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Vers où l’économie tunisienne doit s’orienter ?

Dans une longue interview réalisée par Nedra Boukesra, au profit de l’agence Tunis Afrique presse (TAP), Azzam Mahjoub*, économiste et expert auprès d’organismes nationaux et internationaux estime que l’économie tunisienne est minée par une corruption systémique et a besoin, à moyen terme, de revoir sur la base d’un compromis national, son modèle de développement, de manière à atteindre la convergence et éliminer les disparités.
Pour ce consultant international, le pays a plus que jamais besoin de consensus, pour mener sa transition à bon port. Il doit, également, établir avec l’Union européenne (UE), de nouveaux rapports de convergence dans les domaines institutionnel et économique.

Après avoir insisté sur l’impératif d’éliminer, d’ici deux à trois ans au maximum, l’analphabétisme, talon d’Achille du développement de la nouvelle Tunisie, M. Azzam a fait remarquer que le citoyen est appelé à participer au processus de développement, qui ne peut être décidé d’en haut par un responsable résidant à Tunis, pour des régions où il n’a jamais mis les pieds. Il faut, en outre, se préoccuper des disparités régionales sur les questions de développement majeures.
Dans le domaine de la santé, il pense qu’il faut remédier aux insuffisances notoires en matière d’infrastructure et d’encadrement médical, alors qu’en matière d’enseignement, il importe de s’attaquer aux problèmes de l’abandon scolaire, du redoublement et de la qualité de l’enseignement.
Pour cet expert, l’économie doit être au service du citoyen et de l’équité. La croissance n’est pas une fin en soi, mais un moyen permettant d’aller vers l’essentiel, en l’occurrence le bien-être de l’être humain, assure t-il.
Nous sommes dans une phase de transition, il n’est pas question de remettre en cause d’une manière fondamentale le modèle de développement mais à l’avenir, on aura de grands débats sur ce modèle.

Concernant les priorités actuelles de la Tunisie, Azzam Mahjoub est convaincu qua la convergence régionale consiste à faire en sorte que l’intérieur rattrape le littoral sur plusieurs indicateurs (infrastructure routière, services de santé..) et ce dans un délai raisonnable.
Il s’agit, également de planifier à moyen terme (10 ans par exemple), pour réaliser ce rattrapage, au demeurant à notre portée, en mettant en place tout l’arsenal nécessaire, en termes d’investissement et d’infrastructure.
Il y a des schémas de développement qui peuvent être élaborés par des techniciens dans ce domaine, pour éviter les dérapages au niveau macro-économique et préserver les fondamentaux de l’économie.
Le même objectif de convergence doit être ciblé au niveau des relations de la Tunisie avec l’UE, pour que le Sud puisse rattraper le Nord. C’est ce qui s’est passé pour les Portugais et les Espagnols qui ont réussi leur convergence avec l’Europe.
Cette convergence passe autant par l’économique que l’institutionnel. Nous devons débattre avec l’Europe sur le modèle de coopération qu’elle nous propose. Est-il adapté à nos besoins après cette révolution? Ou bien, faut-il changer de paradigme d’autant que le pays est en train d’évoluer?

Estimant, que le droit au développement est fondamental, M. Azzam relève que les premiers slogans de la révolution tunisienne revendiquaient les droits au travail, au développement équitable, à la justice sociale et à la lutte contre la corruption.
Par conséquent, il est difficile de concevoir le respect des droits économiques et sociaux fondamentaux, sans le principe de démocratie, donc de la participation effective des citoyens à l’exercice du pouvoir.
En effet, ajoute t-il, nous avons assisté à ce grand soulèvement populaire car la corruption s’est systématisée au cours des dernières années. La prolifération de cette pratique passe en fait par trois stades.
Au départ, la corruption est épisodique. Elle devient, ensuite, systématique puis systémique quand l’ensemble de l’édifice politique économique, social et institutionnel est dévoyé et miné par des pratiques de corruption. Lequel terme désigne également, le clientélisme et les situations de rente.

En Tunisie, nous avions un système économique «pseudo-libéral». Il était, en fait perverti, par une corruption systémique, d’ou la difficulté aujourd’hui de reconstruire. Nous ne pouvons pas parler de reconstruire l’économie sans prendre en compte tout l’édifice politique, social et institutionnel.
La question centrale qui se pose actuellement est la suivante: Comment peut-on aller véritablement vers un système où la transparence est la règle, l’Etat de droit, effectif et la justice, indépendante ?
En ce qui concerne le monde des affaires, il faut être conscient que par-delà les difficultés actuelles, il reste perverti par la corruption et la compromission dans le cadre d’un système quasi mafieux.
Prié de donner son appréciation de la situation actuelle de l’économie tunisienne, Azzam Mahjoub estime qu’à court terme, la situation est difficile certes mais c’est le prix de notre liberté, il n’y a aucune révolution au monde où la post-révolution ne se traduise pas, par des difficultés. Nous avions un système qui tenait par la force, la dictature, la perversion et la corruption. La déstabilisation est donc, inévitable.
Les difficultés dans ce domaine sont réelles avec des manques à gagner en matière de production et d’exportation outre les pertes subies du fait des pillages et des actes de destruction orchestrés et organisés.
Cependant, si nous examinons les fondamentaux de l’économie (inflation, déficit budgétaire, endettement et opérations courantes), ils ne sont pas au rouge mais plutôt à l’orange.

Demeurant optimiste, l’expert reste persuadé qu’à l’avenir, la Tunisie sera même, capable, d’avoir des croissances à deux chiffres si la période de transition est bien gérée et si elle parvient à un compromis historique sur son modèle de développement avec une stabilité politique et une justice indépendante.
La reconstruction du pays n’est pas une affaire de semaines ni de mois. Il s’agit d’un processus long, constitué de plusieurs étapes dont l’issue est incertaine.
La reconstruction de la Tunisie est possible, si nous adoptons des objectifs réalisables. Il suffit de voir la manière avec laquelle la jeunesse se déploie, pour reprendre confiance.
Il ne faut pas parler des Tunisiens à la troisième personne. Au lieu de s’interroger, est-ce qu’ils (Tunisiens) sont capables de réussir? Il faut poser la question autrement: Est ce que moi, là où je me trouve et dans ce que je fais, je peux m’en tirer ? La réponse doit être: Oui nous pouvons
S’agissant du climat social il précise qu’il faut avoir un esprit de compromis et opter pour la négociation véritable. Il s’agit d’examiner les moyens de tempérer la demande sociale dans l’étape actuelle, en tenant compte des contraintes économiques et en œuvrant à répondre aux demandes sociales urgentes, compte tenu de notre modèle économique inéquitable.

Pour résumer, M. Azzam estime qu’une solution doit être apportée aux revendications urgentes mais l’amélioration substantielle du pouvoir d’achat, doit être ajournée et tempérée, en attendant la création des conditions d’une véritable reprise. Il revient aux partenaires sociaux d’assumer leur responsabilité historique, laquelle est fondamentale pour la gestion du court terme.
A moyen terme, il faut engager de véritables négociations et parvenir à de véritables compromis, auxquels la Tunisie n’est jamais parvenue.
Les hommes d’affaires doivent avoir en tête, à mon avis, qu’ils sont partie prenante dans la construction démocratique, et doivent, par conséquent, se remettre eux aussi, en cause. Il faut, surtout, sortir d’un système clientéliste, pervers et corrompu.
Il importe, aussi, d’avoir un climat des affaires sain et transparent, une justice indépendante et une administration non corrompue.

Cette révolution a pour ultime objectif de construire les fondements d’une autre société et d’une autre économie.
Il s’agit d’être productif, d’assurer une distribution équitable des richesses, d’éviter les situations de précarité manifeste dans l’entreprise et d’y consacrer un minimum de démocratie.

* Economiste et expert auprès d’organismes nationaux et internationaux

Interview réalisée par Nadia Boukesra
pour la TAP

Synthèse : N. H

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