Heure de Tunis :
Light
Dark

Une chatte asphyxiée dans une bouteille : combien d’animaux faudra-t-il encore sacrifier ?

Article réservé aux abonnés

Écouter cet article

0:00 0:00

Par Nadya Jennene


    Une chatte enfermée dans une bouteille en plastique, condamnée à mourir asphyxiée. La scène, rapportée sur les ondes de Mosaïque FM, vient s’ajouter à une série d’actes de cruauté envers les animaux qui ont profondément choqué l’opinion publique tunisienne. Interpellations, procédures judiciaires, vagues d’indignation sur les réseaux sociaux… et toujours le même constat : les sanctions prévues par la législation tunisienne demeurent dérisoires, tandis qu’une réforme destinée à renforcer la protection animale attend toujours son adoption au Parlement. À force de laisser la cruauté sans véritable réponse pénale, le pays finit par donner le sentiment que la souffrance animale est une violence tolérable.

    Il faut désormais une imagination particulièrement sordide pour trouver de nouvelles manières de faire souffrir un animal. À Sidi Bouzid, une chatte a été enfermée dans une bouteille en plastique, où elle a fini par mourir asphyxiée. Un acte dont la gratuité et la barbarie ne sauraient être réduites à un simple fait divers.

    La chatte n’était pourtant pas un animal errant inconnu, livré à lui-même dans les rues. Elle avait ses habitudes dans un café du quartier, où les riverains et les habitués avaient pris l’habitude de la nourrir et de veiller sur elle. Elle faisait partie du quotidien du quartier et bénéficiait de leur bienveillance. Jusqu’à ce que deux individus décident de s’en prendre à elle et de la condamner à une mort atroce. Et quand bien même cet animal aurait représenté une menace ou occasionné une quelconque nuisance, rien ne saurait justifier un tel déchaînement de cruauté. Aucun désagrément, aucune peur, aucune contrariété ne peut légitimer la torture et la mise à mort d’un être vivant dans de telles conditions.

    L’affaire a été évoquée sur Mosaïque FM par l’avocate Waad Bargougui, qui a décidé de prendre en charge le dossier afin que la mort de l’animal ne soit pas une victime de plus vouée à l’indifférence. Son intervention a également remis en lumière une réalité juridique accablante : en Tunisie, la cruauté envers les animaux reste passible de sanctions qui n’ont pratiquement aucune portée dissuasive.

    L’article 317 du Code pénal prévoit, en effet, quinze jours d’emprisonnement et une amende de 4 dinars et 800 millimes pour les personnes qui exercent des sévices ou commettent des actes de cruauté envers des animaux domestiques, qu’ils leur appartiennent ou qu’ils appartiennent à autrui.

    Quinze jours de prison et 4,8 dinars d’amende. Voilà, en substance, le prix pénal que la législation tunisienne attache aux souffrances infligées à un animal. Une sanction dont la faiblesse confine à l’absurde lorsqu’on la confronte à des actes de torture délibérés, parfois prémédités, susceptibles d’entraîner la mort dans des circonstances atroces.


    La législation ne prévoit pas non plus de disposition spécifique sanctionnant l’abstention de porter secours à un animal en détresse, a relevé l’avocate sur Mosaïque FM. Une responsabilité pourrait éventuellement être recherchée au titre de la participation à l’infraction, à condition que celle-ci puisse être établie. L’absence de dispositif explicite illustre, une fois encore, les lacunes d’un arsenal juridique qui n’a jamais véritablement intégré la protection animale dans ses préoccupations contemporaines.

    Des interpellations, des indignations, mais toujours les mêmes violences

    L’affaire de Sidi Bouzid ne survient pas dans un paysage vierge de précédents. Depuis plusieurs mois, les violences contre les animaux se succèdent, provoquant chaque fois la même indignation, les mêmes appels à la fermeté et, trop souvent, le même retour à l’oubli.

    En février 2026, l’affaire du chiot égorgé dans le gouvernorat de Monastir avait suscité une vive émotion. Plusieurs personnes, dont des mineurs et des majeurs, avaient été identifiées et interpellées. Selon les éléments rapportés à l’époque, deux suspects avaient été relâchés après leur audition et devaient comparaître devant la justice, tandis qu’un troisième, soupçonné d’avoir commis la mise à mort, faisait l’objet d’un avis de recherche.

    En décembre 2025, une autre affaire de violences contre un animal à Sousse avait provoqué une vague de réactions. L’affaire des chats brûlés à Mellassine avait également soulevé des interrogations sur la nature des actes commis, la responsabilité de leurs auteurs et la réponse judiciaire à leur apporter.

    Plus récemment, la diffusion d’images montrant un cheval violemment maltraité a suscité de nouvelles réactions et relancé les discussions parlementaires sur la nécessité de renforcer la protection animale.

    À chaque épisode, le même scénario se répète : les images circulent, les citoyens s’indignent, les associations se mobilisent, les autorités annoncent des interpellations et les appels à une législation plus sévère refont surface. Puis un nouvel acte de cruauté vient rappeler que rien n’a véritablement changé.

    Car interpeller les auteurs présumés est une étape nécessaire, mais certainement pas une politique de protection animale. Une réponse judiciaire ponctuelle ne saurait tenir lieu de dispositif préventif, encore moins remplacer une législation adaptée à la gravité des faits.

    Une loi promise, discutée, mais toujours pas adoptée

    Cette impuissance n’est pourtant pas une fatalité. Une initiative législative consacrée à la protection animale a été déposée à l’Assemblée des représentants du peuple le 23 juillet 2024, sous la forme de la proposition de loi n°66/2024. Transmise à la commission de l’agriculture, de la sécurité alimentaire, de l’eau et de la pêche maritime, elle vise précisément à combler les insuffisances du cadre juridique existant.

    Le texte prévoit notamment un durcissement des sanctions. Selon les dispositions présentées publiquement par l’un de ses initiateurs, le député Chokri Bahri, les mauvais traitements pourraient être punis de seize jours à un mois d’emprisonnement et de 500 dinars d’amende. Les agressions entraînant une infirmité permanente pourraient exposer leurs auteurs à trois ans de prison et 2 000 dinars d’amende. En cas de décès de l’animal, la peine pourrait atteindre cinq ans d’emprisonnement.

    Une seconde proposition de loi, portant le numéro 74/2024, vise à compléter ce dispositif en mettant notamment l’accent sur l’éducation et la sensibilisation au respect des animaux. Elle prévoit également de réglementer la détention et la circulation des carnivores domestiques et de définir les obligations en matière de soins et de protection de ces animaux.

    Mais entre les initiatives parlementaires et leur traduction dans le droit positif, le fossé demeure. Jusqu’en juillet 2026, les deux propositions faisaient toujours l’objet d’un examen parlementaire. Des ajustements étaient notamment en cours pour clarifier certaines définitions juridiques et préciser les responsabilités des autorités administratives.

    Le député Mohamed Zied El Maher avait alors indiqué que les observations formulées par les services de l’État avaient nécessité de retravailler plusieurs dispositions.

    Autrement dit, alors que les actes de cruauté continuent de se produire, le législateur en est encore à discuter des modalités d’application d’une réforme attendue depuis des années. Cette lenteur est d’autant plus difficile à justifier que les insuffisances du dispositif actuel ne datent pas d’hier.

    La maltraitance animale, un signal d’alarme pour la société

    Il serait réducteur de considérer ces actes comme de simples dérapages individuels, sans conséquences au-delà de leurs victimes immédiates. Les recherches scientifiques consacrées à la maltraitance animale ont mis en évidence des associations entre certaines formes de cruauté envers les animaux, les déficits d’empathie et d’autres comportements violents ou antisociaux.

    Une revue systématique de la littérature scientifique publiée en 2018 dans la revue Journal of Interpersonal Violence, portant sur 23 études consacrées aux auteurs adultes de maltraitance animale, a notamment relevé plusieurs facteurs récurrents : des difficultés à éprouver de l’empathie, une certaine insensibilité à la souffrance d’autrui et des antécédents de comportements déviants. Les chercheurs ont également mis en évidence l’utilisation de la violence contre les animaux, dans certaines situations de violences conjugales, comme un moyen d’intimidation, de contrôle ou de manipulation des victimes humaines.

    Une autre étude, publiée en 2018 et menée auprès de 384 participants, a établi que les auteurs de maltraitance animale présentaient un niveau d’empathie envers les animaux inférieur à celui des autres groupes étudiés. L’exposition, durant l’enfance, à des actes de violence ou à la mise à mort d’animaux figurait également parmi les facteurs associés à ces comportements.

    Plus récemment, une vaste étude française publiée en 2025, menée auprès de 55 040 étudiants, a relevé des associations entre la maltraitance animale et plusieurs facteurs psychologiques et environnementaux, notamment l’insensibilité émotionnelle, les difficultés de contrôle des impulsions, la recherche de sensations fortes et l’exposition à un climat de violence familiale.

    Ces travaux ne permettent évidemment pas de diagnostiquer la personnalité d’un individu à partir d’un acte isolé, ni d’affirmer que toute personne maltraitant un animal deviendra nécessairement violente envers les humains. Ils mettent néanmoins en évidence une dimension que les pouvoirs publics ne peuvent ignorer : la violence envers les animaux constitue un indicateur comportemental préoccupant, qui mérite une réponse judiciaire, éducative et préventive.

    Laisser de tels actes sans réponse proportionnée, c’est aussi prendre le risque de banaliser la violence et d’habituer les plus jeunes à considérer la souffrance d’un être vivant comme un spectacle, un divertissement ou une manifestation de puissance.

    Combien d’autres victimes avant une véritable réforme ?

    La protection animale ne saurait dépendre exclusivement de la sensibilité de quelques citoyens, du dévouement d’associations fonctionnant avec des moyens limités ou de la bonne volonté d’avocats décidés à prendre en charge des dossiers souvent difficiles.

    Elle relève d’une responsabilité collective et, surtout, institutionnelle. Il ne suffit pas de condamner publiquement les actes de barbarie lorsque les images deviennent virales. Il faut leur opposer un cadre juridique cohérent, des sanctions proportionnées, des mécanismes de signalement efficaces et des moyens permettant de prévenir la récidive.

    La protection des animaux ne doit plus être considérée comme une préoccupation secondaire, réservée à quelques militants ou reléguée au rang des causes sentimentales. La manière dont une société traite les êtres vivants les plus vulnérables renseigne aussi sur sa capacité à protéger les sans-voix et à faire respecter les principes élémentaires de dignité.

    À Sidi Bouzid, une chatte est morte enfermée dans une bouteille. Elle n’avait aucun moyen de se défendre, de demander secours ou d’échapper à ceux qui l’avaient condamnée à ce supplice.

    Sa mort ne devrait pas susciter une nouvelle vague d’indignation numérique, avant de sombrer dans l’oubli jusqu’au prochain acte de cruauté. Elle devrait au moins contraindre les responsables politiques et les institutions à regarder en face ce que révèle cette succession d’affaires : une législation anachronique, une protection insuffisante et une réponse publique qui n’est manifestement pas à la hauteur des violences constatées.

    Une société ne se mesure pas seulement à la sévérité des discours qu’elle tient contre la barbarie, mais à la détermination avec laquelle elle la sanctionne. En Tunisie, les animaux continuent manifestement de payer le prix de l’inaction.

    N.J

    Subscribe to Our Newsletter

    Keep in touch with our news & offers

    Contenus Sponsorisés

    Répondre

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *