
Par Nizar Bahloul
C’est une rubrique qui revient périodiquement sur l’hebdomadaire Canard Enchaîné. Ce style de l’interview imaginaire était impossible à réaliser avant le 14-Janvier. Quand on fait face à une personnalité ayant la langue de bois ou inaccessible, ce style permet au chroniqueur d’explorer et d’ironiser sur tout ce que l’interviewé voudrait taire. Premier "invité", Zine El Abidine Ben Ali, l’ancien président tunisien, actuellement réfugié en Arabie Saoudite.
Business News : Bonjour, Monsieur le président.
Zine El Abidine Ben Ali : Va te faire f… Sale journaliste, flagorneur, laudateur. Vous êtes tous pareils dans les quatre coins de la planète. Vous crachez dans la soupe, vous êtes des ingrats et des imbéciles.
– Mais…
– Il n’y a pas de mais !! Hier, vous me léchiez les bottes et aujourd’hui vous me parlez de harcèlement, de racket, d’intimidation ! Hein que vous n’aviez pas le courage de me dire ça en face hier ?!
– Oui, c’est clair que nous n’avions pas le courage. Sauf pour quelques uns que vous avez menacés de mort ou jetés en prison.
– Non ! Ce n’est pas vrai ! Je n’ai mis aucun journaliste en prison, je n’ai intimidé personne et je n’ai menacé personne.
– Sihem Ben Sedrine vous dit-elle quelque chose ?
– C’est une prostituée des Français,des Espagnols et des Américains.
– Et Fahem Boukaddous ?
– C’est un terroriste à la solde d’Al Qaïda
– Et Ryadh Ben Fadhl ?
– C’est un commerçant du vent
– Et Taoufik Ben Brik ?
– C’est un clown.
– Et Slim Bagga ?
– C’est un agent du Mossad.
– Qui sont les "bons" journalistes selon vous, alors ?
– Ce sont ceux qui insultaient dans leurs journaux et dans les médias internationaux mes opposants en les traitant de tous les noms. Ceux-là, ils ont eu droit à toutes mes largesses et mes prix présidentiels. Les autres, ils ne faisaient que noircir leurs torchons et leur littérature en ma faveur ne faisait que cacher les messages qu’ils glissaient quotidiennement entre les lignes. D’ailleurs, ils jouaient perdant-perdant, car leurs lecteurs ne savent pas lire entre les lignes. Des imbéciles te dis-je ! Je l’ai toujours su et Abdelwaheb Abdallah me l’a toujours dit !
– Oublions les journalistes Monsieur le président, que dites vous aux Tunisiens que vous n’avez jamais compris ?
– Qu’est-ce qu’ils veulent les Tunisiens ? Je les ai toujours compris ! Depuis 23 ans ! Je leur ai offert une voiture populaire, une maison, un GSM et une place au paradis avec la Zitouna ! Je ne savais pas qu’ils étaient insatiables !
– Oui, mais vous leur avez retiré le premier des Droits : la Liberté !
– C’est quoi ça ? Ils ont toujours été libres de faire ce qu’ils voulaient ! Je ne les ai jamais empêchés d’aller aux stades, ni aux cafés ! J’en ai mis partout pour les distraire.
– Mais vous les avez abêtis ! Les livres étaient interdits et les journaux censurés !
– Moi ?! Mais ce n’est pas vrai, ils ont beaucoup de journaux ! Abdelwahab Abdallah n’arrêtait pas de leur écrire de belles choses sur la Tunisie et leurs conditions de vie. Il y avait toujours dans nos journaux tout ce qu’un citoyen doit lire. Dans nos télés tout ce qu’un citoyen doit voir. Sur les radios, tout ce qu’un citoyen doit entendre. Sur le web, tous les sites qu’un internaute doit consulter. Tout le reste n’est pas bon pour eux.
– Les Tunisiens voulaient de la démocratie
– Mais pour quoi faire ? A quoi cela sert-il de choisir un nouveau président ? Vous n’avez pas entendu les sages paroles de Gueddafi ? Il vaut mieux avoir affaire à quelqu’un que vous connaissez qu’à un novice. Regardez les Américains, ils ont la démocratie, ils ont élu un idiot comme Bush qui a mis le feu dans la planète entière. Avec moi ils savaient à qui ils avaient à faire et avec qui ils doivent nouer des affaires. Les choses étaient claires.
– On vous reproche beaucoup de racket, de spoliation, d’abus. Que répondez-vous à cela ?
– Ma famille et moi n’avions rien fait d’exceptionnel par rapport aux autres chefs d’Etat arabes. C’est normal qu’un chef obtienne tout ce qu’il désire ! C’est notre façon de partager le gâteau. Je ne peux pas faire en deçà des cheikhs du Golfe ou du président égyptien, c’est une question de prestige, c’est l’image de la Tunisie qui est en jeu. Et puis, que puis-je faire si ma famille est grande. Faut bien satisfaire tout le monde !
– Que répondez-vous à vos anciens caciques qui disent aujourd’hui ignorer l’ampleur des dégâts ?
– Oui, j’ai vu ça. Ils sont comme tous les Tunisiens. Des ingrats ! Ils n’étaient rien et je les ai transformés en hommes. On va voir ce qu’ils vont devenir aujourd’hui, sans moi. Ils courent à leur perte. Tout comme les Tunisiens. Vous allez tous brûler, vous allez tous mourir de faim, sans moi.
– Comment occupez-vous vos journées ici sur les lieux saints ?
– Entre deux prières, je me soûle toute la journée et je mène la belle vie depuis que je me suis débarrassé de vos problèmes !
– Et que conseillez-vous à Hosni Mouabarak ?
– C’est un plagieur celui-là ! Il ne sait pas que j’ai des droits d’auteur sur mes discours ! Même mes méthodes, il les pique ! T’as vu leurs snipers sur les toits ? Bientôt, ils vont découvrir des étrangers parmi ces snipers et on va leur dire ce sont des chasseurs de sangliers ! Moubarak ne va pas tarder d’ailleurs à me rejoindre et on va s’expliquer sur ces plagiats. Le roi saoudien lui a promis un tarif de groupe s’il débarque avec Boutef et Gueddafi.
– Et à Belhassen Trabelsi ?
– Il est plus idiot que ses pieds ! Au lieu de faire les choses proprement comme mes gendres, il se débrouille toujours pour faire parler de lui. Il aurait pu aller à Macao ou l’un de ces paradis fiscaux où l’on a placé toutes nos économies.
– Ah ! Vos économies sont dans des paradis fiscaux ? Ils ne sont pas en France, en Suisse ou en Autriche ?
– Laissez-moi rire ! Ca, c’est pour vous autres les médias, question de détourner l’attention du public. Nous ne sommes pas idiots ! Tout notre fric est dans des paradis dont le nom est totalement inconnu par votre écrasante majorité.
– Et à combien estimez-vous vos économies ?
– Prenez le PIB de la Tunisie ces 15 dernières années et calculez. En bon père de famille, j’économisais chaque année entre 10 et 15% de ce PIB. Aujourd’hui, vous appelez cette épargne, des commissions. Depuis 2005-2006 et l’arrivée des nouvelles générations dans les affaires, on a augmenté un peu le pourcentage, puisqu’il nous fallait plus de matelas.
A suivre…










