Les violences faites aux femmes ne se limitent plus aux coups laissant des traces visibles. Elles prennent des formes de plus en plus difficiles à déceler, parfois délibérément conçues pour ne laisser aucune marque physique. Invitée, mardi 3 novembre 2026, sur les ondes de Jawhara FM, la présidente de l’Union nationale de la femme tunisienne (UNFT), Radhia Jerbi, a alerté sur l’évolution des violences conjugales, la persistance des féminicides et les insuffisances dans l’application de la loi organique n° 58 de 2017 relative à l’élimination de la violence à l’égard des femmes.
Radhia Jerbi a affirmé que les transformations des violences faites aux femmes avaient déjà été observées bien avant l’adoption de la loi 58. Dès 2014 et 2015, alors que les discussions autour du projet de loi prenaient forme, elle a alerté sur des pratiques de plus en plus préoccupantes. Son expérience d’avocate lui avait permis de constater, à travers les dossiers judiciaires et les audiences, que les violences conjugales évoluaient dans leurs manifestations.
Avant 2017, les constats des agents de la police judiciaire mentionnaient généralement des ecchymoses et des traces physiques pour documenter les agressions. Par la suite, les auteurs de violences auraient progressivement adapté leurs comportements, en cherchant notamment à ne plus laisser de marques visibles par un médecin ou les autorités.
« Il y a des hommes qui frappent leur épouse à la tête, au point de lui arracher une oreille, avant de la recoudre, puis de recommencer », a-t-elle relaté, évoquant des témoignages particulièrement éprouvants recueillis par l’organisation. Des violences qui, selon elle, illustrent la gravité de certaines situations et la nécessité de ne pas réduire les violences conjugales aux seules blessures visibles.
La dépendance économique, un obstacle au départ
Interrogée sur les raisons qui poussent certaines femmes à retourner auprès de leurs agresseurs, Radhia Jerbi a notamment pointé la précarité économique et l’absence de solutions concrètes pour reconstruire leurs vies.
Quitter un conjoint violent ne signifie pas seulement rompre une relation. Pour de nombreuses femmes, cela suppose de trouver un logement, de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants, tout en faisant face aux charges quotidiennes, à la cherté de la vie et au regard de la société.
La présidente de l’UNFT a également évoqué la situation des femmes cantonnées à des activités professionnelles précaires ou marginalisées, notamment certains travaux artisanaux et des activités exercées à domicile. Ces occupations, malgré leur importance, ne procurent pas toujours des revenus suffisants pour garantir une véritable autonomie financière.
Dans ces conditions, la dépendance économique devient un facteur de maintien dans la relation violente. « Où voulez-vous qu’elle aille ? Comment peut-elle se loger et subvenir seule à ses besoins ? », s’est-elle interrogée, rappelant que la question des violences faites aux femmes ne peut être dissociée de celle de leur émancipation économique.
Des féminicides toujours aussi préoccupants
Réagissant aux récents faits de violence, notamment à l’affaire survenue à Jebel Jelloud impliquant une jeune femme tuée par son conjoint, Radhia Jerbi a exprimé sa colère et sa profonde douleur, estimant que ces drames ne constituaient malheureusement pas des cas isolés.
Elle a rappelé qu’au moment de l’adoption de la loi 58, le nombre de féminicides évoqué était de six cas, contre une vingtaine ou davantage certaines années depuis. Une évolution qui l’a amené à interroger les résultats des politiques de prévention et de protection.
Pour elle, l’arsenal législatif ne peut, à lui seul, enrayer les violences si les comportements sociaux et les discours qui les légitiment continuent de prospérer.
L’avocate a notamment dénoncé la progression de discours misogynes et de prises de position justifiant les violences conjugales au nom de prétendues considérations religieuses ou de l’autorité masculine au sein du foyer. Elle a également mis en garde contre les campagnes de haine visant les femmes, mais aussi celles et ceux qui prennent leur défense.
Évoquant les mouvements masculinistes et les discours de haine à l’égard des femmes, elle a appelé à une intervention plus ferme des pouvoirs publics. Elle a également interpellé les responsables religieux, estimant qu’ils avaient un rôle à jouer pour empêcher que des interprétations religieuses soient instrumentalisées afin de justifier les agressions et la soumission des femmes.
La loi 58 face aux défaillances de son application
Au-delà des discours, Radhia Jerbi a insisté sur les difficultés rencontrées par les victimes dans leur parcours de protection et de prise en charge. Elle a notamment dénoncé les situations dans lesquelles des femmes, après avoir subi des violences particulièrement graves, finissent par retourner auprès de leurs agresseurs, parfois sous la pression de leur entourage familial.
Elle a également soulevé la question du rôle des établissements de santé, rappelant que la loi 58 prévoit une obligation de signalement des cas de violence. Pour elle, la protection des victimes doit mobiliser l’ensemble des intervenants, des structures sanitaires aux institutions judiciaires, en passant par les services sociaux.
La présidente de l’UNFT a, par ailleurs, déploré que le retrait d’une plainte puisse encore être perçu comme une raison suffisante pour mettre fin aux poursuites dans certaines situations. Elle a rappelé que, conformément à la loi 58, le retrait de la plainte ne met pas automatiquement fin aux poursuites judiciaires.
Elle a ainsi appelé les juridictions à appliquer pleinement les dispositions du texte et à ne pas laisser les victimes supporter seules les conséquences de leur décision de se rétracter, souvent prise dans un contexte de pression ou de dépendance.
Radhia Jerbi a par ailleurs mis en garde contre les campagnes menées contre les dispositifs de protection des femmes et les acquis en matière de droits et de libertés individuelles. Pour elle, la lutte contre les violences ne relève pas uniquement des associations féministes : elle engage la société dans son ensemble.
« Nous voulons protéger les hommes, les femmes et les enfants. Nous voulons protéger tous les Tunisiens », a-t-elle insisté, plaidant pour une approche qui conjugue application effective de la loi, prévention, accompagnement social et transformation des mentalités.
N.J










