Carl-Alexandre Robyn, fondateur du cabinet de consultance VALORO, est spécialisé dans les négociations bancaires et financières des entreprises. Il est, également, business angel reconnu, avec une expérience multiple de la création, de la gestion et du financement de start-up dans plusieurs secteurs d’activité.
Il s’intéresse, ci-après, à la situation pos-trévolutionnaire en Tunisie. Extraits d’analyse…
« La nouvelle équipe gouvernementale ne restera certainement pas inactive face au désespoir des jeunes sans emploi. On ne peut pas laisser ce désespoir sans réponse car il est évident que la dynamique de la « révolution de jasmin » est en suspens mais non endormie. Ce sera l’action ou le chaos, car l’inaction serait une garantie d’explosion stérile.
Bien entendu, l’action par elle-même créera un certain désordre, c’est la forme démocratique même qui l’induit et qui le permet. Mais ce désordre devra être créateur, devra être une force capable de repérer un possible neuf et d’en saisir les opportunités. Il y a maintenant en place une multitude d’acteurs, c’est l’effet immédiat de la révolution de jasmin. De la diversification des pouvoirs peut surgir l’incapacité d’agir, c’est pourquoi il faut derechef passer à la coopération multilatérale entre ces acteurs.
C’est un défi à relever avant qu’un extrémisme n’en vienne à retenter une crispation brutale qui serait nécessairement vouée à la stérilité. Examinons donc, dans un domaine bien particulier, une opportunité de coopération entre secteurs privé et public.
Ce qu’il faudra affronter est formidable. On peut gloser sur l’incertitude statistique mais il suffit d’ouvrir les yeux pour ajouter crédit aux taux de chômage de l’ensemble des jeunes âgés de 18-29 ans de 29,8 % en 2009 et de 44,9 % chez les diplômés de l’enseignement supérieur (chiffres cités dans l’article « Ces chiffres qu’on ne nous a jamais révélés » de I. HAOUARI paru dans le quotidien « La Presse » du 06 février 2011). Ces taux sont effarants, le deuxième en particulier nous fait voir une ahurissante dysfonction socio-économique. Il est classique que les pays développés aient trop de main d’œuvre sous qualifiée ou que les pays sous développés n’aient pas assez de main d’œuvre qualifiée. La Tunisie, bizarrement, renverse l’ordre des facteurs avec une conséquence désastreuse sur le produit de l’opération. Décidément, le nouveau ministre en charge des réformes économiques et sociales, M. Elyès Jouini, a beaucoup à faire.
D’ou vient un poste de travail? Il y a la fonction publique et le secteur privé. La fonction publique ne pourra pas absorber à elle seule la majeure partie des jeunes demandeurs d’emplois, par contre, les TPE/PME le pourront.
Un poste de travail dans le secteur privé nécessite la réunion de trois conditions. D’abord un entrepreneur capable de détecter un marché et de monter une organisation capable d’en conquérir une part et de la défendre contre des rivaux.
Enfin, il faut du financement. Il existe déjà une architecture financière dans ce pays. Il ne s’agira pas tant de la restructurer que de la compléter et surtout de la redynamiser profondément. C’est ici qu’intervient notre proposition d’une nouvelle coopération entre secteurs privé et public.
On ne part pas de rien. Une grande partie du dispositif public et privé d’aide à la création et au financement d’entreprises existe déjà et fonctionne tant bien que mal. Mais ce dispositif est incomplet et peu visible, surtout aux yeux des demandeurs de financements. De plus, la lourdeur des procédures administratives et la lenteur bureaucratique effraient le financement privé et entravent l’efficacité du système dans son ensemble. Voyons ce que l’on peut faire pour faire mieux.
L’architecture financière est incomplète
Le capital à risque en Tunisie est essentiellement financé par l’Etat, représenté par la Société de Participations et de Promotion de l’Investissement (SPPI),
En revanche, le financement privé du capital à risque est un filon pratiquement inexploité en Tunisie. Heureusement, il ne doit plus maintenant se cacher de la rapacité des clans familiaux jadis au pouvoir. Mais il est quand même encore soumis à un effet d’éviction du fait de la prépondérance des fonds publics.
En outre, on peut prédire que cette assistance au financement privée aura un effet en boucle sur l’exploitation du filon des subventions publiques. En effet, l’efficacité des aides de l’Etat pourrait être grandement améliorée si à la fois on repensait le modus operandi des fonds publics et on désinhibait le financement privé, notamment bancaire.
Car on peut attendre plus des banques elles-mêmes. En fait, et c’est incontournable, les banques doivent encore s’adapter et s’impliquer davantage dans le financement de l’économie, notamment en apportant plus de fonds aux TPE/PME mais également aux jeunes pousses.
Pour terminer ce premier tableau, il manque des organismes d’introduction des porteurs de projets aux financeurs (les pépinières d’entreprise sont d’un accès beaucoup trop limité) ainsi que des organismes publics offrant cautions et garanties.
Le système de financement fonctionne mal
Pour faciliter l’accès au financement des porteurs de projets il faut évacuer leur principal obstacle : le manque de capital de départ, c’est-à-dire le montant nécessaire pour amorcer et démarrer le projet et avoir ensuite accès aux subsides habituels. Le grand inconvénient du dispositif des subventions est qu’il implique presque toujours un cofinancement. Le dispositif ne s’active que quand il y a au préalable, l’apport d’un montant initial. Or ce capital d’amorçage est souvent la partie la plus difficile de la quête aux capitaux. Dès lors les FOPRODI et FITI devraient être de véritables initiateurs financiers plus que des accompagnateurs qui interviennent systématiquement (et malheureusement presque exclusivement) aux côtés d’un partenaire public ou privé (SICAR et/ou banque), c’est-à-dire en cofinancement. Si, en plus de l’étude de marché et du plan d’affaires, le porteur de projet doit se présenter avec déjà une partie du financement : tout cela ralentit considérablement le processus de création…
Tout comme il manque de véritables fonds d’amorçage (fonds apportant le capital nécessaire au démarrage), les SICAR, elles non plus, ne pratiquent pas stricto sensu le capital à risque. Pour schématiser on peut dire que les SICAR émanant des banques (la majorité) pratiquent un capital à risque très limité et peu souple qui consiste presque exclusivement à faire du « portage » (déterminer d’entrée de jeu et de manière restrictive le cadre du financement : début et échéance, rémunérations intermédiaires et finale).
Le dispositif public est peu visible et peu lisible
Il ne faut pas se laisser leurrer par l’arsenal actuel de structures, de systèmes et d’organisations d’aide à la création et au financement d’entreprise. Les outils existants (SICAR, fonds publics, incubateurs, technopôles, pépinières d’entreprises, etc.) sont éclectiques, éparpillés et souvent redondants (ex : FOPRODI et FITI). Leur complémentarité est plus théorique que pratique, parce que dans les faits il n’y a souvent personne dans les organismes et institutions concernés pour aiguiller convenablement les demandeurs de fonds vers les bons relais.
Les différents intervenants ne sont pas non plus de réels spécialistes dans leur domaine d’intervention ; seule la logique d’occupation de terrain prédomine. Et leur communication est insuffisante, sur le fond comme sur la forme. Un petit sondage de terrain a montré récemment que le système public de garantie au profit des PME est très peu connu du côté des bénéficiaires.
Ingénieur-conseil financier










