur évolution et développer de nouvelles solutions pour diversifier les modes d’action disponibles. L’intelligence artificielle peut aider à explorer plus efficacement des pistes moléculaires, mais les hypothèses qu’elle fait émerger doivent encore être éprouvées en laboratoire et soumises aux évaluations scientifiques et réglementaires nécessaires. 

    Nadya Jennene

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