Par Mehdi Taje
Et si l’une des transformations les plus décisives de l’environnement stratégique tunisien se jouait moins sur la rive nord de la Méditerranée que dans les profondeurs du Sahel ? Longtemps appréhendée comme une périphérie lointaine, cette vaste interface entre Afrique du Nord et Afrique subsaharienne s’impose désormais comme un théâtre de recomposition des souverainetés, des alliances et des corridors économiques. Les crises qui s’y déploient ne s’arrêtent pas aux frontières nationales. Elles redessinent les itinéraires commerciaux, déplacent les populations, modifient les calculs des puissances et produisent des effets différés sur les équilibres géopolitiques maghrébins. Par voie de conséquence, pour la Tunisie, l’enjeu ne se limite plus à suivre et à surveiller une instabilité et volatilité extérieure : il est de comprendre comment cette instabilité transforme progressivement son propre environnement de sécurité et ses marges de manœuvre diplomatiques.
La notion d’« océan sahélien » permet de saisir cette réalité. Elle ne désigne ni une unité politique, ni un espace homogène mais un système d’interdépendances dont les courants relient le Sahara, le Maghreb, les États sahéliens et la Méditerranée. Les flux de marchandises, d’énergie, de capitaux, d’armes, de trafics divers (notamment la cocaïne) et de personnes y empruntent des routes mouvantes et ancrées dans le temps long de l’histoire. Les rivalités entre États s’y superposent aux conflits locaux et ancestraux, tandis que les effets du changement climatique amplifient des fragilités ou vulnérabilités préexistantes sans déterminer mécaniquement la violence. Le Sahel n’est plus seulement une zone traversée par des crises : il devient un espace où se négocient de nouveaux rapports de puissance et de dépendance.
La crise sahélienne est trop souvent réduite à la progression des groupes jihadistes ou à la succession de coups d’État. Ces phénomènes sont majeurs mais ils masquent une question plus profonde : qui exerce effectivement l’autorité ? Un État peut conserver son siège aux Nations Unies, son drapeau et son appareil gouvernemental tout en perdant, dans certaines régions, sa capacité à protéger les habitants, à garantir la circulation, à arbitrer les conflits ou à prélever l’impôt. La souveraineté juridique demeure ; la souveraineté exercée effectivement devient discontinue.
Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les organisations armées exploitent précisément ces discontinuités. Certaines combinent attaques militaires, coercition des populations, contrôle d’axes routiers, blocus économiques et arrangements locaux. Il serait pourtant erroné d’y voir partout des proto-États stabilisés. Le contrôle territorial reste contesté, variable et parfois temporaire et fluide. Les populations civiles sont prises entre violences insurgées, opérations de contre-insurrection et défaillances de protection. Le véritable enjeu n’est donc pas seulement la reconquête militaire d’un territoire mais la restauration durable de la légitimité et de l’autorité de l’Etat, de la justice et des services publics. Une victoire tactique qui ne transforme pas les conditions de gouvernance risque de déplacer la crise plutôt que de la résoudre.
La guerre au Soudan illustre, sous une forme particulièrement dramatique, une autre trajectoire de fragmentation : la multiplication des acteurs armés, des économies de prédation, des ingérences étrangères et des allégeances fluctuantes complique toute sortie négociée du conflit. La conclusion dépasse le seul cas soudanais : un accord entre dirigeants militaires ne suffit pas à rétablir l’autorité publique lorsque la guerre a créé ses propres structures économiques et politiques.
Le retrait des dispositifs militaires occidentaux du Sahel n’a pas créé un vide stratégique. Il a ouvert une nouvelle phase de compétition pour le contrôle des territoires, des ressources, des corridors et des dépendances politiques. La réduction de la présence française, le départ des forces américaines du Niger et l’affirmation des régimes militaires sahéliens ont accéléré une redistribution des partenariats. La Russie y consolide son implantation sécuritaire suivant une logique de prédation et d’interdiction, la Chine approfondit son ancrage économique tandis que les États-Unis et les puissances européennes cherchent à redéfinir leurs modalités d’engagement mais dans une logique d’appropriation des ressources stratégiques. Toutefois, cette recomposition ne saurait être assimilée à une simple substitution de puissances. Les gouvernements sahéliens poursuivent leurs propres stratégies, diversifient leurs alliances et tentent de convertir la concurrence internationale en marges de négociation sans pour autant garantir un avenir durable à l’Alliance des Etats du Sahel. La question centrale n’est donc plus seulement de savoir quelles puissances sont présentes au Sahel mais qui contrôle effectivement ses territoires, ses ressources et ses routes stratégiques.
Cette compétition se déploie dans un environnement où les frontières entre conflictualité politique, terrorisme, insurrection armée, criminalité organisée et économie de guerre deviennent parfois difficiles à distinguer. Groupes jihadistes, mouvements séparatistes, milices communautaires ou ethniques, réseaux de trafiquants et prestataires militaires étrangers peuvent se disputer les mêmes espaces, exploiter les mêmes vulnérabilités ou conclure des arrangements tactiques sans partager les mêmes objectifs. Les fractures communautaires peuvent être instrumentalisées et certains combattants recrutés ou rémunérés dans des logiques de guerre par procuration. Il serait toutefois erroné de réduire des communautés entières à des réservoirs de mercenaires, comme d’attribuer sans preuves aux puissances étrangères une stratégie concertée de démantèlement des États. Le phénomène le plus préoccupant est ailleurs : la fragmentation territoriale peut devenir une économie politique à part entière, dont certains acteurs, y compris internationaux et régionaux, tirent davantage de bénéfices que de la restauration de l’autorité étatique. Lorsque la guerre procure des revenus, des positions de pouvoir et des avantages stratégiques, la paix cesse d’être un intérêt partagé. Le risque d’une « somalisation » de certaines régions sahéliennes doit être compris dans ce sens : non comme un destin inéluctable mais comme l’hypothèse d’une fragmentation durable de l’autorité publique entre acteurs armés concurrents.










