Sous les gradins d’un théâtre romain, l’histoire ne s’est pas arrêtée avec la fin de l’Empire. À Althiburos, l’antique cité située près de Dahmani, dans le gouvernorat du Kef, des vestiges d’habitations datant des périodes aghlabide et fatimide ont été découverts au cœur même du monument. Une trouvaille qui invite à regarder autrement ces ruines antiques : non plus seulement comme les témoins figés de la civilisation romaine, mais comme des lieux qui ont continué à être occupés, transformés et réinvestis au fil des siècles.
Menées du 11 au 22 octobre 2026 par l’Institut national du patrimoine (INP), en collaboration avec l’Université de Palerme, en Italie, les fouilles ont permis de mettre au jour des traces d’occupation postérieures à l’époque romaine. L’opération s’inscrit dans un projet de coopération scientifique tuniso-italien consacré à l’étude des phases tardives de l’Antiquité et de la période islamique.
La découverte est particulièrement intéressante : des constructions domestiques ont été identifiées à l’intérieur même du théâtre. Autrement dit, un édifice conçu pour accueillir des spectacles dans l’Antiquité a ensuite connu d’autres usages, bien après l’époque qui l’avait vu naître.
Quand les siècles islamiques s’installent dans un théâtre romain
Les vestiges découverts sont attribués aux périodes aghlabide et fatimide, deux étapes importantes de l’histoire de l’Ifriqiya, qui correspondait approximativement à une partie de l’actuelle Tunisie et de ses régions voisines.
Les Aghlabides ont gouverné l’Ifriqiya de 800 à 909. Leur époque a notamment été marquée par le développement des villes, des infrastructures et de la vie intellectuelle. Les Fatimides leur ont succédé en Ifriqiya à partir de 909, avant de déplacer leur centre de pouvoir vers l’Égypte en 969, puis de perdre le contrôle de l’Ifriqiya en 972.
Ces repères replacent les vestiges dans une séquence historique située plusieurs siècles après la construction des grands monuments romains. Ils ne permettent toutefois pas, à eux seuls, de dater précisément chaque habitation mise au jour. L’INP n’a pas communiqué de datation plus détaillée pour ces constructions.
Ce qui ressort de la découverte, c’est surtout la continuité de l’occupation du site. Les monuments antiques ne disparaissaient pas nécessairement de la vie des populations avec le recul de la puissance romaine. Ils pouvaient être réutilisés, adaptés à de nouveaux besoins ou intégrés à d’autres formes d’habitat. À Althiburos, les fouilles permettent précisément d’étudier cette transformation, plutôt que de s’arrêter à la seule histoire du théâtre à l’époque romaine.
Les pierres racontent aussi l’histoire du monument
L’équipe scientifique tuniso-italienne, composée de chercheurs, de conservateurs du patrimoine et d’étudiants en archéologie, s’est également intéressée à l’organisation architecturale du théâtre. Les travaux ont permis de documenter plus précisément la disposition des gradins, l’emplacement de la scène et différents éléments décoratifs.
Certains de ces éléments ont été retrouvés à leur emplacement d’origine, tandis que d’autres avaient été réemployés dans des murs ou des sols. Ces réutilisations constituent elles aussi des indices précieux : elles renseignent sur les transformations successives du monument et sur les manières dont ses matériaux ont pu servir à de nouvelles constructions.
L’intérêt de la campagne réside ainsi autant dans les vestiges eux-mêmes que dans la méthode employée pour les étudier. Selon l’INP, l’opération se distingue par son caractère minutieux, avec une attention particulière portée à la documentation stratigraphique et chronologique, essentielle pour comprendre les différentes phases d’occupation d’un même lieu.
Les théâtres romains sont souvent étudiés pour leur architecture, leurs gradins et leur scène. Mais leur histoire ne s’achève pas nécessairement avec les spectacles de l’Antiquité. En examinant les couches successives du site, les archéologues peuvent retrouver les traces d’autres périodes, parfois moins visibles, mais tout aussi révélatrices de l’histoire des sociétés.
Althiburos, un patrimoine qui reste à déchiffrer
À Althiburos, la découverte rappelle qu’un site archéologique est rarement une histoire à une seule époque. Le théâtre romain demeure le témoin d’une civilisation qui a profondément marqué le territoire tunisien. Les habitations des périodes aghlabide et fatimide ajoutent une autre dimension à ce récit, en montrant que le monument a également pris place dans des modes de vie postérieurs.
Les fouilles d’octobre ne livrent pas encore tous les détails de cette évolution. La datation plus précise des structures, leur organisation et leur relation avec les différentes phases du théâtre devront permettre d’affiner la compréhension de cette occupation.
Mais une chose apparaît déjà : à Althiburos, les pierres ne racontent pas uniquement Rome. Elles portent aussi les traces de ceux qui sont venus après, ont habité les lieux et leur ont donné de nouveaux usages. C’est cette histoire, faite de continuités et de transformations, que l’archéologie permet peu à peu de faire émerger.
S.H










