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UGTT : quand évincer la Centrale menace de réveiller le monstre du vide

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Photo de Marwen Shili pour BN - Marche du 17 octobre 2026

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Par Sarra Hlaoui

    « Celui qui mise sur l’éviction de l’Union générale tunisienne du travail de la scène publique ignore ce que le monstre du vide pourrait engendrer. L’Union doit être critiquée et confrontée, mais pas visée dans son existence. » C’est, en substance, l’avertissement lancé par l’activiste Mondher Thabet dans une publication qui remet sur la table une question devenue centrale dans le paysage politique et social tunisien : que resterait-il du dialogue social si l’UGTT venait à perdre sa place dans l’équilibre national ?

    L’ancien responsable politique ne plaide pas nécessairement pour une Union à l’abri des critiques. Son propos met plutôt en garde contre une logique qui consisterait à régler les tensions avec la principale centrale syndicale en réduisant son influence, en la marginalisant ou en la privant progressivement de ses moyens d’action. Car l’UGTT, avec ses contradictions, ses fragilités et ses crises internes, demeure une organisation structurée, implantée dans les régions et présente dans les principaux secteurs de l’activité économique. La fragiliser ne signifie pas forcément faire disparaître les revendications qu’elle porte.

    C’est précisément là que réside le risque évoqué par Mondher Thabet, celui d’un vide social et politique que d’autres forces, moins organisées et parfois moins prévisibles, pourraient investir.

    Un dialogue social à l’arrêt, une confrontation qui s’installe

    Depuis plusieurs mois, les relations entre le pouvoir et la centrale syndicale traversent une zone de fortes turbulences. Les canaux de négociation se sont progressivement grippés, les désaccords sur les augmentations salariales et les revendications professionnelles se sont accumulés et les prises de parole des responsables syndicaux témoignent d’une rupture de confiance qui dépasse désormais les seuls dossiers sectoriels.

    Le secrétaire général de l’UGTT, Slaheddine Selmi, a multiplié les alertes sur la fermeture des espaces de dialogue. Le 10 septembre, l’instance administrative nationale a réaffirmé sa décision d’organiser une grève générale et chargé le bureau exécutif de préparer un plan de mobilisation progressif. Quelques semaines plus tard, le secrétaire général dénonçait encore, lors du congrès du Syndicat national des journalistes tunisiens, le mépris qu’il estime opposé aux revendications syndicales et l’absence de réponses aux demandes des travailleurs.

    À défaut de négociations, la rue est progressivement redevenue un espace d’expression et de rapport de force. Le 17 octobre, l’UGTT et plusieurs organisations nationales ont ainsi participé à une marche à Tunis autour du pouvoir d’achat, des services publics, des droits sociaux et des libertés. Et loin de refermer cette séquence, le communiqué du Cadre de coordination « Pour la Tunisie et les Tunisiens », publié le 28 octobre, annonce de nouvelles mobilisations régionales et nationales dans les prochaines semaines.

    Le mouvement dépasse donc désormais les frontières de la centrale syndicale. Il associe des organisations professionnelles, des structures de défense des droits humains et des composantes de la société civile. Une évolution qui mérite attention : lorsque les espaces institutionnels de concertation se rétrécissent, les revendications ont tendance à chercher d’autres lieux et d’autres formes d’expression.

    La diabolisation comme impasse

    Dans ce climat, la dénonciation de l’action syndicale, parfois présentée dans le débat public comme une entrave à l’activité économique ou comme une opposition systématique au pouvoir, contribue à durcir les positions. L’UGTT dénonce régulièrement ce qu’elle qualifie de campagne de diabolisation. Ses dirigeants estiment que les revendications professionnelles sont trop souvent assimilées à des manœuvres politiques, tandis que les mouvements de protestation sont accueillis dans un climat de méfiance plutôt que par des propositions de négociation.

    Les tensions ne se limitent pas aux discours. Les structures syndicales font état de licenciements, de poursuites judiciaires et de sanctions visant certains de leurs responsables et militants. Le Comité pour la Justice, dans un rapport publié le 23 octobre, a également alerté sur les restrictions à l’action syndicale, les retenues salariales contestées et le recours à des approches sécuritaires dans le traitement de plusieurs mouvements sociaux. Ces accusations, qui appellent à être examinées au regard des faits et des réponses des autorités concernées, illustrent néanmoins le niveau de crispation atteint.

    À cette confrontation s’ajoute une difficulté institutionnelle : la négociation collective suppose des interlocuteurs reconnus, des engagements réciproques et la possibilité de parvenir à des compromis. Lorsque ces mécanismes s’enrayent, les conflits ne s’évaporent pas. Ils peuvent se déplacer vers des formes de mobilisation plus difficiles à anticiper et à canaliser.

    Le monstre du vide

    C’est ce scénario que la formule de Mondher Thabet invite à prendre au sérieux. L’UGTT n’est certes ni infaillible ni exempte de critiques. Elle traverse elle-même des difficultés financières, des débats internes et une période de recomposition depuis l’arrivée de Slaheddine Selmi à sa tête. Sa capacité à se réformer, à renouveler ses pratiques et à préserver sa représentativité constitue également un enjeu majeur.

    Mais une centrale syndicale n’est pas seulement une organisation qui négocie des augmentations salariales ou appelle à la grève. Elle constitue aussi un espace d’encadrement des revendications, de médiation entre les travailleurs et les employeurs et, dans certaines circonstances, de prévention des tensions sociales. Son rôle historique dans les grandes séquences nationales a précisément reposé sur cette capacité à organiser des forces sociales et à participer aux compromis.

    Dans un pays confronté à l’érosion du pouvoir d’achat, aux difficultés des services publics, au chômage et à des tensions professionnelles persistantes, l’affaiblissement d’un tel interlocuteur ne garantit donc aucun retour au calme. Il pourrait au contraire laisser davantage de place à des mouvements spontanés, dispersés et dépourvus de structures de négociation.

    Le débat ne devrait ainsi pas se réduire à une alternative entre une UGTT intouchable et une UGTT écartée de la scène publique. La question est plutôt de savoir comment restaurer un dialogue social crédible, réconcilier les institutions avec leurs interlocuteurs et permettre à la centrale syndicale d’exercer son rôle tout en répondant aux exigences de réforme et de responsabilité.

    Le vide ne règle aucun conflit. Il le déplace, le fragmente et peut, à terme, le rendre beaucoup plus difficile à maîtriser. C’est là le véritable avertissement contenu dans le message de Mondher Thabet.

    S.H

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