Le bras de fer entre la Fédération générale de l’enseignement secondaire et le ministère de l’Éducation ne montre aucun signe d’apaisement. Accords en souffrance, dialogue social au point mort, revendications professionnelles non satisfaites et dégradation des conditions d’enseignement : le malaise s’installe durablement dans le secteur. Vendredi 30 octobre 2026, à l’occasion d’une rencontre organisée au siège central de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), les responsables syndicaux ont réaffirmé leur détermination à défendre les droits des enseignants, tout en dressant un constat préoccupant de l’état de l’école publique.
« Il ne nous reste que la lutte pour retrouver notre droit au dialogue avec l’autorité de tutelle », a déclaré le secrétaire général de la Fédération générale de l’enseignement secondaire, Mohamed Safi, en marge de cette rencontre organisée par le département des études et de la documentation de l’UGTT autour du thème : « L’éducation et l’enseignement, un droit pour tous : vers la consécration du principe de l’égalité des chances ».
Le responsable syndical a appelé le ministère de l’Éducation à honorer les engagements pris envers les enseignants, notamment ceux portant sur les dispositions financières, le nombre d’heures de travail, la rémunération des heures supplémentaires et les mouvements de mutation. Autant de dossiers qui continuent d’alimenter les tensions entre la tutelle et les structures syndicales, sur fond de rupture persistante des canaux de concertation.
Mais les revendications ne se limitent plus aux conditions professionnelles et salariales. Mohamed Safi a également alerté sur la dégradation des conditions matérielles dans les établissements scolaires, en citant notamment le cas d’un collège à Souassi, dans le gouvernorat de Mahdia, où une classe compterait jusqu’à 54 élèves. Certains élèves ne disposeraient même pas de tables ou de chaises en nombre suffisant, a-t-il affirmé.
Une situation qui illustre, selon le syndicaliste, les difficultés auxquelles sont confrontés quotidiennement les enseignants et les élèves. La surcharge des classes compromettrait non seulement la qualité des apprentissages, mais affecterait également la santé physique et psychologique des enseignants, contraints d’exercer dans des conditions peu propices à un encadrement pédagogique satisfaisant.
Cette alerte intervient alors que le ministère de l’Éducation a assuré, à la rentrée scolaire 2026-2027, avoir couvert les besoins en personnel enseignant grâce aux derniers recrutements. Le département a toutefois reconnu que la densité des classes demeurait un problème, avec des effectifs pouvant atteindre 36 élèves selon les établissements. Le ministre Noureddine Nouri avait notamment évoqué la construction de nouveaux établissements pour réduire la pression sur les infrastructures existantes. Entre les assurances officielles et les situations de surcharge dénoncées par les syndicats, les disparités entre établissements restent ainsi au cœur des préoccupations.
L’école publique, miroir des inégalités sociales
La rencontre organisée par l’UGTT a également permis d’élargir le débat aux causes structurelles de la crise éducative. À l’ouverture des travaux, le secrétaire général adjoint de l’organisation chargé de la fonction publique, Mabrouk Toumi, a insisté sur le caractère éminemment politique de la question éducative.
« On ne peut pas parler du système éducatif, dans son ensemble ou dans l’une de ses composantes, sans parler de politique, car le système éducatif est le produit de la politique », a-t-il affirmé.
Selon lui, les révisions successives du système éducatif tunisien ont essentiellement répondu aux exigences du capitalisme et du marché, mais également aux impératifs de pérennisation du système au pouvoir. Il a estimé que ces orientations avaient progressivement réduit la place accordée à la réflexion et à l’esprit critique dans les apprentissages, notamment à travers les changements apportés aux programmes de philosophie et de mathématiques.
Le responsable syndical a également contesté l’explication qui attribue la dégradation des résultats scolaires aux absences des enseignants. Il a fait valoir que certains établissements ayant connu des absences, y compris lorsque des enseignants suppléants avaient assuré les remplacements, n’avaient pas nécessairement enregistré de résultats catastrophiques.
À l’inverse, les résultats les plus préoccupants auraient été observés, selon lui, dans les régions où les élèves vivent dans des conditions sociales particulièrement difficiles. Il a notamment évoqué des enfants qui ne disposent même pas d’un repas le soir à leur domicile.
Une lecture qui remet au centre du débat le poids des inégalités sociales et territoriales dans la réussite scolaire. Pour Mabrouk Toumi, les difficultés d’apprentissage ne peuvent être dissociées de la précarité des familles et de l’environnement dans lequel évoluent les élèves. La question éducative ne saurait ainsi être réduite aux performances des enseignants ou aux méthodes pédagogiques, sans tenir compte des conditions matérielles dans lesquelles les enfants grandissent et suivent leur scolarité.
Une tension syndicale qui s’inscrit dans la durée
Ces déclarations interviennent dans un climat particulièrement tendu pour la Fédération générale de l’enseignement secondaire. Dans un communiqué publié jeudi 29 octobre 2026, celle-ci a tenu à assurer que son bureau poursuivait normalement ses réunions et ses activités, dans un cadre marqué, selon elle, par l’unité de ses membres.
Cette mise au point faisait suite à la diffusion de publications sur les réseaux sociaux par une personne présentée sous le nom de Sofiane Lassoued. La Fédération a dénoncé des « allégations mensongères » et des informations erronées visant, selon elle, à porter atteinte à l’organisation et à fragiliser ses structures.
Elle a affirmé que ces campagnes de dénigrement et de désinformation ne l’empêcheraient pas de poursuivre son action syndicale et la défense des droits des enseignants. Dans le même communiqué, elle a dénoncé ce qu’elle qualifie de politique d’injustice et de pressions menée par le ministère de l’Éducation et les autorités.
L’organisation a appelé ses structures syndicales et ses bases enseignantes à ne pas se laisser entraîner par les informations qu’elle considère comme infondées, à préserver l’unité des rangs et à se préparer aux différentes formes de protestation que pourraient décider les instances compétentes du secteur et de l’UGTT.
Cette volonté de maintenir la mobilisation s’inscrit dans un conflit qui dure depuis plusieurs années. Au cœur du différend figure notamment l’application de l’accord conclu le 23 mai 2023 entre le ministère et les représentants syndicaux. Celui-ci prévoyait, entre autres, une augmentation de 300 dinars du salaire de base, étalée sur trois ans, au titre des charges pédagogiques, avec une entrée en application progressive à partir de janvier 2026. D’autres engagements concernaient la situation professionnelle des enseignants, les heures supplémentaires et les perspectives de régularisation de certaines catégories de personnel.
En avril 2026, la Fédération avait déjà appelé à une grève dans les collèges et les lycées pour dénoncer le non-respect des engagements convenus et le blocage des négociations. Le mouvement avait été présenté par ses représentants comme une réponse à l’absence de perspectives de règlement du conflit.
À l’approche de la rentrée scolaire 2026-2027, les tensions ne s’étaient pas dissipées. La Fédération avait notamment contesté le déploiement de la plateforme numérique du ministère, appelant les personnels à la boycotter en raison de ses insuffisances opérationnelles. Elle avait également dénoncé son exclusion des préparatifs de la rentrée, mettant en garde contre les conséquences du manque de concertation.
Une crise qui dépasse le seul enseignement secondaire
Le malaise ne concerne pas uniquement les collèges et les lycées. À la veille de la rentrée, les différentes structures syndicales relevant de l’UGTT avaient dressé un constat sévère de la situation de l’école publique. Dans un communiqué publié début septembre, elles avaient notamment pointé la dégradation des infrastructures, l’insuffisance des équipements, le manque de personnel dans plusieurs corps et la persistance de différends autour des accords conclus avec le ministère.
Les difficultés concernent aussi bien les enseignants que les agents administratifs, les surveillants et le personnel chargé de l’entretien et des services scolaires. Lors d’une audition parlementaire consacrée au secteur en février 2026, les besoins en agents d’exécution avaient notamment été estimés à 2 100 personnes, tandis que plusieurs députés avaient alerté sur la vétusté des bâtiments, les problèmes de maintenance et les difficultés de transport scolaire, particulièrement dans les régions intérieures.
Le ministère a, de son côté, annoncé plusieurs mesures pour répondre à ces insuffisances, notamment des projets de réhabilitation et de construction d’établissements ainsi que des recrutements destinés à renforcer les effectifs. Ces annonces n’ont toutefois pas dissipé les inquiétudes des représentants syndicaux, qui continuent de dénoncer l’absence d’une approche globale et concertée de la réforme éducative.
Au-delà du conflit social, c’est donc la capacité de l’école publique à remplir ses missions qui se trouve interrogée. Entre disparités territoriales, classes surchargées, difficultés sociales des familles et dégradation de certaines infrastructures, le principe de l’égalité des chances reste confronté à des obstacles concrets. La rencontre de l’UGTT a ainsi mis en évidence le lien entre les conditions de travail des enseignants, les conditions d’apprentissage des élèves et les inégalités qui traversent le système éducatif.
Pour l’heure, la Fédération générale de l’enseignement secondaire n’a pas annoncé de nouvelle échéance de protestation, mais elle appelle ses structures à se tenir prêtes à toutes les formes de mobilisation décidées par les instances syndicales.
N.J










