En annonçant, avec fanfare mercredi, la date définitive des élections pour l’Assemblée constituante, le Premier ministre Béji Caid Essebsi met fin à la tension qui a caractérisé la scène politique nationale pendant deux semaines et marque le retour à la logique du consensus.
En fait, ce n’était pas tant la date de ces élections qui était importante, mais les partenaires politiques avaient besoin de se jauger. Maintenant que c’est chose faite et que tous ont été convaincus qu’aucun ne pourra forcer la décision à lui tout seul, tous ont évité l’impasse, mis de l’eau dans leur vin et retrouvé un esprit de consensus traduit dans leurs déclarations après le discours du Premier ministre avec une unanimité qui met presque mal-à-l’aise tant elle tranchait avec la virulence et les diatribes de leurs discours d’il ya à peine quelques jours.
Revenons un peu en arrière, l’ensemble des observateurs avertis étaient quasiment certains qu’il était presque impossible d’organiser les élections le 24 juillet, comme cela avait été annoncé en mars dernier, du fait des retards successifs et accumulés dans les préparatifs. Mais tous se lançaient la patate chaude pour ne pas assumer la responsabilité du report. En ce sens, le président de la commission indépendante des élections a rendu un grand service aux membres de la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique ainsi qu’au gouvernement en annonçant lui-même le report. Son seul tort était de fixer unilatéralement une nouvelle date, le 16 octobre, pour ces élections parce que de l’autre côté, le caractère trempé du Premier ministre ne tolérait aucun partage de ses prérogatives.
La première tension, donc, s’est manifestée entre la commission des élections et le gouvernement, non pas sur la nécessité du report mais sur le pouvoir décisionnel de Kamel Jendoubi contesté par Béji Caïd Essebsi. En fait, le Premier ministre n’était pas le plus affecté par cette mini-crise qui lui permettait de dégager son gouvernement de toute responsabilité dans le report des élections ce qui explique la position du Conseil des ministres appelant à confirmer la date du 24 juillet et la signature du décret présidentiel sur les élections malgré la proposition déjà annoncée du président de la commission des élections.
Quant aux autres partenaires politiques, une majorité avait soutenu la date du 16 octobre proposée par la commission des élections. Le PDP, qui a appelé au départ au maintien de la date initiale du 24 juillet a vite fait de réviser sa position. Par contre, le mouvement Ennahdha s’est montré intransigeant, allant jusqu’à geler ses activités au sein de la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution et à tirer à boulets rouges sur la commission indépendante des élections ainsi que sur la personne de son président. Le mouvement islamiste est allé même jusqu’à contester la légitimité de ces deux instances.
L’intelligence du gouvernement est d’éviter toute implication dans la décision du report, de fragiliser le président de la commission des élections en le laissant seul face à ses détracteurs et de reprendre l’initiative en fixant une nouvelle date pour ces élections qui ne soit pas celle proposée par la commission des élections mais qui ne s’en éloigne pas trop pour ne pas mettre en grogne ceux qui, dès le départ, ont soutenu le report. En matière de tactique politique, on peut dire que le Premier ministre a réussi une manœuvre délicate qui consiste à neutraliser Ennahdha et ses détracteurs en même temps, de recadrer la commission des élections et son président et d’asseoir un peu plus son autorité. Face à cela, on ne peut que saluer la démarche et admirer la beauté du geste.
L’unanimité qui se dégage des déclarations des acteurs politiques à l’issue du discours du Premier ministre est donc le fruit de deux facteurs concordants : la conviction, d’une part, que les rapports de force politiques actuels ne permettent pas à quiconque de forcer la décision en se basant uniquement sur le seul poids de ses troupes et, d’autre part, la dextérité de la manœuvre occulte mais efficace du gouvernement.
Mais cette unanimité peut aussi s’expliquer par un repli défensif et une alliance imposée entre les partenaires « traditionnels » face à une coalition composée de nouveaux partis qui sentent l’odeur de l’ancien parti au pouvoir. Cette coalition de néo-Rcédistes a profité de la tension des deux dernières semaines et a cru trouver une brèche pour se positionner sur l’échiquier politique post- révolutionnaire et lancer l’idée d’un référendum sur la constitution de 1959 sans passer par l’élection d’une Assemblée constituante, ce qui équivaut à miner l’intégralité de la démarche politique suivie depuis La Kasbah 2.
Le retour à l’esprit consensuel, donc, n’est pas un choix mais, plutôt, une nécessité. La date du 23 octobre, même si elle est un peu serrée, pourrait être respectée si les partenaires politiques jouent le jeu et ne se canardent pas entre-temps. Ils savent maintenant que face aux dangers qui les guettent, ils sont dans l’obligation de réussir cette échéance.










