Elle n’arrête pas de faire couler de l’encre. La liste établie par le gouvernement suisse n’est toujours pas passée au travers de la gorge de plusieurs hommes d’affaires qui ont découvert, ébahis, leur nom et leurs comptes et avoirs en Suisse gelés. Le hic, c’est que pour plusieurs d’entre eux, ils n’ont jamais eu de compte ou de biens en Suisse, ni même à l’étranger. Certains n’ont pas foulé le sol suisse depuis des dizaines d’années.
Comment expliquer la présence de ces noms ? Comment expliquer, surtout, l’absence de noms qui auraient dû figurer sur cette liste ? A qui profite le crime ?
Dans le milieu tunisien des affaires, la liste publiée par le gouvernement suisse est un séisme dans le séisme. Le pays est en pleine effervescence et voilà un pays qui s’est toujours dit neutre lançant à la vindicte populaire des hommes d’affaires dont les entreprises participent à la moitié de l’économie du pays.
Si on voulait faire écrouler l’économie de la Tunisie, on ne se serait pas pris autrement.
« Ben Ali a laissé ses mercenaires brûler le pays à son départ. La tentative ayant échoué, il essaie maintenant d’ébranler son économie », crie dépité un des hommes d’affaires.
Le clan Ben Ali peut-il être derrière cette liste suisse ? Peu probable dans la mesure que les erreurs d’amateurs qu’elle contient ne peuvent être commises par un Tunisien au fait du milieu des affaires. Mais le doute est permis puisque cette confusion ne peut que leur profiter.
D’ailleurs, dès le premier jour, les démentis ont fusé de toutes parts et se poursuivent jusqu’à aujourd’hui.
Mais si notre interlocuteur soupçonne un des clans de Ben Ali, c’est que certains noms auraient dû figurer sur cette liste, mais n’y sont pas.
Non pas qu’on les soupçonne de malversations, mais le fait même qu’ils se soient associés à Belhassen Trabelsi ou Sakher El Materi est assez suffisant pour voir leurs comptes provisoirement gelés.
Cette mesure de précaution a été prise par les autorités tunisiennes qui ont pris l’initiative de dresser leur propre liste et de geler les comptes de Cactus Production et de son directeur Sami Fehri, en attendant de voir plus clair. Au risque de voir des dizaines de personnes sans salaires.
Victime de son succès, Sami Fehri estime qu’il n’a rien à se reprocher et a publiquement déclaré qu’il est prêt à affronter la justice et toute commission chargée de la corruption.
Si le cas de Sami Fehri est celui qui est le plus exposé publiquement, il y a des noms qui ne sont connus que dans le milieu des affaires et que beaucoup aimeraient les voir aller s’expliquer devant la justice.
Sans les accuser de quoi que ce soit, en dépit de ce qu’on raconte sur eux, plusieurs noms reviennent sur les langues. Pourquoi n’ont-ils pas figuré sur la liste suisse, alors qu’ils étaient réputés être proches et associés de Ben Ali et/ou de sa grande famille et notamment les Trabelsi et les Materi.
Ainsi le cas de Lazhar Sta, associé de Belhassen Trabelsi dans Carthage Cement. Celui de Hammadi Touil réputé être l’homme de confiance de M. Trabelsi et qui a été pendant longtemps le directeur de ses entreprises.
Celui de Moncef Materi, associé de Nestlé Tunisie et président honorifique. Son cas est le plus spectaculaire, car tout le monde s’est accordé à dire que les Suisses ont épinglé des innocents qui n’ont rien à voir avec la famille Ben Ali et ont ménagé leur grosse boite !
On notera aussi le cas (le plus récent et le moins connu) de Mehdi Belgaïed qui vient de se voir catapulter, malgré ses 20 ans, à la tête de la Stafim, concessionnaire de Peugeot en Tunisie. La raison ? Il était (juste) fiancé de la benjamine de Zine El Abidine Ben Ali.
Ce jeune homme, non encore connu dans le milieu des affaires, est aussi emblématique que Nestlé puisque, d’après nos informations, il a de la famille qui aurait réellement des comptes en Suisse !
Officiellement, c’est Azur Holding qui est actionnaire dans Stafim. Elle est devenue actionnaire suite à la vente (suite à un forcing politique, probablement) des actions anciennement détenues par la BIAT, de Moncef Jarraya, de la GAT et de deux banques publiques, la STB et la BNA.
Comment ces ventes ont-elles eu lieu, comment des entreprises publiques ont-elles vendu des parts dans l’un des fleurons de la concession automobile en Tunisie ? Comment le feu vert a été donné pour cette acquisition ? Allez savoir !
Ce que tout le monde ne sait pas, c’est qu’on retrouve l’ombre de Sakher El Materi dans cette histoire puisque son entreprise Princesse Holding est actionnaire dans Azur Holding !
D’autres noms sont cités dans la foulée sans que l’on sache s’ils ont été trainés de gré ou de force dans les histoires du business familial. Ainsi le cas de Hamdi Meddeb ou de Khaled Kobbi et la liste est bien longue. Autant de noms qui ne figurent pas dans la liste des Suisses.
Alors que ces noms et ces entreprises ne sont pas épinglés, d’autres se sont retrouvés au milieu de la tempête médiatique.
Outre les noms qui ont déjà officiellement et publiquement démenti avoir quelque chose à se reprocher, il y a des entreprises soupçonnées d’avoir profité des largesses de l’ancien régime.
Ainsi le cas du Moteur appartenant aux trois frères Mabrouk dont l’un (Marouène) est le gendre du président déchu.
Il se trouve que, selon nos informations, ce groupe n’était pas à l’abri des pressions. Une de ses entreprises vient de subir un redressement fiscal de 35 millions de dinars et ce pour des raisons obscures.
Quant au Moteur, on nous indique que l’achat des 54% appartenant à l’Etat tunisien, s’est fait suite à un appel d’offres en bonne et due forme et dans lequel le groupe a été le plus-disant. Les 21 MDT de l’adjudication ont-ils été réglés? "Oui et en totalité, nous dit une source proche du groupe. Le premier versement a été effectué en mai 2000 (la vente a eu lieu en avril) via la Bourse de Tunis. Pour le reste, l’achat s’est effectué via des OPA sur une période de deux ans et toujours via la Bourse de Tunis, c’est-à-dire en toute transparence."
Plusieurs ont clamé leur innocence et leur dépit de figurer sur cette liste : Bassem Loukil, Mohamed Ben Jemâa, le groupe Ben Yedder (PGI Holding-Amen), Hédi Djilani, Afif Chiboub, Mehdi Trabelsi, Moncef Mzabi, etc.
Autant de personnes qui ont démenti publiquement et saisi officiellement les autorités suisses et tunisiennes pour lever cette injustice. Injustice qui demeure toujours d’actualité jusqu’à mardi soir, en dépit des dangers qu’encourent ces victimes.
Selon la Tribune de Genève, « Alix Francotte Conus, premier procureur du Ministère public de la République et canton de Genève, confirme avoir reçu des plaintes et dénonciations liées aux événements tunisiens. Elle examinera "s’il y a lieu de procéder à la saisie conservatoire de l’aéronef dont les journaux ont fait état et d’autres avoirs appartenant aux personnes et familles visées par ces plaintes, pour autant que des indices suffisants de commission d’une infraction pénale soient constatés. Pour l’heure aucune saisie pénale n’a été ordonnée par le Ministère public ».
Le premier procureur affirme qu’il ne fera aucun autre commentaire en l’état. Attitude étrange, pour ne pas dire autre chose, quand on a lancé à la vindicte populaire des innocents.
Deux questions demeurent sans réponse : qui a livré cette liste et à quelle fin ? La réponse ne tardera pas, espérons-le, à arriver.
Dessin : Nardo pour Bakchich.info










