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Bassem Loukil, un patron de plus en prison

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Par Nizar Bahloul

    Mercredi 14 octobre, à la veille d’un jour férié, l’homme d’affaires Bassem Loukil a été placé en détention sur décision du juge d’instruction du pôle judiciaire économique et financier. Il est poursuivi notamment pour blanchiment d’argent, infractions à la réglementation des changes et corruption.

    L’information est passée presque inaperçue. Quelques articles dans la presse, peu de réactions et aucun débat public. Pourtant, ce n’est pas n’importe quel homme d’affaires qui vient d’être envoyé en prison.

    Bassem Loukil dirige un groupe industriel et commercial présent dans plusieurs secteurs de l’économie tunisienne, notamment à l’export vers l’Afrique. Son groupe contrôle la holding UADH, cotée à la Bourse de Tunis, à laquelle sont associées des entreprises comme AMS et GIF Filter. En 2018, Jeune Afrique le classait au 38e rang des cinquante Africains les plus influents.

    Ce parcours ne lui confère aucune immunité judiciaire. Nul n’est au-dessus de la loi. Mais nul ne doit être au-dessous, non plus. Il devrait néanmoins conduire à réfléchir aux conséquences de son incarcération.

    De Citroën à la prison

    Bassem Loukil a connu ces dernières années de sérieuses difficultés. La perte de la concession Citroën, distribuée par sa société Aurès Auto, a coïncidé avec cette période délicate.

    En 2021, le constructeur français a confié la distribution de sa marque à Stafim, dirigée par l’ancien ministre Abderrahim Zouari. Une décision qui a privé le groupe Loukil d’une activité importante et provoqué un long contentieux judiciaire.

    Le 18 juin 2026, le Tribunal des activités économiques de Paris a condamné Automobiles Citroën à verser quelque 24,4 millions de dinars à Aurès Auto et Aurès Gros, sanctionnant les conditions de la rupture brutale des relations commerciales, notamment l’insuffisance du préavis accordé aux sociétés tunisiennes.

    Après avoir perdu Citroën dans des conditions sanctionnées par la justice française, voilà Bassem Loukil confronté à la justice tunisienne. Cette fois, ce n’est plus seulement son activité qui est en jeu, c’est sa liberté et l’avenir de ses entreprises.

    La détention préventive est l’exception, pas la règle

    L’article 84 du Code de procédure pénale tunisien dispose que la détention préventive est une mesure exceptionnelle. À voir le nombre de journalistes, de responsables politiques et d’hommes d’affaires qui croupissent en prison avant même leur procès, on est en droit de se demander ce qu’il reste de ce principe.

    Que l’on poursuive les hommes d’affaires soupçonnés de malversations, c’est parfaitement normal. Que l’on condamne ceux dont la culpabilité est établie, c’est tout aussi normal. Il existe des criminels en col blanc et personne ne demande qu’on leur déroule le tapis rouge. Mais entre poursuivre un homme et le jeter en prison, il y a une différence que notre justice semble avoir de plus en plus de mal à faire.

    Un journaliste poursuivi en liberté peut continuer à informer. Un responsable politique peut continuer à exercer ses activités. Un chef d’entreprise peut continuer à travailler, à payer ses salariés et à honorer ses engagements.

    Tout cela sans entraver nécessairement le cours de la justice.

    Pourquoi donc les priver de leur liberté dès l’instruction, alors que leur culpabilité n’a pas encore été établie ?

    Les accusations visant Bassem Loukil sont graves, certes, mais elles ne constituent pas, à elles seules, une justification à son incarcération.

    Présentait-il un risque de fuite, de destruction de preuves ou de pression sur les témoins ? Était-il impossible de poursuivre l’instruction en le laissant libre ? La détention préventive devrait répondre à une nécessité judiciaire, pas devenir un passage obligé.

    Un chef d’entreprise n’est pas un salarié que l’on remplace du jour au lendemain. Il négocie avec ses banques, ses fournisseurs, ses clients. Il cherche des financements, prend des décisions, tente de sauver des activités déficitaires. Son absence forcée peut aggraver des difficultés déjà existantes.

    Quand une entreprise vacille, ce sont des salariés qui risquent leur emploi, des fournisseurs qui perdent leurs créances et l’État qui perd des recettes fiscales. À vouloir emprisonner un patron avant son jugement, on risque de condamner économiquement des centaines de personnes qui ne sont poursuivies pour rien.

    Réconcilier les uns, emprisonner les autres

    L’arrestation de Bassem Loukil intervient dans un contexte pour le moins paradoxal. Alors que le pouvoir multiplie les initiatives pour accélérer la réconciliation pénale avec les hommes d’affaires, voilà qu’un nouveau patron d’entreprise se retrouve derrière les barreaux, avant même d’avoir été jugé.

    Kaïs Saïed a créé trois commissions de conciliation. Il a modifié les textes, multiplié les réunions et fixé un objectif de 13,5 milliards de dinars. Le 5 août dernier, il rappelait encore que l’objectif n’était pas de maintenir les hommes d’affaires en prison ou en fuite à l’étranger, mais de récupérer les fonds considérés comme revenant au peuple tunisien.

    Fort bien. Mais quel message envoie-t-on aux hommes d’affaires lorsque, parallèlement, de nouvelles procédures aboutissent à de nouvelles incarcérations dès l’instruction ?

    D’un côté, on leur demande de revenir, de négocier, de régulariser leur situation et de contribuer à l’économie nationale. De l’autre, on leur montre que la prison demeure une perspective immédiate, avant même qu’une condamnation soit prononcée.

    Il ne s’agit pas de demander au président d’intervenir dans une instruction judiciaire. Il s’agit de constater l’incohérence de la politique de l’État.

    Comment convaincre les investisseurs de faire confiance à un pays lorsque la liberté personnelle devient elle-même une incertitude économique ?

    Encore et toujours le blanchiment

    Bassem Loukil est également poursuivi pour blanchiment d’argent. Encore cette accusation !

    Elle revient désormais dans des dossiers visant des hommes d’affaires, des journalistes et des responsables politiques. Au point qu’on finit par se demander si le blanchiment n’est pas devenu une qualification presque automatique dès qu’une affaire comporte un volet financier.

    L’article 92 de la loi organique n° 2015-26 du 7 août 2015 exige des présomptions et des preuves suffisantes de l’origine illégale des biens concernés. Comment reprocher à quelqu’un d’avoir blanchi de l’argent sans avoir préalablement établi que cet argent provient d’une activité illégale ?

    La question mérite d’être poussée plus loin : comment considérer cette origine illégale comme définitivement établie tant que les juridictions compétentes ne se sont pas prononcées sur l’infraction supposée avoir généré ces fonds ? Dans une lecture exigeante de la présomption d’innocence, il faudrait même attendre une condamnation définitive, après épuisement des voies de recours jusqu’à la cassation, pour pouvoir commencer à parler de blanchiment d’argent.

    Dans le dossier Loukil, quels sont les fonds concernés ? Quelle serait leur origine illicite ? Quelles opérations auraient permis de les dissimuler ou de leur donner une apparence légale ?

    Peut-être les enquêteurs disposent-ils de réponses. Nous ne connaissons pas leur dossier. Mais ces questions devront recevoir des réponses judiciaires, pas des condamnations sur Facebook.

    Des dégâts irréparables

    La Tunisie traverse une crise économique suffisamment grave pour ne pas se permettre de fragiliser davantage ses entreprises. On réclame des investissements, des emplois, des exportations et des recettes fiscales. Et, dans le même temps, on prend le risque de priver des entreprises de leurs dirigeants avant même que leur culpabilité soit établie.

    Bassem Loukil vient ainsi allonger la liste des hommes d’affaires qui se retrouvent derrière les barreaux. Certains sont condamnés, d’autres attendent encore leur procès. Pendant ce temps, leurs entreprises doivent continuer à fonctionner et leurs salariés à vivre.

    Il y a un peu plus d’un mois, Lazhar Sta, ancien patron de Carthage Cement, mourait après avoir été transféré de la prison de Mornaguia à l’hôpital. Il avait 72 ans. Sa fille a dénoncé ses conditions de détention. Les circonstances exactes de son décès restent à éclaircir. Cet homme d’affaires, qui avait lui aussi connu les tribunaux et les mécanismes de réconciliation, a terminé sa vie en détention.

    La justice doit poursuivre les délinquants, quels que soient leur fortune, leur statut ou leurs relations. Elle doit aussi savoir faire la différence entre punir un coupable et emprisonner un présumé innocent.

    Car lorsqu’un homme est acquitté après des mois ou des années de prison, on peut lui rendre sa liberté. On ne lui rendra ni les années perdues, ni son entreprise si elle a fait faillite entre-temps. Et encore moins sa vie s’il est mort avant la fin de son procès.

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    Commentaire

    1. Roberto Di Camerino

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      19 octobre 2026 | 18h21

      Comment et pourquoi tous ces reportages sur les milliers de condamnations cpommencent toujours par : par décision du juge d’instruction du pôle judiciaire ?
      Qui a denoncé ou qui a porté plainte? On ne le saura jamois.
      Pourquoi ne pas dire tout simplement que le Sfynx de Carthage a decidé de mettre untel en prison et a DEMANDÉ au juge d’instruction de condamner le PRESUMÉ malfaiteur./

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