Par Ithar El Heni
L’Homme ne naît pas libre, il naît prisonnier de la société, de sa culture, de sa situation économique et parfois d’un régime qui le prive de ses droits fondamentaux. L’Homme choisit d’être libre ou de perpétuer son aliénation.
Monsieur Tout-le-monde choisit souvent de croupir dans sa servitude, de gagner son pain dans la normalisation de sa captivité éternelle, il purge sa peine dans sa vie de mortel en espérant une situation meilleure dans sa vie après la mort sous la protection d’une justice divine. Au demeurant, des minorités dissidentes refusent le fatalisme et la normalisation du fait accompli. Elles se battent pour muer les systèmes établis, elles s’acharnent à transformer leur réalité et celle de leurs peuples. Et c’est invariablement ces minorités en question qui créent les changements d’envergure dans les sociétés, les mentalités et les normes en général. Aucun droit ne tombe du ciel, aucun droit ne s’offre. Tout ce que nous savons, tout ce que nous avons, nous le devons aux luttes de minorités ayant osé la dissidence. Nos acquis d’aujourd’hui ont été payés par d’autres hier, et nos victoires de demain ne s’obtiendront pas sans le même effort.
Parler du prix à payer pour nos droits et nos libertés peut sembler abstrait, il est donc légitime de se demander : En quoi consiste ce prix? À quel prix s’achètent nos droits et nos libertés ?
Sans prétendre à l’omniscience, je me contenterai de vous exposer les tarifs en vigueur dans notre chère Tunisie : le prix à payer quand on s’avise d’ébranler la fragilité d’un bulldozer qualifié d’État par pur abus de langage, le prix que certains paient car d’autres ont choisi le silence ou la complaisance.
Le prix humain de la répression
C’est une longue liste de prisonniers politiques qui croupissent en prison pour avoir refusé l’adhésion à la guerre de libération chimérique du locataire de Carthage. Ce sont des tables marquées par l’absence d’un parent, d’un partenaire de vie, d’un être cher. Ce sont ces festivités qui se transforment en deuils ; ce sont ces célébrations qui se noient dans les larmes, hantées par l’absence de ceux qui ont raté une étape cruciale de la vie de leurs proches. Ce sont ces 10 minutes, sur les 10 080 minutes d’une semaine, accordées aux prisonniers pour voir ceux qu’ils aiment, 10 minutes pour raconter toute une semaine d’injustice et toute une vie d’amour. Ce sont des heures interminables de préparatifs, de cuisine, de route et d’attente que les familles endurent chaque semaine, tout cela pour dix petites mais précieuses minutes. Ce sont toutes ces familles éparpillées, tous ces foyers amputés dont la vie tourne désormais autour des visites en prison et des maudits parloirs. Ce sont ces mois et ces années que passent les prisonniers politiques dans des cellules macabres, coupés de tout ce qui faisait leur bonheur, rongés par un vide abyssal. C’est cette semaine entière vécue dans l’attente du parloir, un rendez-vous pour lequel ils se préparent, se rasent, se douchent, cet instant devenu l’événement le plus important de leur existence, leur unique ancrage avec la vie par-delà leur exil.
Des vies brisées, une mémoire à préserver
Ce sont les 21 années passées par Abdelhamid Jelassi derrière les barreaux, arraché à sa femme et à sa fille, loin de sa famille et de ses amis ; 21 années avec tout leur lot de célébrations et de deuils. C’est Ahmed Nejib Chebbi qui, après un demi-siècle de lutte contre l’oppression, se voit accusé de complot à travers deux siècles différents ; un homme de plus de 80 ans relégué derrière les barreaux, privé des soins vitaux à son âge, séparé de sa famille, de ses petits-enfants et de son propre frère, lui aussi emprisonné. C’est toute la famille Chebbi dont le quotidien a entièrement basculé : après avoir subi le harcèlement du régime de Ben Ali, après s’être réjouie de la révolution, de la liberté et de la démocratie, elle se retrouve de nouveau entre les tribunaux et les prisons, à revivre l’amertume de l’injustice. Ce sont les 500 kilomètres de route parcourus deux fois par semaine pour rendre visite et remettre le couffin à Ayachi Hammami ; ce sont ces livres et ces lettres, seule échappatoire dans la solitude de sa cellule, qu’on lui refuse. Ce sont ces 182 jours écoulés sans que je puisse entendre la voix de mon père Zied Elheni, ni même le voir à travers un appel vidéo, puisque j’étudie à l’étranger, c’est mon incapacité à remettre les pieds dans un aéroport, sachant qu’il ne sera pas de l’autre côté de la porte pour me ramener à la maison. C’est Elyes Chaouchi et ses 108 années de condamnation pour avoir donné voix à l’injustice que subit son père. C’est Saadia Mosbah qui subit l’incarcération, l’injustice, la diffamation et le racisme pour avoir été humaine, pour avoir aidé des personnes en détresse, pour avoir naïvement cru que nous vivions dans un pays qui respecte la dignité humaine, et non dans la jungle. C’est le mandat de dépôt émis contre Mohamed Yousfi alors qu’il venait de s’effondrer suite à son opération devant le juge d’instruction. C’est cette angoisse et cet état d’alerte qui ont rongé toutes les familles l’été dernier, terrifiées par la menace sanitaire dans des prisons transformées en fournaises par la canicule. C’est l’effroi de ma sœur en pleine canicule, découvrant le visage de mon père, gris de fatigue derrière les vitres sales, et les bleus marquant ses poignets. C’est l’angoisse insoutenable qui nous a rongées en attendant le parloir suivant, avec pour seule hantise de vérifier qu’il était encore en vie
C’est ce goût amer de la trahison que nous laisse l’injustice subie, mais qui se heurte à une certitude : rien ne saurait ébranler nos convictions, ni notre espérance dans la lutte pour une Tunisie meilleure.
L’addition que nous payons ne cesse de s’alourdir, et la liste des prisonniers est si vertigineuse qu’il nous est impossible d’en nommer toutes les victimes, d’énumérer tous les malheurs et toutes les injustices subies. Pourtant, si la lumière revient un jour sur ce pays, si nous y regagnons notre dignité humaine, nous n’aurons pas le droit d’oublier, nous devrons nous souvenir de ceux qui ont payé cette liberté de leurs souffrances, pour ne jamais répéter l’erreur tragique d’avoir renié le sang versé hier, pendant et avant la révolution, pour nous arracher à nos chaînes.
BIO EXPRESS
Ithar El Heni est ingénieure et fille du journaliste incarcéré Zied El Heni
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction










